Les Copains d’la neuille (2/4)
Par Jean-Pierre de Lipowski , le 30 avril 2019

Dans la mémoire de Lipowski

Deuxième épisode de cette série autour de Maurice Frot, écrivain et homme libertaire, où l’on va retrouver, notamment, son grand compagnon de route : Paul Castanier.

Maurice Frot va vivre durant des années au rythme exaltant et complexe de ce couple Ferré, Léo et Madeleine, on ne peut plus passionnel. Leur passion va se prolonger puis s’exacerber avec l’adoption d’une seconde fille. Madeleine a déjà une fille, Annie, d’un premier mariage. En 1961, le couple Ferré se voit confier un bébé chimpanzé femelle, Pépée. Ils vont faire une telle fixation sur cette Pépée qu’elle va littéralement prendre la place de deuxième enfant de la famille. Sauf que ce nouveau rejeton, grandissant, devient incontrôlable.

Léo, Madeleine et Pépée Ferré

Bien plus tard, Maurice me racontera Pépée, d’abord en me montrant la cicatrice qu’il conservait au gras de la main, morsure au sang des dents acérées de l’adorable enfant : « C’est qu’elle avait une force invraisemblable, du haut de ses 1 mètre 20. Je me souviens d’une fois, dans le Fort Du Guesclin, l’îlot qu’avait acheté Léo à côté de Saint-Malo, où, grimpée sur le manteau d’une cheminée, elle m’a pris par le colbac et m’a soulevé du sol. Je pèse un bon 90 kilos, elle m’a soulevé, comme ça, sans effort, à bout de bras. »

« Dans le château de Perdrigal, dans le Lot, une baraque en bien mauvais état et que Léo s’attelait à rénover, elle te montait sur la toiture, arrachait les tuiles et les balançait sur tout ce qui bougeait en dessous. Ou alors elle chopait un chat par la queue, le faisait tournoyer, le balançait comme une pierre. Kaput le chat. C’était une putain de bête, ce singe, perso, je n’ai pas pleuré sa mort… que j’ai un peu sur la conscience d’ailleurs… »

— Comment ça Maurice ? dis-je, à l’époque, un rien surpris de cette information.

— Oh, je peux bien te raconter, y a prescription… Sur la fin, en 68, Léo et Madeleine se déchiraient la tronche à tel point que c’en était pitié. L’amour-passion entre deux êtres a cela de particulier qu’il peut nourrir une haine-passion à proportion ; Léo ne supportait notamment plus le dirigisme d’une femme qui, en prime, sombrait dans l’alcool, pour compenser sa dépression. Bref, un beau jour, Léo décide de se tirer. Moi, bien sûr, je vais le suivre. Quasi en même temps, cette putain de Pépée, en faisant la conne dans un arbre, se casse la gueule, s’explose sur un pieu. Elle s’est pas ratée, fracture ouverte. Déjà qu’en temps ordinaire elle était ingérable, là, blessée, je te dis pas, elle se débattait et mordait tout le monde. Tant et si bien que la gangrène va s’y mettre. On était sur la route, en tournée, avec Léo. Léo reçoit un télégramme de Madeleine. Enfin… JE reçois un télégramme car c’est moi qui gérais le courrier : Pépée va très mal, reviens ! Je me suis dis : Si je lui donne ce télégramme, il y retourne, l’enfer recommence. J’ai étouffé le télégramme, il n’a jamais rien su du message de Madeleine. Quelques jours plus tard, Madeleine a décidé d’abréger les souffrances de Pépée… Sans doute n’a-t-elle pas eu d’autre choix, la gangrène ayant pris, elle était insoignable, et l’arrivée de Léo auprès d’elle n’aurait rien changé ; mais on peut aussi interpréter ça comme une vengeance de Madeleine à l’abandon de Léo. En tout cas, c’est comme ça que lui l’a vécu. Et il en a fait une très belle chanson… Mais bon, on m’empêchera pas de penser que, peut-être, j’ai la mort d’un chimpanzé sur la conscience… »

Arrêtons nous un instant sur les états d’âme que me donne cette affaire du télégramme étouffé. Cette confession de Maurice, qu’il me fit entre quatre yeux, aurait-elle due rester off, étouffée, elle aussi ? Elle dédouane Léo qui, de fait, n’a pas été mis au courant de l’urgence autour de Pépée, elle incrimine Maurice. Certes, comme me dit Maurice, « il y a prescription », mais cette prescription, qui s’est encore accrue de plusieurs décennies à l’heure où j’écris ces lignes, autorise-t-elle pour autant ma révélation ? Si je me décide, au final, à raconter ça, c’est que ma forme d’esprit n’est pas à l’apologie béate des personnages que j’évoque. J’ai une grande affection pour eux, en général, et en particulier pour Maurice, mais cet engouement s’attache à tout ce qui compose un personnage, de sa part lumineuse jusqu’à ses zones grises. On a tous notre part d’ombre, ceux qui professent le contraire sont au mieux des naïfs ou, plus grave, des idéalistes. Et tant mieux s’il y a du gris, sans ce contraste avec la lumière, on ne silhouetterait pas les personnages et leur dramaturgie propre, leur humanité, on jouerait les bisounours en enluminant des mythes, et il n’y a rien de plus pipeau qu’un mythe. D’évoquer ces zones grises, me fait penser au bouquin d’Edwy Plenel sur Mitterrand : La Part d’ombre (Stock). Tout le monde s’accorde aujourd’hui, avec le recul de l’Histoire, amis comme ennemis, pour dire que Mitterrand fut un grand chef d’état, avec toutes les nuances qu’amis ou ennemis peuvent y mettre. Sans rentrer dans une polémique avec Plenel, je ne suis pas de taille à affronter ce Robespierre, il faut être bisounours, justement, pour s’imaginer que le parcours d’une bête politique comme Mitterrand peut s’épargner les zones grises. Dans la complexité de notre monde. Dans cette fameuse Raison d’État qui induit les parts d’ombre et dont bon nombre se scandalise, la bouche en cœur, avec d’autant plus de facilité qu’ils ne sont pas soumis, eux, à la raison d’état, celle-là même qui demande le recul de x générations pour savoir si ces manips de l’ombre furent in fine positives, pour le bien commun, ou au contraire de gigantesques erreurs. On a la raison d’état qu’on peut. Dans le cas qui nous préoccupe ici, Maurice devient Chimène. Doit-il filer à Léo ce télégramme d’une Pépée à l’agonie ? Comme disait Coluche : « la réponse est contenue dans la question ». S’il lui donne, Léo repart vers Madeleine et leur enfer… Léo a bien des talents, mais il a juste oublié d’être vétérinaire. Que va-t-il faire de plus au chevet du chimpanzé ? Assumer sa responsabilité de papa, certes, soutenir Madeleine dans l’épreuve, oui… Mais étant payé pour connaître le génie du couple à s’entre-déchirer, Maurice ne se dit-il pas que cette ambiance morbide sera plus favorable à la réouverture d’un conflit armé qu’à une paix des braves ? Ce cas d’école autour de Pépée, bien que riquiqui, à la taille d’un singe en somme, reste intéressant car de fait cornélien. Qu’aurais-je fait à sa place ? Et je vous renvoie la question ; informé des potentialités caractérielles des belligérants, qu’eussiez vous fait à la sienne ?

Revenons à notre histoire. Je parle du trio Léo-Madeleine-Maurice un peu plus haut mais en fait c’est une bêtise, la PME Ferré des années 60 joue en réalité en quartet. On ne peut pas faire en effet l’impasse sur le quatrième musicien dudit quartet, d’autant qu’il l’est, musicien. Je veux parler du génialissime pianiste, aveugle certes mais à l’oreille absolue, Paul Castanier dit Popol. Popol rencontre Léo en 1957 au cabaret Le Port du Salut ; Léo y chante notamment Notre-Dame de la mouise, et ce en connaissance de cause car il y est sérieusement, dans la mouise, à l’époque.

De 1957 à 1973, Popol sera de tous les concerts, de tous les succès qui vont, progressivement, grandissants. Car il n’y en a pas deux, il n’y en aura jamais deux, comme Popol pour tenir l’accompagnement derrière Léo. Si Léo a la magie du texte, Popol est de niveau car magicien du clavier. Si ce fainéant — il ne bossait jamais sa musique en dehors de la scène, il était né dedans, il n’avait pas à courir derrière —,  si ce fainéant disais-je, avait eu un rien d’ambition de carrière, il aurait enterré un autre improvisateur de génie, l’américain Keith Jarrett. Quand, des années plus tard, Popol nous faisait une impro, pour le fun, dans notre café-théâtre du Vrai Chic Parisien, je croyais entendre, en plus drôle car Paul déconnait un max en jouant, le concert de Cologne de Keith Jarrett.

Dans l’extrait qui suit, Comme à Ostende (paroles Jean-Roger Caussimon, musique Léo Ferré), on retrouve Léo et Popol lors du fameux concert de l’Olympia en 1972.

On parle d’oreille absolue sans trop savoir comment l’expliquer quand on n’est pas musicien. Patrick Font et Philippe Val vont l’apprendre un beau jour, en bagnole, lors d’une tournée où Popol les accompagne.

« On roule à 140, dit Popol, assis à l’arrière de la voiture. »

Philippe, au volant, regarde son compteur, regarde Patrick qui de son côté est resté interloqué, jette un œil dans le rétro : « Oui, pile poil 140. Euh… Sans curiosité aucune, tu peux juste me dire comment tu le sais ?

— Ah bah c’est simple. L’autre jour, tu m’as dit qu’on était à 130 ; à 130, ta Volvo émet un Sol dièse. A 135, le moteur nous donne un La Bémol, là tu es en Si dièse, donc ça donne 140. Simple. »
Deux ronds de flanc, les Font et Val à l’avant.

Quelques mois après la séparation d’avec Madeleine, Léo va vivre un moment unique dans les annales de la chanson française. Cet instant, cet instantané d’ailleurs, Maurice y a travaillé en coulisse depuis des semaines. Le photographe Jean-Pierre Leloir et son camarade François-René Cristiani, tout jeune journaliste, ont un projet, évident vu avec le recul, mais pour autant pas facile à réaliser sur le moment. Il faut en effet emporter l’accord de tout le monde, puis synchroniser des plannings de gens qui ont mille autres choses à foutre. Maurice s’enthousiasme pour l’idée et va faire en sorte qu’elle se réalise, avec bien sûr la bénédiction de Léo qui en exulte à l’avance. Et le 6 janvier 1969, l’opération se réalise dans le petit appart de la belle-maman de François-René Cristiani, rue Saint Placide, Paris 6e. Leloir immortalise l’instant en photos à destination du magazine Rock And Folk, Cristiani anime l’interview, enregistrée pour RTL. Il en sortira une photo que tout amoureux de la chanson française a collée un beau jour sur son mur. Autour du micro, sont réunis, pour la première et dernière fois, les trois monstres de la chanson française : Brel, Ferré, Brassens.

On ne peut que conseiller d’aller réécouter l’enregistrement de cette rencontre au sommet, elle est émouvante pour les aficionados, dont je fais partie, bien qu’elle ne débouche pas sur un horizon de découvertes. Sans doute rencontre un peu plaquée – il aurait fallu plus de temps pour qu’ils se laissent aller -, les trois stars vont rester chacun dans leur propre personnage et auront tendance à enfiler les clichés. Cela étant dit, ne soyons pas bégueule, cette photo, cet entretien, ont le grand mérite d’exister, et rendons grâce à Leloir et Cristiani d’en avoir eu l’idée, et de l’avoir faite aboutir, Frot aidant. (Merci à Marie Dupat pour avoir mis l’intégrale de cette rencontre sur You Tube.)

1973 est l’année de la dissolution générale de la PME Ferré à trois actionnaires. Que s’est-il passé ? Il y a eu, assurément, un problème de fric, Popol nous racontera en effet plus tard que Léo, malgré l’énorme succès, artistico-politique pourrait-on dire, qu’il rencontre au-delà de 68, arrête la fraternité avec ses deux camarades au seuil du tiroir-caisse. En clair, il refuse, ou oublie, les augmentations de cachetons que Popol n’ose plus lui réclamer. En même temps, Maurice et Popol assistent à un gonflement de l’ego de Léo en sérieux décalage avec le discours qu’il tient en scène. Dire ça n’enlève rien à son talent mais, pour eux, le paradoxe commence à devenir lourd au quotidien. Le maître à penser de toute une jeunesse libertaire et révoltée s’est pris la grosse tête pour faire simple. Pour arranger tout, Maurice et Popol — Léo disait de ce dernier : « C’est l’homme le plus intelligent que je connaisse. » — s’autorisent à ne pas garder pour eux ce qu’ils pensent aussi tout bas, et rentrent dans le lard de Léo quand celui-ci passe la ligne jaune d’un comportement cohérent. La cerise sur la gâteau arrivera avec le texte – magnifique, oh oui, mais il est vrai discutable – Il n’y a plus rien.

Ci-dessous le final, car le texte intégral dure quand même 15 mn, d’Il n’y a plus rien.

 

« Comment, nous racontera plus tard Popol, ce type de soixante balais pouvait-il dire à ces gamins de vingt ans qui l’applaudissaient chaque soir, et qui buvaient ses chansons comme du petit lait, comment pouvait-il dire Il n’y a plus rien, plus plus rien !? Comment peux-tu balancer une énormité pareille, du haut de ta statue, à des gamins qui ont toute la vie devant eux !? Certes, c’est d’abord et avant tout une violente attaque de l’ordre bourgeois, mais c’est aussi du total nihilisme ! Avec Maurice, on s’est insurgé contre ça. Tu parles qu’il nous a écoutés, rien à foutre, tenait trop à sa prose. »

Et tout pète. Du jour au lendemain. Comme le rappelle Philippe Val dans récit Tu finiras clochard comme ton Zola (Éditions de L’Observatoire*), Popol envoie un mot à Léo : « Merci pour tout, mais nous ne travaillerons plus jamais ensemble ». Point barre. Ferré pique alors une crise, parle de trahison ; Maurice, frangin solidaire, quitte à son tour la PME Ferré, son job, son avenir tout tracé, quelques semaines plus tard. Deux ans après, en 1975, Popol rejoindra notre troupe de café-théâtre du Vrai Chic Parisien pour accompagner de sa magie musicale et de son énorme rire notre pièce La Démocratie est avancée, et pour être, jusqu’à l’anévrisme de 1991 qui l’emportera d’un coup, le pianiste attitré du duo Font et Val, éternel complice de leur autre musicien, le bassiste et compositeur Emmanuel Binet.

 Emmanuel Binet dans ses œuvres

* Profitons de ces lignes pour rappeler l’existence, toute récente, du remarquable bouquin de Philippe Val, le précité Tu finiras clochard comme ton Zola, dans lequel mon camarade dresse, à travers son propre parcours, un portrait-bilan de 50 ans de société, avec ses grandeurs — il y en a — et ses putains de travers, un récit-roman dont les lecteurs, nombreux (son livre se place dans les meilleures ventes actuelles), sortent enthousiasmés ; Le Coq des Bruyères, sous la plume de son rédac chef Anthony Casanova, a d’ailleurs consacré un très bel article à ce roman

Artistiquement et humainement, Léo mettra longtemps à se remettre de ce divorce avec ses deux frangins pour lequel, comme de juste, il ne se reconnaît aucun tort, son orgueil lui interdisant d’accepter le fait qu’il a, peut-être quelque part un peu, un rien de responsabilité dans l’affaire.

Pour le Printemps de Bourges qui accroît chaque année son audience, Daniel Colling, patron du festival, tente à maintes reprises d’obtenir la participation de Léo Ferré. Refus net de Léo qui sait que son ex-camarade Maurice est directeur artistique de ce fichu Printemps. L’entêtement de Colling finira par aboutir en 1982, Ferré acceptant enfin l’invitation qui lui est faite de chanter au festival. Il est vrai que, entre temps, les hasards de la vie avaient amené Maurice à revoir Léo, notamment lors d’un repas où l’émotion s’invita à la table. Mais ce jour là, au Printemps 82, à l’heure des répétitions au Chapiteau, la plus grande scène du festival — j’étais présent, je peux en témoigner —, l’ex-trio est enfin réuni. D’abord, c’est Maurice qui va voir Léo dans sa loge. « Et Popol, demande Léo les yeux humides, il est là aussi ?

— Oui, il est là, sur scène… »

Moi, petite souris dans un coin, au courant de toute leur histoire d’amour puis de divorce fratricide, j’avoue que, empathiquement étreint, je me sentais aussi ému qu’eux. Léo a monté les marches menant à la scène et il a vu Popol, assis sur une chaise, en train de lire, comme d’habitude, sa version braille du Monde. Avec sa voix de rocaille, à la fois dans les graves et sur le souffle, Léo a simplement dit « Popol…! », et il s’est dirigé vers lui. Il n’avait pas besoin de préciser qui il était, cette voix Ferré, pardon pour le jeu de mot involontaire, ne s’oublie pas. Popol, avec son tic habituel, a repoussé d’un doigt ses lunettes noires sur son nez, et a simplement dit : « Léo…! ». Et ils se sont embrassés, en pleurant.

Pour en finir, malheureusement si je puis dire, avec Popol, lui, le gourmand de la vie, en surpoids, rétif à tout régime alimentaire, nous fait un AVC en novembre 91. Liquidé notre pauvre Popol. Pas le genre à économiser ou à prévoir, il laisse sa veuve, la japonaise Kasuko, sans un flèche. Philippe Val ne peut pas laisser les choses en état et décide de monter un concert hommage à l’Olympia, histoire de renflouer Kasuko. Concert que je vais organiser avec l’aide de notre grand ami, respecté dans tout le métier pour son intelligence des choses, son humanité et sa générosité, le patron de l’Olympia Jean-Michel Boris.

Répondent immédiatement à l’appel tous ceux que Popol a eu l’honneur d’accompagner, ou plutôt l’inverse, tous ceux qui ont eu la chance d’être accompagnés par Popol. Il y aura Font et Val, bien sûr, mais aussi Higelin, Moustaki, Jacques Serizier, Wasaburo Fukuda, Alain Meilland, Rufus, Patrick Siniavine et Svetlana. Font et Val demandent à José Artur, le roi du Pop-Club de France Inter, d’assurer avec eux le fil rouge de la soirée. Mais, à ce programme, il manque encore Ferré, il faut Ferré. Avec les années, Philippe Val s’est lié d’amitié avec Léo qui, pour lui, est quasiment son père en chanson. Il l’appelle en Toscane où Léo réside désormais. Il tombe sur un homme fatigué, fragile, et qui pleure au téléphone sur cette disparition de Popol.

« Il faut que tu viennes, Léo…

— Mais ce satané Popol, tu le sais Philippe, il m’a trahi, il m’a quitté…! renvoie Léo dont la rancœur remonte.

— Oui, je sais tout ça, mais tu ne peux pas ne pas être là…

— Je suis malade… Aller à Paris, alors que je ne supporte plus l’avion, t’imagine, en bagnole…! »

Le coup de fil se clôt par le repli de Léo sur ses anciens griefs, mais Philippe négocie toutefois un déjeuner lors d’un prochain passage de Ferré par Paris. Au repas qui s’en suit quelques temps plus tard, Philippe tente une nouvelle fois de retourner Léo qui, raide dans ses bottes, ressasse l’abandon de Popol.

« Que tu le veuilles ou non, Léo, ce Popol fait partie de ta vie. Il t’a apporté une musicalité unique dans ta dimension d’interprète. Jamais personne ne t’a accompagné comme ça… et jamais plus personne ne le fera. Il était irremplaçable.

— Oui-da, mais ce type, après des années d’amitié, étroite, profonde, 16 ans d’amitié ! tu te rends compte ! il me quitte, sans même me le dire en face, comme si j’étais une merde !

— Je sais, je sais… Écoute Léo, tu fais comme tu sens, tu viens ou tu viens pas, mais y a un truc dont je suis sûr… si tu ne viens pas, tu seras beaucoup plus malheureux que si tu viens. »

Cet ultime argument fait mouche, ébranle Léo. Voyant cela, c’est Marie-Christine, la troisième et dernière épouse de Léo, qui emporte le morceau : « Tu as raison Philippe… C’est quelle date déjà ? Hum… Ok. Pour l’Olympia, on va débrouiller, on sera là. »

Mathieu Ferré, fils aîné de Léo, et sa mère, Marie-Christine Diaz-Ferré

Trois mois après la mort de Paul, soit le 9 février 1992, le concert, dont l’annonce a été essentiellement relayée par Charlie Hebdo, voit une foule incroyable devant l’Olympia. On fera rentrer 2200 personnes dans une salle dont la jauge se limite à 2000, au grand dam des pompiers de service qui hurlent et ne répondent de rien, et encore laisse-t-on un bon 300 personnes à piétiner dehors car plus de places.

Partant du principe que tout le monde ne peut pas connaître Paul Castanier, l’homme caché derrière ses lunettes noires et les vedettes, j’ai eu l’idée d’élaborer deux petits films à base d’archives. Pour ce faire, je débusque un réalisateur, Philippe Worms, qui a signé un talentueux docu sur Léo et qui détient une belle interview de Popol. Je récupère donc des rushes à droite et à gauche, dont ceux d’Alain Meilland en répétition avec Popol, puis c’est Timothy Miller, grand monteur et réalisateur, qui se démerde pour trouver une salle de montage à l’œil et qui nous peaufine l’hommage en images que nous enverrons en lever de rideau, et que vous allez pouvoir visionner. Avant ça, une chose que peu de gens savent : Paul Castanier était le neveu d’un type un tout petit peu connu quand même : Antoine de Saint Exupéry. Au début de la vidéo qui suit, on voit des photos de Popol jeune et sans la barbe ; allez regarder ensuite les portraits de St Ex’ jeune, et vous verrez combien l’ADN, une fois de plus, ne ment pas.

Une dernière chose, toujours autour de cette vidéo, elle dure 8 mn, un peu long dans ces temps où tout doit aller vite, mais prenez le temps de la regarder jusqu’au bout car, post-mortem, vous avez là une rencontre exceptionnelle avec un être d’exception.

Olympia février 1992 : je n’ai jamais vu un enterrement aussi joyeux — Popol ne l’aurait pas imaginé autrement —, José Artur, Font et Val, pour l’enchaînement entre deux artistes, improvisent une sorte de Pop-Club truculent.

On ne peut pas ici ressortir l’intégralité de ce long hommage, mais vous aurez quand même Moustaki.

Léo est là, vieilli, traînant la jambe, mais il est là, grâce à Marie-Christine qui du coup se cogne 2500 km au volant, soit l’aller Toscane-Olympia et retour. Le voici, Léo, filmé avec les moyens du bord par notre ami et éternel complice de ces instants d’exception : Gil Cortési. (Désolé pour la qualité d’image, mais c’est ce qu’on appelle un document.)

Higelin, sortant d’une scène parisienne où il a, pour une fois, servi un spectacle court, nous débarque sur le coup des 23 heures pour le final.

Cette Soirée Castanier sera un triomphe d’émotion, et c’est bien le minimum que nous pouvions faire à sa mémoire.

Fin de la deuxième partie ; dans la troisième, nous retrouverons Françoise Verny, papesse de l’édition littéraire, Balzac en guest star, Émile Buisson, l’ennemi public n°1 de Flic Story, son frère, Jean-Baptiste Buisson, Le Dernier Mandrin de Maurice Frot, et nous verrons comment Alain Delon et Jean-Louis Trintignant échappent à une mort programmée.

par Jean-Pierre de Lipowski

A retrouver le webroman «Otium», de Jean-Pierre de Lipowski, ou, selon les dires de l’auteur, il raconte «sa vie, son œuvre, ses ongles cassés», avec force photos, archives son et vidéos et, accessoirement, humour.

Liens: webroman de J-P Lipowski

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