Le Cri de Luz
Par Anthony Casanova , le 4 juin 2015

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Anthony Casanova par Babouse
Le dessinateur Luz, de « Charlie-Hebdo », a sorti un livre nommé « Catharsis ». Tout est dans le titre. Il a voulu, grâce à son art, tenter de passer à autre chose en exprimant son traumatisme. En couverture, il reprend le personnage qu’il a dessiné lors de sa déposition au commissariat : un bonhomme aux grands yeux, recroquevillé et statique. Tout part de là, tout commence par l’effroi, le sang qui se glace et qui vous cloue au sol.

Dans ce livre dont le but est une quête pour retrouver une certaine normalité, son dessin évolue. Ne sachant comment reprendre son identité, il passe par un dessin instinctif. C’est troublant de voir tantôt du Reiser, tantôt du Matisse dans son trait, comme si ces derniers n’avaient créé que dans l’urgence. Puis, au détour de quelques pages, lorsqu’il essaye de se servir de l’humour pour accepter l’horreur, son dessin, sa patte, revient petit à petit.

Oh qu’il est beau ce livre ! Oh qu’il est triste. C’est un tableau fait de parenthèses. Je n’ai pas réussi à le lire d’une traite. Par exemple, j’ai fait une très longue pause au moment où il invente une discussion avec Charb. C’était trop difficile, ça a dû, ça doit être trop compliqué pour tous ceux qui n’acceptent pas… pour ceux qui ont toujours envie de hurler depuis le 7 janvier. Il y a tellement de beaux moments dans ce livre qu’il serait con de vous les dévoiler, de vous les décrire. Il vous faut les découvrir, sa cathartique est la nôtre. Ou plutôt facilite la nôtre.

En lisant son livre…d’ailleurs ce n’est pas un livre qu’on lit, c’est une œuvre dont on s’imprègne. Eh bien, en tournant les pages, j’avais en tête ces vers de Jean Genet : « Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour, nous n’avions pas fini de fumer nos Gitanes… », parce que ces gens que l’on a assassinés, sans être des héros ou des salauds, avaient simplement l’envie de vivre. Ils étaient là pour nous aider, sans prétention, à accepter le réel. Comme Proust ou Mozart, ils avaient en tête de donner du sens à l’existence, même pour ceux qui ne les lisaient pas. Oui, nous n’avions pas fini de nous parler d’amour, oui nous n’avions pas fini de rire ou de nous engueuler ensemble. Et Luz essaye, dans son livre, d’exprimer son manque, sa peur, ses espoirs, sa vie qui continue malgré tout. Parce que la mort c’est l’affaire des vivants, et c’est sans doute pour cela que dans sa « Marche funèbre » Chopin laisse une grande place à la tonalité majeure… car tant qu’il y a de la vie eh bien il y a de la vie.

Moi qui ne suis pas sensible à l’art que l’on retrouve dans les églises, à ce bonhomme crucifié et à ces gosses nus avec des ailes, je vous dirai qu’outre une couleur de Courbet, un rire sombre de Franquin, un sol dièse bémol de Bach, une exclamation de Reiser, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. Comme quoi, s’il est vrai que c’est du fumier que surgissent les plus belles roses, l’horreur peut faire naître des merveilles.
Ce livre, je ne vous le conseille pas. Tels Brassens, Claude Tillier ou Paul Léautaud, il n’y a qu’aux gens qu’on aime que l’on peut oser dire d’une œuvre qu’elle est belle au point d’en faire pâlir le jour. Quoi qu’il en soit, je ne sais pas ce qu’il y a en ce moment au Musée d’Orsay, mais Luz et son « Catharsis » doivent y figurer au plus vite. Oui, je me perds en lyrisme et je vous encule par les narines. Chassez le vulgaire et je reviens au galop, comme dirait un ami qui m’est cher.

En parlant de vulgarité, je ne peux finir cette chronique sans dire quelques mots au sujet de la journaliste Zineb El Rhazoui. Si Brassens raillait notre tendance à penser que tous les morts sont de braves types, il va sans dire qu’il en est de même pour les victimes. Alors je comprends complètement le désarroi dans lequel se trouve cette journaliste, je comprends et déplore qu’elle en soit à se cacher, qu’elle soit traumatisée et que sa vie soit, c’est un euphémisme, chamboulée… mais ses propos lors du « Petit Journal » de Canal + furent simplement à gerber. Comment peut-on à ce point jeter le discrédit sur un journal dont on dit défendre les intérêts ?

Zineb, je ne te connais pas, je ne sais pas qui tu es dans la vraie vie mais sur le plateau de Yann Barthès, tu fus une véritable connasse. Comment peut-on à ce point salir la direction d’un journal ? Direction qui, hormis la mort de Charb, est la même que le 6 janvier, est la même que lors de ton entrée au journal. Comment oses-tu accuser Riss (et les autres) de saloperies qu’il n’a même pas eu le temps de commettre ? Comment as-tu pu salir la réputation de Riss, cet homme qui n’a jamais eu à rougir de la moindre compromission ?
Charlie n’a pas vocation à indemniser les victimes, ce n’est pas son rôle, et c’est d’autant plus louable qu’il décide de le faire via les dons reçus pour continuer à faire « le » job. Mais bordel, te rends-tu compte à quel point tu as de la chance d’être au sein d’une équipe si permissive ? Si j’avais été à la tête de ce canard, certes j’aurais milité pour ta protection, pour ton indemnisation, mais, foi d’impie, tu n’y aurais plus jamais posé ta plume.

Quant à Riss, mon pote, je me permets un conseil : ferme le journal au mois de juin pour le rouvrir vers la Fête de l’Huma, soufflez tous un bon coup, réglez les problèmes administratifs et le reste, prenez du temps, rechargez du mieux possible ce qu’il vous reste de batterie, le combat continue, et il ne peut se faire sans vous.

par Anthony Casanova

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