Bourges, show vs bizness (2/6)
Par Jean-Pierre de Lipowski

Dans la mémoire de Lipowski

Dans l’épisode précédent, Jean-Pierre de Lipowski nous a raconté la protohistoire du premier festival français de la chanson, Le Printemps de Bourges, soit en l’occurrence la création d’une agence artistique s’opposant aux normes ordinaires du showbizz des années 70 : « Ecoute S’il Pleut ».

Un mot sur cette époque post-soixante-huitarde afin que l’on mesure mieux tout ce qui va suivre. Comme je ne suis pas sociologue, on ne peut pas avoir tous les défauts, je vais faire ça schématique, un peu radical, à l’emporte-pièce, subjectif, mais l’essentiel devrait y être. A côté de la chanson française de qualité, substantif que l’on peut étayer de l’adjectif authentique – je pense à des Piaf, Trenet, Brassens, Brel, Ferré, Leclerc, Barbara, liste non-exhaustive -, s’active dans ces années 60-70 toute une chanson de soupe (j’avais prévenu que ça serait à l’emporte-pièce). Plein de chanteurs, appelons ça comme ça, nous bassinent avec des ritournelles à trois balles, faisant en gros dans le popu bien démago (je n’ai pas dit populiste mais ça m’a démangé le clavier), et dont l’ambition, non pas première, ne soyons pas trop durs avec eux, disons donc seconde, est plus le tiroir-caisse que le bon développement de l’inconscient collectif. Ça n’œuvre pas pour le meilleur des mondes mais pour creuser la meilleure piscine dans le Lubéron. Là, on ne va pas citer de noms car l’article n’y suffirait pas, mais on peut suivre mon regard vers les plus emblématiques, au hasard Sheila, Mireille Mathieu, Mike Brant, C. Jérôme, Annie Cordy, Dalida, Claude François… A entendre régulièrement, dans les soirées d’aujourd’hui, le remix d’Alexandrie Alexandra (pas mauvaise chanson au demeurant), je sais que je vais en choquer plus d’un. Je suis un peu vachard, certes, car ces tenants d’une chanson popu, bossent, s’échinent, essayent de bien faire leur job. Mais c’est pas parce que tu bosses comme une bête que tu débouches sur une œuvre. Du talent, ils peuvent en avoir, mais ils n’ont pas de vision (de leur époque), pas d’écriture (d’autant que la plupart du temps ils n’écrivent ni les paroles ni la musique), et, en prime, pas de swing, mais ça c’est un mal français, sauf exceptions, les chanteurs français bougent comme des patates.

Comme ceux que l’on commence à appeler les médias n’ont pas d’autres visées que leur audience – que l’on appelle pas encore audimat – et que par ailleurs il sont soumis à une sacré pression – que l’on appelle pas encore lobbying – des producteurs et maisons de disques, les radios et télés de ces années là n’invitent que ces chanteurs dits populaires

Comment c’est une émission de Variétés à la télé de l’époque ? Facile à imaginer, y a qu’à regarder la télé d’aujourd’hui. Le décor est kitch, soit un déco à paillettes dont tu ne voudrais pas pour ta kitchen, l’animateur ânonne en enfilant les clichés, et la lumière est plein pot, elle écrase tout ; seule évolution notable de nos jours, l’invention du Vari-Lite, projo automatique qui bouge dans tous les sens sans en ramener beaucoup, de sens.

A côté de la chanson dite donc populaire, au sens où elle est relayée au peuple par les amplis que sont radios et télés, s’est développée dans ces années 60-70, quasi sournoisement, une autre chanson qui, elle, n’a pas la faveur des médias mais qui se trouve un public, de plus en plus gros, dans le spectacle dit vivant. Sur scène, quoi. Des noms, des noms ! OK, et bien il suffit de reprendre les noms cités dans mon article précédent avec les premiers catalogues d’Écoute S’il Pleut, auxquels on peut rajouter des François Béranger, Julos Beaucarne, le groupe Au Bonheur des Dames, Gilles Vigneault, pour exemple et parmi tant d’autres, tels les Catherine Ribeiro, Jacques Bertin, Colette Magny, Henri Tachan… Certains ont aujourd’hui disparu des radars – voire disparus tout court -, la durée, dans ce cruel métier artistique, n’étant jamais signée d’avance. Dans ce rapide inventaire des années 70, on peut mettre de côté les Maxime Le Forestier, Renaud, Souchon, Cabrel et autres Alan Stivell qui, eux, ont le cul entre deux chaises, l’authenticité du spectacle vivant et le soutien des médias, vu qu’ils ont cartonné très tôt avec des titres tubesques. A quoi tient le succès de ces chanteurs qu’on ne voit jamais à la télé ? Alors là, il faut sortir la sociologie d’une époque, politisée, voyant surgir une tripotée d’Association 1901 soucieuses d’offrir un autre discours, moins couillon, à un public (politisé ?) fatigué des ringuardos français alors que les anglo-saxons ont déjà inventé les Dylan, Beatles et autres Rolling Stone et réfléchissent déjà à tous ceux qui vont suivre.

Pour revenir aux schémas à l’emporte-pièce, d’un côté on a donc des chanteurs authentiquement populaires, qui ne le sont que par matraquage, et des chanteurs élitistes et authentiques, qui ne sont pas élitistes mais authentiques, et qui touchent pour autant au populaireOui je sais, la formulation est tarabiscotée mais ceux qui se souviennent de cette époque me comprendront. Soyons encore plus manichéen, les années 60-70 voient le règne du show-biz officiel, droit dans ses bottes, versus le show-biz de gauche, soit la montée d’une toute nouvelle génération, plantée dans ses baskets.

Show-bizz de gauche… Ça, c’est de la pure terminologie médiastesque, si l’on me pardonne le néologisme, le journaliste ayant en effet toujours besoin de raccourcis pour faire ses gros titres. Il est vrai que cette nouvelle génération bande plus à gauche qu’à droite, Mitterrand ne s’en plaindra pas en mai 81 ; de là à dire que le show-biz trad’ est de droite, il y a un putain de pas que je me garderai bien de franchir, vu que je peux être un peu dégonflé et que, en plus ici, on a pas la place pour une telle analyse. Bref et pour simplifier sans risques, on a d’un côté le Vieux Monde, assis, de l’autre le Nouveau, debout et qui pousse (pour prendre la place de l’autre ? ne me faites pas dire tout haut ce que vous seriez en droit de penser tout bas).

Nous, à Écoute S’il Pleut en 1976, on est loin de savoir qu’on sera un jour répertorié, à tort ou à raison, dans ce show-biz de gauche, vu qu’on a le nez dans le guidon à essayer de faire bouffer nos artistes, et accessoirement nous-mêmes. Celui qui n’a pas le nez dans le guidon car il roule en tête et a intérêt à voir où fonce le peloton, c’est le leader de notre bande : Daniel Colling. En fait, le bonhomme a tendance à voir loin, et structuré, ce qui tient à son sens de l’organisation évoqué à l’épisode précédent. D’entrée de jeu, il a pensé en chaîne alimentaire… Pour donner à manger à qui ? A ses artistes. Car c’est bien beau d’avoir un étonnant catalogue de talents, c’est bien beau de s’attacher à les faire tourner, encore faut-il les faire parfaitement connaître, et donc les promouvoir.

Ladite chaîne alimentaire, dans l’esprit d’un Daniel Colling, repose donc sur un ensemble en paliers : 1) des artistes, évident premier step car sans création on a rien, 2) des événements pour les mettre en lumière, 3) une maison de disque pour ceux qui n’en ont pas, 4) une cellule de production pour les présenter au public d’abord dans des salles parisiennes, puis partout ailleurs si succès. Si l’on regarde le boulot de Colling sur des décennies, on constate qu’il a mis en place tout ça. Et le tout ça, il l’avait déjà en tête, en ambition, dans ces années 70. La seule chose qu’il n’avait pas vraiment prévu, qu’il ne pouvait pas prévoir, c’est la mission que Jack Lang – épaulé par son bras séculier Christian Dupavillon – lui confiera un beau jour : concevoir un principe de salle de spectacle de grande capacité, moderne, intelligente, aisée à mettre en œuvre et peu onéreuse, un lieu d’accueil pour les artistes s’envolant au firmament… Qu’avons-nous à la verticale au-dessus de nos têtes ? Une chose qui s’appelle le zénith. Zénith, le nom était trouvé, évident et simple, surtout une fois qu’on l’a trouvé ; le premier du nom sera inauguré dans le Parc de la Villette le 12 janvier 84, il sera suivi d’une multitude de répliques dans les grandes villes françaises.

Mais là, on grille les étapes… On a établi le premier step, les artistes, passons donc maintenant au deuxième étage de la fusée. Colling se dit que c’est bien beau de courir après les événements pour promouvoir des artistes mais ce qui serait encore mieux que de courir après, c’est de les faire. Empreint de cette réflexion, il va constater une évidence qui, comme toutes les évidences, est aussi simple que l’œuf de Christophe Colomb mais encore faut-il avoir l’idée de péter l’œuf, évidence qui est la suivante : la chanson est un art populaire, c’est le moins que l’on puisse dire, les peintres, par exemple, chantent sur leur échafaudage, c’est rare qu’ils récitent du Corneille en repeignant une façade façon Leonard de Vinci (dommage). Malgré le caractère populaire de cet art-chanson, un truc qui touche donc tout le monde, il n’existe pas un seul événement d’importance, récurrent, dans cette France de la fin des années 70, pour sublimer la chose. Le cinéma a son festival, Avignon s’enorgueillit de saluer chaque été le théâtre, l’Opéra à ses grands raouts, la chanson que dalle, si ce n’est quelques expériences, de masse ou de bide, one shots qui n’ont pas de lendemain.

Alors que Colling cogite sur son idée, sans trop savoir pour l’heure où la performer, il monte, aidé de Maurice Frot, deux rencontres avec des professionnels tentant d’œuvrer chacun de leur côté pour la chanson de qualité (pour ceux qui ont raté l’article de la semaine passée, lesdits professionnels sont en fait tout droit sortis du carnet d’adresse que Daniel s’est constitué durant ces 5 ans on tour). Ces séminaires pro ont pour but de fédérer des initiatives isolées, de mettre en œuvre des collaborations. Ces réunions vont se dérouler d’abord à Bourges (grâce à la complicité d’un certain Alain Meilland, celui-là même qu’une crise cardiaque nous a enlevé le 15 octobre dernier) puis, en septembre 1976, à Vichy, une ville propice, on le sait, à lancer la collaboration. Sont présents, outre toute l’équipe d’Écoute S’il Pleut, des associations culturelles statuts 1901, des MJC (Maisons de Jeunes et de la Culture) et de jeunes entrepreneurs de spectacles. Une bonne partie d’entre eux travaillent régulièrement, car contraints forcés, avec le show-biz traditionnel, mais en disent pis que pendre, et militent donc pour une force parallèle, un réseau échappant à la coupe-réglée des artistes imposées par la capitale ; c’est leur espoir, mais aussi un vœu pieux vu qu’il n’y a rien d’organisé sur le plan national et que chacun se dépatouille comme il peut dans son coin. A coups de subventions, locales, ou de rien du tout, local aussi.

Quelques journalistes, motivés, sont également avec nous à Vichy, je pense notamment à Jacques Vassal, du magazine Rock & Folk, qui, par la suite, va être un sacré compagnon de route.

Jacques Vassal croqué par Cabu

 

Des artistes font aussi le voyage dont Patrick Font et Philippe Val qui suivent avec attention la démarche de notre agence artistique Écoute S’il Pleut, et un autre tchatcheur de première, tignasse hirsute et faconde infinie, ce qui fait que tout le monde écoutera ce qu’il pense des réseaux alternatifs en devenir, il s’appelle Jacques Higelin.

J’ai retrouvé un truc assez rigolo dans mes archives sonores. On est en réu et Jacques Higelin parle du métier quand soudain, de la pièce d’à côté malheureusement atelier d’aéromodélisme, nous arrive un putain de bruit de moteur d’avion ; des mecs testent une maquette et ne se rendent pas compte qu’ils nous pourrissent la réunion. On écoute Jacques parler du métier, c’est parti pour 3 mn de flash back :

(Son Higelin Vichy)

On remarque l’apnée entre éclats de rire et applaus due au fait que, absolu hasard, le bruit de moteur s’arrête pile poil au moment où Jacques tape sur la table. Bonne récré dans notre atmosphère studieuse.

A l’issue de ce séminaire de Vichy où il va se dire plein de choses en commissions et sous-commissions de travail, Écoute S’il Pleut repart conforté par le fait que cette énergie existe, en puissance, que la volonté est là, mais qu’il y a encore un sacré boulot pour en serrer les boulons. Pour la petite – ou grande – Histoire, et pour en finir avec cette rencontre de Vichy, on précisera que, quarante ans plus tard et d’une certaine manière, ce tissu de bonnes volontés, d’entrepreneurs régionaux soucieux de faire un autre spectacle, ce réseau existe toujours. Certes, ce n’est plus ceux de notre séminaire vichyssois, ceux là ont pris 40 ans, mais ce sont leurs enfants, spirituels. Cette nouvelle génération se rassemble aujourd’hui sous l’étendard Réseau Printemps dit aussi Les Inouïs et… Non, je grille les étapes, on ne va plus rien comprendre… revenons à 1976…

Un festival dédié à la chanson, beau concept, oui, mais où, quand et surtout avec quoi ? Car notre Colling, en dehors de son énergie, de sa capacité de travail et de ses idées, n’a pas un sou.

Colling photographié par Émile Sineau

Tiens, puisqu’on fait le détour par là, parlons un peu du bonhomme, maintenant qu’on le connaît un peu mieux. Profil Colling ? Construit, terrestre, bien dans le réel et fort d’un réflexe, probablement inné : quand tout le monde autour de lui aborde une problématique par ses multiples tenants et aboutissants, façon puzzle comme dirait le Bernard Blier des Tontons Flingueurs, lui te rassemble les morceaux disparates dans le shaker de son crâne, te secoue tout ça puis te sert au final un nouveau cocktail en forme de solution. On appelle ça l’esprit de synthèse, et cette faculté, dans nos systèmes de plus en plus complexes, te fait gagner en temps et efficacité. Rajoutons à l’ensemble l’énorme capacité de travail précitée, servie par le fait que Colling est capable, à la Napoléon, de dormir 4 heures par nuit durant une cascade de jours et d’être là, sur le pont, à l’aube, certes le cheveux en bataille et l’œil vitreux, mais très vite opérationnel pour entamer une nouvelle journée de 20 heures en course-poursuite. Le genre de type avec lequel il ne faut pas partir en vacances, il s’emmerde, il te les pourrit, car il a du mal à rester en place. Bien que pas énarque – il n’a fait que les études l’emmenant au professorat -, il a une capacité de rhétorique, de tchatche, de trouvailles dans l’argumentaire hallucinante. Plus d’une fois je l’ai vu retourner, à force de bagout, des situations pourtant bien mal parties au départ. En fait, comme il bosse beaucoup, de jour comme de nuit, en bagnole, dans le train, en avion, il maîtrise tout simplement ses dossiers, de fond en comble, et sait du coup les défendre.

L’homo faber Colling a un autre défaut que le travail, il est ambitieux, puisque l’ambition chez nous a en général un caractère péjoratif. Pour les partisans de la criticature – néologisme emprunté à Léo Ferré -, l’ambition, c’est pas beaupas bien. Moi, perso, qui je pense en ait manqué souvent, d’ambition, je trouve ça honorable ; avoir une idée, un projet, et se décarcasser sang et eau pour que ça aboutisse, c’est la juste démarche.

Donc, pour résumer le profil, intelligent, tchatcheur, travailleur infatigable, ambitieux calé sur sa trajectoire, et cowboy capable de dégainer façon John Wayne.

Pour créer un événement sans argent, faut trouver la structure, l’organisateur qui en a. Eu égard au profil culturel du projet et au fait qu’on ne souhaite pas monter une scène de patronage mais un truc qui ait un peu de gueule, Colling n’a pas beaucoup le choix, il lui faut trouver une institution jouissant de budget et d’autonomie. Une seule réponse dans cette fin des années 70 : les Maisons de la Culture. Y en a douze à l’époque et Colling constate avec inquiétude que toutes sont orientées vers la création dramatique, le théâtre.

« Euh, oui et non, dit son compagnon de route Maurice Frot, y en a une, une seule, qui fait dans la chanson… »

Et paf, fin du deuxième épisode… Oui, je fais ça à la cliffhanger des séries télé, je vous laisse en l’air pour que vous ayez envie de connaître la suite de ces débuts du Printemps. Donc, à suivre la semaine prochaine avec la troisième partie : « Un Printemps… à Bourges ? »

par Jean-Pierre de Lipowski

Cet article est extrait du webroman «Otium», de Jean-Pierre de Lipowski, ou, selon les dires de l’auteur, il raconte «sa vie, son œuvre, ses ongles cassés», avec force photos, archives son et vidéos et, accessoirement, humour.

Liens: site de J-P Lipowski

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