Au coup de Trafalgar
Par Anthony Casanova , le 24 novembre 2015

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Anthony Casanova par Babouse
En janvier, la France et le monde apprenaient l’existence d’un journal satirique après que ce dernier fut décimé. Comment exprimer notre solidarité envers un titre dont nous avions vaguement entendu parler ? Tout simplement en s’appropriant son nom, comme le font les enfants, en disant : « Tu touches à lui, tu touches à moi. » Eh bien lui, ce fut Charlie. Nous étions Charlie.
Puis, il y eut un attentat antisémite, et l’on commença à se dire qu’il ne suffisait peut-être pas de dessiner Mahomet pour risquer sa peau. Peu importe. Du dessinateur Plantu à Dieudonné, chacun à sa manière exprima qu’il n’était pas tout à fait Charlie. L’un, par la bêtise qui le caractérise, déclara : « Je suis Charlie, mais… » L’autre, par l’antisémitisme qui lui colle au groin, préféra se dire « Coulibaly ».

En dépit des vautours de circonstance, le 11 janvier, un peu partout en France, des millions de personnes ont défilé dans les rues pour clamer leur attachement à la liberté et à la laïcité. Les mois ont passé… Charlie fut de moins en moins soutenu, et nombreux furent ceux qui trouvèrent, au final, une raison pour ne plus être du côté de ceux pour qui rire et réfléchir sont des synonymes. Ainsi va l’oubli, et l’on commença à ne plus trop savoir pourquoi nous avions dit : « Tu touches à lui, tu touches à moi. » Mais la mémoire ne vacille pas pour tout le monde, et le 13 novembre ce fut l’horreur.

Après Charlie et les Juifs, ce fut au tour de « n’importe qui » de tomber sous les balles des islamistes. Pensions-nous, par aveuglement ou pour nous rassurer, que monsieur Tout-le-Monde n’était pas ciblé ? Aujourd’hui, impossible de conserver nos œillères en regardant ailleurs lorsque la barbarie pointe son fusil. Ce 13 novembre, parce que nous avions un proche parmi les victimes, un ami à Paris, ou tout simplement parce que nous aurions pu y être… Bref, nous avons tous une raison d’être intimement endeuillés et de nous sentir touchés. Car, à leurs yeux, ce n’est pas nous qui étions Charlie, mais Charlie qui était « nous ».

Ce qu’exècre Daesh, c’est ce monde où les rigolos, les intellos, les Juifs, les musulmans et les athées sont libres d’être heureux. Ce monde où nous pouvons, sans discrimination, nous balader, boire des coups, faire l’amour et chanter sans que Dieu, Allah ou Vishnou ait son mot à dire. Ils ne tolèrent pas notre art de vivre et notre environnement cosmopolite. Ils haïssent l’idée de la culture qui vit, qui évolue, qui s’enrichit au contact des autres. Cette culture qui, aléatoirement, va de Mozart aux Chjami Aghjalesi en passant par Queen et Shakira, cette culture qui englobe Proust, Montaigne, James Ellroy et Averroès sans en avoir rien à foutre de leur origine, de leur couleur de peau ou de leur foi. C’est cette ouverture sur le monde qui fait enrager les partisans de l’annihilation de l’humanité.

Alors, le courage ou la fuite ?
Le courage, c’est de dire, même avec la frousse au ventre, que l’on n’a pas peur. Que jamais, au grand jamais, nous ne céderons.
La fuite consiste à dire « amen » en cherchant la culpabilité des victimes. En nous flagellant comme si nous « méritions » notre sort, en donnant raison à la barbarie.
Une autre manière de fuir, c’est se cacher derrière l’extrême droite qui, elle aussi, sait très bien ce que vous devons lire, regarder, manger, et comment nous devons vivre. L’extrême droite, c’est la peur érigée en programme politique. Ce n’est pas un hasard si la plupart des candidats du FN sont complétements allumés, et d’ailleurs pour l’anecdote, le représentant de la flammèche tricolore en Corse, lui, voit des ovnis partout. Si l’on peut penser qu’il y a dans l’Univers d’autres formes de vie, croire que les Martiens débarquent de temps en temps pour faire « coucou » relève plus de la paranoïa que de la raison. S’il n’y a qu’une lettre de substitution entre ufologie et urologie, ne serait-ce point parce que les délires conspirationnistes trouvent leur source dans une flaque de pisse?

Le racisme, les amalgames paranoïaques et le rejet de l’autre ne font pas partie de la solution, mais aggravent le problème. On ne combat pas la folie par la bêtise. Ne nous trompons pas d’ennemis. Comme le disait Brassens, au coup de Trafalgar il n’y a que l’amitié pour prendre le quart. Si un jour l’extrême droite arrive au pouvoir, Daesh et toutes les dictatures du monde ne seront plus nos ennemies… et c’est bien ça le problème.

par Anthony Casanova

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