Bourges, l’avenir et au-delà (6/6)
Par Jean-Pierre de Lipowski , le 28 novembre 2017

Dans la mémoire de Lipowski

Dans l’épisode précédent, La guerre de Bourges aura-t-elle lieu ?, on a beaucoup parlé d’argent, le nerf des guerres, afin de démontrer combien il était difficile, voire périlleux, de maintenir à flot un grand festival. Le Printemps de Bourges a maintenant 41 ans, il est toujours là, cela permet d’imaginer combien d’écueils sa navigation a dû esquiver.

Toute cette récolte de gros sous, pourquoi au fond ? Pour fabriquer de l’émotion (c’est bien un des premiers effets de la culture, y compris populaire, que de servir nos émotions) en offrant à nos âmes, émues donc, les artistes phares du moment. Mais pas seulement. Il faut en effet tenir compte de nos émotions futures, ou de celles qu’auront nos enfants. N’est-ce-pas ?

Si l’on n’a pas déjà oublié ce que je raconte au premier des articles consacrés au Printemps, on se souviendra de cette fameuse réunion vichyssoise où, fort des carnets d’adresses de Daniel Colling et de Maurice Frot, notre agence artistique Écoute S’il Pleut s’est appliqué à fédérer les bonnes volontés militantes de la bonne chanson. A l’heure où j’écris ces lignes, soit quatre décennies ans plus tard, ce réseau, alors en devenir, est advenu. Explicitons la chose…

Dès le début, le Printemps de Bourges est convaincu que, s’il doit couvrir chaque année l’actualité de la chanson, il doit aussi ne pas injurier l’avenir, comme on dit, soit s’ouvrir aux nouveaux talents. En parallèle donc de sa programmation officielle présentant des artistes confirmés, sont créées les Scènes Ouvertes ; elles accueillent des amateurs éclairés ou de jeunes pro. Sauf que problème : très vite, ces Scènes Ouvertes rencontrent un tel succès qu’elles sont débordées, ne parviennent plus à répondre à la demande de tous ceux qui souhaitent s’y inscrire.

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Une des scènes ouvertes

En 83, le festival lance donc Les Tremplins du Printemps avec une programmation ce coup-ci officielle et préétablie sur la base d’écoutes de cassettes. Mais là, nouveau problème : de quelques centaines de cassettes au départ, chiffre déjà inquiétant quand elles s’amoncèlent, leur nombre va très vite se mesurer en milliers, tant et si bien que Maurice Frot, Bernard Batzen et Jacques Erwan, en charge de la sélection, s’écroulent sous la masse. Autre problématique, vu que les précédentes ne suffisaient pas, l’écoute de cassettes peut révéler de très bonnes surprises, à l’arrivée, soit en scène, mais bien sûr et à l’inverse, de sacrées mauvaises. En scène toujours…

On est en 1984 ; Frot, casque aux oreilles, est en train de s’ingurgiter des kilomètres de rubans sonores quand débarque un copain dans les bureaux parisiens du Printemps ; il s’appelle Michel Grèzes et est organisateur de concerts à Toulouse. Michel jette un œil aux piles de cassettes encombrant la table de travail de Frot, « Ah, dit-il, ce groupe là, je connais, il est de Toulouse… Pourquoi écoutes-tu ça, Maurice ? » Et Maurice, ôtant son casque, de tempêter après ces Tremplins du Printemps qui le voient enfoui sous une avalanche de K7 depuis que le festival a offert cette procédure aux jeunes talents… S’ensuit un silence puis Michel émet en réponse la juste bonne idée : « Mais pourquoi tu ne me files pas les cassettes de ma région ? J’écoute tout ça, je cherche les talents pour vous, pour le Printemps et… euh, en prime, peut-être qu’on pourrait même organiser, chez nous, des présélections, en scène et devant un vrai public… non ? Car on n’a jamais rien fait de mieux que la scène pour jauger des candidats à la scène. »

Merci Michel… De cette simple suggestion, frappée au coin du bon sens, va naître, en 85, une des plus belles initiatives du Printemps de Bourges en faveur des jeunes talents… En effet, quand Frot rapporte à Colling cette conversation qu’il a eue avec Grèzes, Daniel percute à son tour : « Bon-sang-mais-c-est-bien-sûr ! C’est ça la solution. Il faut s’appuyer sur les gens de terrain, sur nos relais en Régions, leur déléguer la recherche, en amont, des talents ! » C’est ainsi que naissent les trois premières Antennes Régionales – Toulouse, Lyon et Centre -, celles-là même qui préfigurent le maillage total du territoire que l’on connaît aujourd’hui (25 antennes en France, 3 en Francophonie, une à la Réunion) et qui alimente les Découvertes du Printemps de Bourges, les bien nommées vu qu’elles ont découvert, et continuent de découvrir chaque année une flopée de nouveaux talents.

C’est celui qui dit qu’y est, Michel Grèzes se retrouve pour deux ans patron de ces premières Antennes Régionales dont le nombre, décollant tout de suite en exponentielle, provoque une nouvelle crise de croissance pour ce Printemps encore une fois victime de son succès, car c’est bien beau de dire « Créons un réseau ! », encore faut-il l’organiser, et constamment l’irriguer. La solution va venir de là où on ne l’attend pas.

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Affiche Découvertes 2011

Ici, il convient de revenir à Alain Meilland (membre fondateur du Printemps de Bourges qui, embarqué par une crise cardiaque, nous a quitté en octobre 2017). A la même époque, 1982, où le Printemps de Bourges affermit son indépendance avec de nouveaux statuts, Meilland fait de même en démissionnant de la Maison de la Culture pour devenir directeur d’un nouvel établissement, le Centre Régional de la Chanson, érigé en lieu et place de la MJC Séraucourt, CRC dont l’adjoint au maire Charles Parnet prend la présidence. Alain reste pour autant au Comité de Programmation du Printemps et son CRC (rebaptisé Germinal lors des festivals de cette époque puis le 22 pour les festivals actuels) devient du coup une des scènes de chaque événement. En 86, au grand dam de Maurice Frot, le torchon brûle entre Alain et ses camarades du Printemps et il leur file sa dem’. Meilland reste encore un an patron du CRC mais finit par le quitter pour partir vers de nouvelles aventures, notamment à Bourges où il est nommé, en 1996, directeur de la Culture du Tourisme et du Patrimoine de la Ville par le nouveau maire, Serge Lepeltier.

Le CRC devenu bateau sans capitaine, la Mairie de Bourges et le Ministère de la Culture font appel à candidatures pour sa reprise. Colling concourt dans cet appel d’offre et, avec son éternel sens de la synthèse,  leur dit : « OK pour reprendre l’ex-CRC, OK pour reprendre son passif mais à condition que sa ligne budgétaire y reste attachée, vu qu’avec ce budget nous allons 1) éponger les dettes du CRC, 2) optimiser en installant les bureaux du Printemps de Bourges dans ses locaux, et surtout le 3) organiser, structurer ce qui devenu un véritable État dans l’État au sein du festival, cet enfant du Printemps qui, en passe de devenir adulte, ne peut plus habiter chez ses parents… » Mairie et Ministère retiennent sa proposition et c’est ainsi que se crée,  en 1988, l’entité qui va désormais chapoter le travail à l’année des Antennes Régionales : Réseau Printemps.

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A partir de 88 et durant douze ans, c’est Mustapha Terki qui dirige ce Réseau Printemps, mais en 2000, tabernacle ! ce beur s’entraine soudain à parler joual car il part s’installer au Québec… Qui va diriger, se demande Colling, cette organisation tentaculaire car désormais présente dans tout l’hexagone et même au-delà ? Et son regard tombe sur une – belle – brune dont on a pas encore parlée puisqu’on la réservait pour ces paragraphes : Marcelle Galinari.

Depuis 1981, Marcelle tient le secrétariat général du Printemps, et est en charge, en prime, de la programmation jazz du festival : « Les Musiciens de Minuit » (sélection que Colling baptisera avec malice Les Amants de Marcelle, suspectant sans doute je ne sais quelles turpitudes aussi amoureuses que nocturnes… évidemment sans fondement, l’équipe du Printemps de Bourges est sérieuse, les couloirs des hôtels peuvent en témoigner, points de suspension). C’est donc Marcelle Galinari qui à partir de ce moment là pourvoira au destin de ce Réseau Printemps oeuvrant toute l’année à coups de présélections, de sélections, d’auditions régionales puis nationales, de partenariats avec des instances professionnelles, pour amener la fine fleur des nouveaux talents jusqu’aux scènes Découvertes du Printemps de Bourges, programmation officielle qui aujourd’hui se dénomme Les Inouïs. On va encore dire qu’avec mon mauvais esprit j’aime à toujours tacler la télévision, mais Les Inouïs, par leur travail de fond, sur le terrain, par leur authenticité échappant à la scénarisation trichée de la Real TV, ça t’a une autre gueule, en vrai bois d’arbre, que le contreplaqué The Voice.

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Comme je sais que vous êtes fervents d’anecdotes, tiens, je vous en sers une autre ; je l’ai découverte lors du 40e festival de 2016 et elle est en totale relation avec ces réseaux régionaux du Printemps. La vie est rigolote, tout le monde s’en est aperçu, et parfois cohérente : en 1977, un jeunot colle les affiches du Printemps de Bourges dans sa Bretagne natale car passionné de chansons. Ce jeunot s’appelle Gérard Pont… et il a de la suite dans les idées ; 39 ans plus tard, soit en 2015, c’est la société C2G (filiale du groupe Morgane Productions dont le même Gérard Pont est fondateur et dirigeant) et le groupe Télégramme Développement, présidé par Roland Tresca, qui reprennent les clefs du Printemps de Bourges des mains de Daniel Colling.

Forte de l’expérience qu’elle a désormais acquise avec un autre grand festival, Les Francofolies, C2G va assurer le tuilage – comme on sait dire quand on parle chébran au lieu de passation de pouvoir – sur le Printemps de Bourges jusqu’au festival 2019 ; après, c’est le Groupe Télégramme qui sera en charge d’emmener le Printemps jusqu’à son 50e anniversaire. Et bien au-delà. Pour le centième, je le dis tout de suite, ne comptez pas sur moi, membre fondateur, je risque de n’y être qu’en pensée, des autres, ou peut-être par ce texte s’il subsiste encore.

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Quand tu crées un festival, vraiment, tu ne te dis pas que, 41 ans plus tard, il sera encore là. Tu avances, pas après pas, marche après marche, effort après effort, joies après peines. Peut-être qu’il vaut mieux ne rien savoir car, si tu voyais à l’avance, 41 ans plus loin, si tu pouvais mesurer toutes les aventures, heureuses et malheureuses, qui vont ponctuer cette longue marche, peut-être que tu resterais tout simplement couché.

Bien que cette planète Chanson veut que l’on se couche souvent tard, avec Daniel Colling, grâce à Colling, les membres fondateurs de ce Printemps, puis tous ceux qui sont venus par la suite renforcer la troupe première, ont tous appris à se lever tôt.

Dix ans après sa création, l’équipe du Printemps en 1987 (photo Jean-Luc Bouchart)

J’ai un regret en clôturant ces six articles consacrés au Printemps, celui de n’avoir pu y citer tous ceux qui, de près ou de loin, vont pousser à la roue pour que naisse ce premier Printemps, puis persévérer dans les années qui suivent pour qu’il grandisse en force ; un bazar pareil, on s’en doute, ne se fabrique pas avec une poignée de personnes mais avec des centaines de bonne volonté, d’énergie, témoin la photo du dessus prise à l’occasion du 10e anniversaire. Même si mon récit a dû se limiter aux cadres du festival, sans donc pouvoir citer tous les membres de l’équipe, ils savent au fond d’eux mêmes qu’ils possèdent, chacun, leur bout de Printemps, et ils savent que nous savons. Que tous soit salués et remerciés.

par Jean-Pierre de Lipowski

Cet article est extrait du webroman «Otium», de Jean-Pierre de Lipowski, ou, selon les dires de l’auteur, il raconte «sa vie, son œuvre, ses ongles cassés», avec force photos, archives son et vidéos et, accessoirement, humour.

Liens: site de J-P Lipowski

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