C’était Philippe Val
Par Anthony Casanova , le 10 novembre 2015

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Anthony Casanova par Babouse
Charlie Hebdo a vu le jour après la censure du journal Hara-Kiri en 1969. Les fondateurs, le Professeur Choron et François Cavanna, en compagnie de quelques génies comme Reiser, Cabu et Gébé ont inventé un journal qui cessa de paraître le 11 janvier 1982 parce que plus personne ne l’achetait.
33 ans jour pour jour après ce dernier numéro, des millions de personnes foulèrent le pavé sous le slogan « je suis Charlie ». Un même prénom, un même titre mais en aucun cas le même journal. Ce « Charlie » qui fut attaqué par deux salopards, ce Charlie qui jusqu’au 7 janvier 2015 avait à sa tête Charb et Riss, lui, avait vu le jour en 1992, ses fondateurs étaient Cabu et Philippe Val.

Cavanna, dans le premier Charlie, donnait le ton des idées « modernes », et tout le monde attendait la gauche au pouvoir. La droite qui, du Général à Giscard, était toute puissante depuis tant d’années devait s’écrouler, et Cavanna, en ancien maçon, donnait les failles de la maison gaulliste. Mais Charlie ne survécut pas à la victoire de Mitterrand en 1981 que Cavanna acclama.
C’est le tandem Cabu-Val qui réinventa le titre, qui repensa sa ligne éditoriale, qui fit surgir de nouveaux talents. Si Cavanna permit à Reiser, Wolinski, Cabu d’éclore, Val permit à Charb, Luz, Riss de briller. Le Charlie de Val et Cabu prenait en compte que si les lendemains chantent, ce n’est jamais Marx qui pond la musique. Un Charlie pour « les bourgeois qui ne croient plus en la réussite » et les prolos « qui ne croient plus en la CGT ». Un Charlie exigeant, intelligent et dénué de démagogie.

Dans son dernier livre, « C’était Charlie », Philippe Val revient sur les 17 ans qu’il passa à la tête de Charlie Hebdo. Sur les débats, les doutes, les engueulades et les plaisirs qui accompagnèrent tous les mercredis la sortie du moins cher des livres de luxe. Parce qu’il ne suffit pas de donner à son journal un nom « historique » pour en faire un succès. Ceux qui relancèrent « Hara-Kiri », avec le bide que l’on connait, peuvent en témoigner. Et Siné, ce brave Siné, peut aussi confirmer que ce n’est pas en faisant un « gros coup de pub » que l’on fait perdurer un titre. Pour qu’un journal passe l’épreuve du temps, il faut qu’il comprenne la société dans laquelle il évolue, et que chaque semaine il cherche des sujets, des chroniques, des dessins qui justifieront sa vie la semaine d’après.

Tant de beaux souvenirs me sont revenus en lisant ce livre, mais aussi tant de colère, tant de rage !
Philippe Val passa ses éditoriaux à nous alerter. A dénoncer les alliances nauséabondes de la gauche, la bienveillance douteuse de ceux qui voient des dictatures dans toutes les démocraties, et le jardin d’Eden à Cuba ou en Iran. Il mit en lumière, avant tout le monde, les liens entre la gauche altermondialiste et les extrémistes religieux. La gauche révolutionnaire et les ayatollahs qui marchaient en se tenant la barbe jusqu’au « Front Révolutionnaire commun » entre Hugo Chàvez et Ahmadinejad. Au lieu de l’écouter, on préféra l’accuser de tout, même du stupide « islamophobie ».
Malheur pour ses ennemis, et n’en déplaise au fielleux Delfeil de Ton (petit parasite qui accusa Charb dont le corps sentait encore le plomb, d’avoir tout fait pour provoquer les attentats) avec le procès des caricatures, Charlie sauva l’honneur de la presse française qui rivalisait de lâcheté.
Faut-il revenir sur la risible « affaire Siné »? Non. Siné a tenté un coup de poker, il a perdu. Il vaut mieux se consacrer sur ce qui a un sens, un avenir, une raison d’être: Charlie Hebdo.

Val, sur scène comme dans les kiosques, a toujours voulu faire rire et réfléchir. En 2009, il a laissé le journal à Riss, Charb et Sylvie Coma. Le jour de son départ Cabu écrivit ces lignes : « Philippe de ton côté : l’intelligence et l’humour. Par ci par là : le mensonge et la jalousie. Laisse les crapauds ! ils crèveront dans leur peau ! Ton ami Cabu ». 
Malheureusement, les crapauds ont fini par danser sur la mort de ceux qui perdirent leur intelligence, leur humour, et leur vie le 7 janvier 2015.

Le premier Charlie Hebdo est né d’une censure en 1969, Le second d’un licenciement en 1992, le troisième d’un attentat en 2015. Depuis, Riss essaye de donner à Charlie Hebdo la force de survivre à l’horreur. Mais c’était sans compter sur les charognards et leurs valets pour lui compliquer la tâche. Aucune surprise, ceux qui crachaient le plus férocement sur ce journal sont ceux qui bavent deux fois plus. Apparemment les balles ne suffisent pas. Que voulez-vous, l’indécence c’est comme la connerie… et ils n’en seront jamais avares.

Il faut vraiment remercier Philippe Val d’avoir fait ce bouquin car cela fait un bien fou de lire enfin un livre sur la vie de Charlie. Un livre qui raconte l’amitié et non la jalousie, qui respire la tendresse et non l’aigreur. Un livre qui sait pourquoi la résistance doit être joyeuse. Si je regrette que « C’était Charlie » ne soit pas paru aux Éditions Les Échappés mais chez Grasset, il me faut saluer l’élégance de Philippe Val qui termine son livre en réclamant la seule chose dont Charlie a besoin : qu’on leur foute la paix.

par Anthony Casanova

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P.-P.-S : Je précise à l’attention des plus paranoïaques détenteurs de la vérité vraie qui lave plus sale que blanc, que je n’ai jamais dîné avec Philippe Val, et que je tiens ce discours depuis plus de 10 ans au sein du Coq des Bruyères.

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