7 ans de bonheur (part.26)
Par Patrick Font

FONT a de la mémoire


Que faire ?
Je hurle. N’importe quoi mais je hurle, je trompette, je vocifère, je vomis des menaces, le tout syncopé par des coups de poing sur le bureau magistral. Et cela va durer tout l’après-midi. Tel un adjudant-chef furibard, j’arpente les deux allées qui séparent les pupitres, toujours hurlant, et termine la demi-journée en disant d’un ton sarcastique:

-Alors, on ne chante plus la Marseillaise ?
Quand ils ont quitté la classe, dans un calme relatif, je m’affale sur ma chaise, saisi d’ un découragement à décorner les buffles.La directrice de l’école vient me voir pour vérifier que je suis toujours en vie, et m’assure que ces pauvres gosses sont largués sur tous les plans, certains étant même sous-alimentés. C’est pas beau, un pauvre, et ça dégage de mauvaises odeurs. Dans ces conditions, étudier la grammaire et l’arithmétique relève de mission impossible. Tout ce qui relève du travail scolaire leur passe au-dessus de la tête, ils s’en foutent comme de leur première raclée, par conséquent va falloir meubler la journée avec des activités qui leur conviennent, et ne dispenser les matières scolaires avec infiniment de tact en marchant sur des œufs.

Si ce que tu leur dis ne les intéresse pas, ils s’endorment et piquent de la tête sur le pupitre. Pendant quelques jours je pense à démissionner, mais pour faire quoi, moi qui ne suis spécialisé dans rien, et qui considère que la plupart des professions sont des métiers de cons. « Il n’y a pas de sot métier », dit le proverbe le plus débile que je connaisse, tu parles, la plupart des métiers ne sont que de l’esclavage rémunéré, ouais.

Que faire, huit heures par jour?
Remonter au CP, revoir toutes les matières qu’on n’a pas étudiées faute d’intérêt, tâtonner ici et là en s’efforçant de susciter quelque attention, le tout dans un silence absolu, discipline d’abord, et si tu veux parler tu lèves la main, sans interrompre le copain qui a quelque chose à dire, ce qui est fort rare.Pour ces mômes déclassés, négligés, traités comme les pires cancres, manifester un quelconque intérêt est synonyme de couardise, et l’expression « lèche-cul » revient souvent sur le tapis. On ne doit pas suivre les cours. Tout est con, tout fait chier, tout mérite d’être balancé par la fenêtre sur la tronche de notre bonne société qui ne s’occupe jamais de nous.

Eurêka ! Un matin de fin octobre, une idée me traverse le crâne.

Et si je faisais la même chose qu’à la colonie d’Arcachon, hein? Chaque soir, pour calmer les gosses après la journée, je leur racontais une histoire à épisodes, sans en connaître le déroulement, imaginant mot après mot ce que j’allais dire. Un travail de fou, mais ô combien jouissif ! Autrement dit, je découvrais le récit en même temps qu’eux. Mais attention : je raconterai l’histoire si la journée aura été calme, et si chaque élève aura montré de la bonne volonté au long des cours. Du chantage, en quelque sorte. Mais le procédé s’avère positif, ma chère. Et l’année scolaire s’écoule ainsi, et au fil des semaines une espèce de tendresse nous rassemble, j’aime voir ces yeux s’agrandir et ces rires jaillir dans ce qui fut autrefois un infâme bordel triste et suintant l’ennui.

A suivre…

SPECTACLES
dimanche 16 novembre, CALAMITY JANE, LE PROCES, à 17 h au Forum Léo Ferré. 11 rue Barbès, 942OO. Ivry-sur-Seine. 01 46 72 64 68.
Métro: ligne 13, Porte d’Ivre ou Pierre et Marie Curie. Tram 3, station Porte d’Yvry.
Réservations: resa@forumleoferre. org

par Patrick Font
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