Les Copains d’la neuille (4/4)
Par Jean-Pierre de Lipowski , le 14 mai 2019

Dans la mémoire de Lipowski

Quatrième et dernier épisode de cette série autour de Maurice Frot, écrivain et homme libertaire, à qui je dois tout de même d’avoir eu une proposition du Vito Corleone français, genre : « Une offre qu’on ne peut pas refuser »… Je suis toujours vivant donc, apparemment, je m’en suis bien sorti.

Dans l’épisode précédent, j’ai raconté comment Maurice Frot en vient à écrire Le Dernier Mandrin (Grasset), soit la vie de Jean-Baptiste Buisson, un gangster de haute volée, accessoirement frère d’Émile Buisson, l’ennemi public des années 50, dont les exploits donneront le best seller de Roger Borniche, Flic Story (Fayard), adapté par la suite au cinéma sous le même titre avec Jean-Louis Trintignant dans le rôle d’Émile Buisson et Alain Delon dans celui de Roger Borniche.

Ci-dessous, Maurice Frot en Service Après Vente à la télévision en 1977. Sur le canapé à ses côtés un Père Noël corse, en face : Jean-Baptiste Buisson.

 

On est maintenant en 1978 et, depuis quelques mois, avec mes camarades Isabelle Plume, Norbert Ména et Michel Glize, j’ai monté un café-théâtre, La Mûrisserie de Bananes, dans une ancienne mûrisserie à côté du Trou des Halles, celui-là même qui, une fois comblé, va nous donner le Forum des Halles. Ici, je vais faire oeuvre de pure fainéantise, je vais me citer moi-même, soit reprendre un passage de mon roman Histoire à vous couper l’envie d’être pauvre. Ce roman raconte le casse du siècle, celui de la Banque de France et est bien sûr une totale fiction (bien dommage, le héros, Zoro, un pied-nickelé qui me ressemble fort, en ressort richissime). Outre quelques petits faits inspirés de ma vie réelle — les auteurs ne cherchent pas loin leur inspiration —,  un seul chapitre de ce roman est totalement authentique, la fameuse soirée que le héros de l’histoire passe avec Monsieur Georges, parrain notoire. Dans ce roman, bien sûr, j’ai changé certains patronymes, notamment celui de ce Monsieur Georges. Logique car il s’agissait d’une fiction, et par ailleurs prudent vu que le dénommé Georges existe vraiment, ou existait en tout cas à l’époque ; peut-être est-il mort depuis, c’est possible, d’autant que dans son milieu, c’est le mot, l’espérance de vie est nettement plus courte qu’ailleurs. Donc je laisse le récit de cet événement – authentique dans ses détails, je le rappelle – tel quel, vous n’aurez en effet aucun mal à retrouver mes personnages camouflés ici derrière leur pseudo.

Extrait de Histoire à vous couper l’envie d’être pauvre :

C’est dans ce haut lieu d’extase culturelle qu’un jour le téléphone sonne. Comme souvent dans ce cas je décroche. Au bout du fil c’est Max.
« Salut Zoro. Ca va ?
— Ça va. »
Patati-patata-patatère.
« Dis-moi Zoro, j’ai un truc à te demander, rapport à mon dernier bouquin. »
Max, grand écrivain célinien, plus connu du public sous le nom mérité de Maximilien Fort, venait de vivre une aventure littéraire des plus rocambolesques. Sa plume anarchisante lui avait valu d’être le biographe attitré du patriarche des truands, Jean-Baptiste Arbust, plus connu des services de police sous le nom mérité de La Casse. Max avait ainsi consigné les mémoires d’un éléphant du grand banditisme qui, à quatre-vingts balais passés, était plus prompt à balancer des pruneaux qu’à sucrer les fraises. Bien que sans complaisance aucune pour les malfrats, ce récit objectif de quatre-vingts ans de pègre avait reçu l’imprimatur du milieu, le parrainage des Parrains.

Dès sa sortie, le bouquin s’était méchamment fait aligner par un critique littéraire, coup de pied de l’âne qui t’hypothèque sérieux le succès en librairie. Le journaliste en question ne sut jamais à quoi il échappait… Max eut en effet toutes les peines du monde à convaincre le milieu de renoncer à un droit de réponse du style direct dans la tronche, direct les urgences.

« Mon vieux truand va avoir quatre vingt-cinq ans, continue Max au téléphone. Pour l’occasion il va quitter son petit pavillon de Lyon et monter à Paris. Y a bon nombre de gens qui veulent joyeusement fêter cet anniversaire. Quand je dis des gens… c’est ses amis. Ceux de l’entourage proche, ses copains de Paris, de Villeurbanne, de Grenoble, de Marseille… suis-je clair ? »

Il l’était on ne peut plus. La maison Malfrat voulait organiser une soirée et cherchait un endroit sympa. Calme aussi. Max leur avait parlé de notre café-théâtre. Ils étaient prêts à louer la salle.

« Il suffirait de prévoir un vestiaire plus large qu’à l’ordinaire… pour l’artillerie, rigole Max.
— Je serais curieux de découvrir l’allure de ces gentilshommes à sulfateuses.
— Tu vas être déçu. Ceux-là font plus chefs d’entreprises qu’apaches… Tu penses donc que cette soirée est du domaine du faisable ? »
Bien sûr ça l’était. C’est toujours fantastique d’afficher complet, si en plus le public fait spectacle, c’est Byzance.
« Ok, me dit Max. Dans la semaine, tu vas recevoir la visite d’un homme tout à fait charmant, Monsieur Georges il s’appelle. Il vient en repérage. Tu restes calme, mais sous ses allures toutes simples, ce mec n’est jamais que le grand patron du milieu à Paris. Je ne peux pas te préciser quel soir il déboule, c’est pas le genre à communiquer son planning. T’attends pas à voir Al Pacino, je te le répète, tu serais déçu. Il a plutôt l’air d’un cadre supérieur, l’attaché-case en moins. »

Trois jours plus tard se pointait Monsieur Georges, pardessus sombre foulard blanc, encadré d’une créature genre splendide et chère, et d’un aimable karatéka frais émoulu de centrale. Le big boss des mafieux parisiens n’était pas big. Taille moyenne, quarantaine soignée, il semblait plus voué aux fauteuils des conseils d’administration qu’a la chaise électrique. Derrière les Rayban à verres orange qui lui surplombaient le sourire, je lui trouvais toutefois un drôle de truc dans le regard, ces yeux-là étaient assurément sensibles à la lumière… sensibles qu’à ça.

Ce soir-là on avait Areski et Brigitte Fontaine à l’affiche. Monsieur Georges et ses amis s’étaient installés pour le spectacle. Carrément barré avec Areski et Fontaine… Nos invités du milieu n’étaient pas dans le leur. Fourrure et alpaga, ils détonnaient dans notre clientèle comme nitro dans glycérine. D’ordinaire on sirotait une limonade en écoutant la ritournelle. Eux ils avaient commandé le champ. D’entrée. On avait dû en emprunter au bistrot d’à côté.

Vingt-deux heures et des poussières. Areski a rangé ses percus, Brigitte Fontaine sa folie douce et mon trio m’a rejoint dans notre resto du premier étage. On s’attable.

« On va reprendre du champagne », sourit Monsieur Georges.

On mange un morceau arrosé de bulles tandis que la discussion part sur le show-biz et les Variétés. Monsieur Georges et ses amis ont les goûts grand public de monsieur tout le monde.

« On a été voir Sardou, c’était bourré. Lara Fabian, ça c’est la classe ! Scheller ? Souchon, M. ? J’ai pas vu. C’est bien ? »

Le temps passe épaulé des bouteilles qui s’enchaînent. On en est à sucrer le second café quand Monsieur Georges vient à notre affaire :

« C’est sympa votre lieu. Ça pourrait convenir pour notre soirée. Max a dû vous expliquer ? Pour l’anniversaire du vieux on tient à être entre nous, entre gens du même monde, si vous voyez ce que je veux dire…
— Hum… » fais-je prudemment.
Passant du coq à l’âne, il s’enquiert de la recette :
« Ça doit marcher votre truc… c’était plein ce soir. »
Honnête et comptable, je relativise :
« Cent-dix places c’est vite rempli. »

Il éclate de rire. Ma réplique ne méritant pas un tel éclat, je mets ça sur le compte du champagne. Mine de rien on écluse sec et il semblerait que toute la table commence à avoir la tête dans le même sac. Se penchant vers moi il m’attrape la pogne sur la nappe et, un rien paternel, me fait :
« C’est bien votre turf… mais si vous voulez mon avis, c’est pas l’idéal. Vous risquez de ramer pour pas grand-chose. »
Derrière les Rayban, ses yeux pétillants de champagne se portent sur son gorille assis à ma gauche.
« Qu’est-ce que t’en penses, Gérard ? »
Question bien osée à un mec qui mesure sa rapidité d’esprit au dégainage du flingue. Monsieur Georges doit estimer qu’en effet il en demande de trop, car sans attendre de réponse il revient à moi : « L’autre jour, avec mes amis, nous étions invités à l’inauguration du Paradisio… vous devez connaître ? C’est le genre Crazy, en plus classe… très bel endroit, très beau spectacle, de qualité, avec des filles superbes, une mise en scène à tout péter, une machinerie incroyable ! Le client là-dedans s’en sort pas à moins de mille balles par tête. Roteuse à flot et tutti quanti. A propos, y a plus rien à boire… une autre !
— Celle-là, c’est pour la maison, fais-je grand prince.
— Le Paradisio… continue-t-il en me tapotant la main, voilà l’avenir. Et puis ce n’est jamais que du café-concert, n’est-ce-pas, du café-théâtre, mais en plus grand. Vous devriez songer à ça…
— C’est-à-dire… dis-je sans savoir quoi dire.
— Une équipe jeune, dynamique, menant la baraque tambour battant…
— Sans doute. Mais cela demande des moyens que nous n’avons pas.
— L’argent !? s’exclame-t-il le geste large, mais l’argent n’est jamais un problème. L’argent ça se trouve !

Les clopes qu’avec mes camarades on enchaîne depuis un moment attestent que la zone est on ne peut plus fumeur. Du coup, Monsieur Georges fait jaillir un étui à cigares de son veston.

« La répression s’étend… La loi nous interdira bientôt de fumer dans la rue. Dans les gares encore, à l’école, je veux bien, mais maintenant même dans les restos, les bureaux de tabac, partout. No smoking ! à l’américaine… Un cigare ?
— Non merci. »
Il s’emploie à allumer son havane à la bougie fichée dans une bouteille.
« L’est marrant votre diminutif, dit-il entre deux succions. Zoro, ils vous appellent tous ici… Zorowski, Zoro, ouais… marrant. J’adorais la série quand j’étais gosse, « Un cavalier qui surgit hors de la nuit… ». Vous savez ce que ça veut dire, j’imagine, Zorro ? »
Je fais oui d’un coup de menton.
« Tu sais toi, Gérard, ce que ça veut dire Zorro, en Espagnol ?
— Euh… non patron.
— Renard… » et vas-y d’entonner « Renard rusé qui fait sa loi… »
Il m’attrape le poignet par-dessus la table, « Et quelque chose me dit qu’on pourrait être du même monde, hein le renard ! »
— Allez savoir… » fais-je dans un sourire.
Il me lâche la pogne, reste un instant à me regarder en tétant le barreau de chaise, puis m’envoie au ras de la table :
« Je vous dis ça comme ça… parce que vous m’êtes sympathique… si nous trouvions, nous, c’est-à-dire moi et mes amis… une équipe dans votre genre… des jeunes… des battants… avec de l’énergie et de l’expérience… vous en avez, je le sais… bref, une équipe prête à foncer dans une telle entreprise, et bien je pense que nous pourrions participer à l’affaire… et quand je dis participation… une sérieuse, un vrai financement. Combien il faut pour une boîte comme le Paradisio ? Trois barres ? Six… ? L’argent n’est pas un problème. Moi, c’que j’vous en dis… hein?… vous en faites c’que vous voulez.
— J’entends bien, j’entends bien. »
Avoir là, entre seau à champagne et tasses à café, des fantômes de liasses de biftons étalés, pour un théâtreux qui pointe plus que moins au chômage, ça fait bizarre. Après l’époque anar-bobo-cool de ma jeunesse, je m’étais plongé dans le showbizzisme-de-gauche. M’enrégimenter dans le milieu sans avoir fait mes classes, et m’installer tôlier d’une blanchisserie à fric, fut-elle de luxe, m’aurait contraint à une putain d’acrobatie morale ; dans ces années-là, mon éthique souffrait encore de vertige. En riant intérieurement, je notais toutefois la proposition dans ma tronche en me promettant bien de la consigner dans mes mémoires. Dont acte.
On change de sujet. Monsieur Georges, estimant sans doute que mon récit futur de cette soirée se doit de comporter d’autres anecdotes, avise une guitare, l’attrape et, maladroitement, commence à gratter. Do majeur, La majeur, Mi mineur, Sol septième. Le resto est vide. Glize, Plume et Ména, mes compagnons de galère, bouclent la porte et viennent se joindre à nous.

Michel Glize draguant dans ce restaurant

Notre Napoléon du crime nous découvre une voix limitée à la tessiture d’un Jean-Louis Aubert et soudain le récital commence.
« Toutee la muuusike que j’aaaime, elle vient de là elle vient du blues, les môôts ne sont jAmais les mêmeees…»
Il se faisait deux heures du mat et on était loin du plumard. Jusqu’à six plombes, embrumés dans les clopes et l’alcool, il va nous esquinter Halliday – qui n’avait guère besoin de ça car, déjà à l’époque, il s’esquintait lui-même pas mal – puis ressortir ses fonds d’anglais du lycée pour exploser Dylan. Monsieur Georges ne lâche pas la gratte. « En fait, nous avouera-t-il très vite, gamin je voulais devenir chanteur. La scène, ça c’était mon truc. J’ai pas une mauvaise voix, non ? »
Inconsidérée parce que bourrée, ma copine Plume l’avait consolée :
« Maître-chanteur ça paye mieux, r’grettez pas. »
Ça l’avait fait marrer.
Quand l’aube éclaire dix bouteilles sur la nappe, Monsieur Georges fait appeler un taxi alors que je l’imaginais en Hummer blindé. On se quitte sur le trottoir, titubant. Le porte-flingue débute un :
« On va d’abord boulevard…
— Monte Gérard. On verra ça avec le chauffeur. »
C’est bien connu, les potes d’un jour sont les balances de demain. Donc, jamais d’erreur, c’est l’abc du pro, même beurré.
L’anniversaire du patriarche de la grande truanderie ne se fit pas. En tout cas pas chez nous. Le décorum de notre boîte était à l’évidence trop pitoyable pour des types qui fuyaient la misère de leur enfance sans se retourner. Je n’entendis plus jamais parler de Monsieur Georges. A l’époque, m’en suis pas plaint. J’étais loin de m’imaginer qu’un bout de vie plus loin j’allais en avoir besoin.
« Où peut bien se trouver, aujourd’hui, mon empereur de l’ombre ? ai-je demandé à la crêpe de mon assiette.
— A l’ombre », a-t-elle répondu, platement.

Fin de l’extrait de Histoire à vous couper l’envie d’être pauvre sur ce qui annonce la suite… Sans vouloir spoiler, selon le terme en vigueur, mon propre bouquin, son héros de fiction va par la suite beaucoup fréquenter ce Monsieur Georges. Et s’y faire passablement peur. Une page de publicité — on n’est en effet jamais si bien servi que par soi-même —, on retrouvera toutes les infos sur ce roman — exceptionnel, n’est-ce-pas, et drôle — au chapitre éponyme : http://faisonssimple.com/histoire-a-vous-couper/

Le Dernier Mandrin va éloigner au plus mauvais moment Maurice Frot du festival dont il a posé la première pierre avec son créateur, Daniel Colling : Le Printemps de Bourges. 40 ans après, alors qu’il prépare le 40e anniversaire du festival, Colling s’en souvient encore : « Au moment de mettre en place le premier Printemps, voilà t’y pas que Maurice se tire pour écrire son bouquin sur le Jean-Baptiste Buisson ! Je pouvais pas le retenir, l’écriture, c’était son truc, mais bref, je me retrouve planté, tout seul à me débattre avec la mise en chantier du barnum. » Mais Maurice reviendra très vite, au Printemps, et durant 18 ans en sera le directeur artistique, éclairé.

Staff Printemps de Bourges en 1989, François Carré, Lipowski, Fernando Ladeiro Marques, Daniel Colling, Maurice Frot (photo JL Bouchart)

Après deux décennies de bons et intelligents services au Printemps de Bourges, Maurice l’abandonnera en 1995 avec comme ambition définitive de reprendre l’écriture. Il veut s’y recoltiner car il n’entend plus être le con du verdict à l’emporte-pièce de Françoise Verny, cette papesse du littéraire évoquée à l’épisode précédent. Noyé dans la télévision pour ma part, je ne le vois plus trop depuis mon propre départ du Printemps de Bourges en 90. Si ce n’était que moi… Maurice va en effet radicaliser sa posture en s’isolant du monde. Radical, un peu à la Ferré. Marrant comme après des décennies d’éloignement de Léo, il le retrouve, d’une certaine manière, en épousant la même attitude de repli du monde. L’âge y est pour beaucoup, c’est vrai, avec ce temps qui nous est compté et qui passe, mais Maurice veut s’immerger dans l’écriture et il estime, à tort ou à raison, que la vie, et ce qu’il y a dedans, les autres, lui ont coupé les plumes des ailes, l’ont collé au tarmac d’un quotidien où on lit les livres des autres comme on regarde au ciel passer ces avions que l’on n’a pas su prendre.

Si Léo Ferré, en Toscane, se veut entouré de sa famille, de ses amis, ce ne sera pas le choix de Maurice qui coupe violemment les ponts, ne répond même plus au téléphone. Son attitude avec ses proches dans les dernières années de sa vie nous suggère une sorte d’amertume. Si c’est ça, il a tort. Tu ne peux pas en vouloir à la Vie ; la Vie te donne la vie. Point. Et c’est déjà splendide. On peut juste remercier.

Son appart parisien devient un îlot de solitude où il n’y a plus que des dimanches. L’enchaînement des dimanches… C’est un drôle de truc que je connais bien depuis que, moi aussi, je suis en retraite sociale ; heureusement qu’il y a l’agenda de mon ordi, sinon je serai bien infoutu de savoir chaque matin où j’en suis dans la semaine. Le problème de Maurice, c’est qu’il a aussi et surtout flingué le vendredi, celui de Robinson Crusoé ; il ne lui reste donc que l’écriture, c’est son Wilson, ce compagnon-ballon de Tom Hanks dans Seul au monde. Que s’est-il passé sur son îlot ? Je ne sais pas, peut-être que, un beau jour, le vent a emporté Wilson au large…

Et le 6 septembre 2004, Maurice Frot s’éteint à l’hôpital de Brunoy.

Il y a un fantasme assurément commun à plein de mecs, pas un truc féminin, c’est la cabane dans les arbres. Dès qu’ils sont en âge de grimper aux arbres, les mecs commencent à tirer des plans sur l’érection – de ériger, verbe typiquement masculin – d’une plateforme dans les branches. Dès que posée, ils s’y réfugient, trouvant là une sorte de position fœtale, naturelle car en bois, protégés en hauteur des attaques de prédateurs. Ça nous vient de loin, ce réflexe, de la protohistoire, c’est sûr. Et ça ne s’arrange pas avec les années qui passent. Moi, par exemple, j’ai désormais ma cabane dans les arbres, c’est le chalet où j’écris, une forteresse d’où j’observe la plaine « par où l’ennemi viendra », comme disait le Grand Jacques. Ce goût de la cabane, je le partageais avec Maurice. A l’époque où pour lui le contreplaqué, comme on l’a vu au premier épisode de ce récit, n’était pas cher, il s’était bricolé son cabanon à Château-Landon, celui-là même qui allait recevoir les sulfureuses confessions du Jean-Baptiste Buisson. Il avait fait ça de ses blanches mains d’intello, en contreplaqué marine, selon ses précisions d’expert.

Quand je repense audit cabanon, et que j’en cherche les photos sans rien retrouver si ce n’est moi, barbu-pas-beau, dans son jardin, je sais maintenant pourquoi j’ai voulu adresser ce coup de chapeau à Maurice. J’ai quelque chose comme une dette envers lui. Ce jour là à Château-Landon, je lui avait dis, les yeux dans le vague ou plus précisément sur la bouteille de pastis dont il avait tiré notre apéro : « J’aimerais bien écrire ma vie…

— T’as quel âge m’avait répondu Maurice en souriant, 25 non ?
— 26…
— Et bien, si tu veux mon avis, et tu veux mon avis puisque tu me le demandes… je te conseille d’abord de vivre ta vie. Après, seulement après, tu l’écris. »
Et bah voilà, dont acte, merci Maurice.

Fin de l’histoire, sachant que je n’ai pas pu tout raconter ici et que son intégrale se retrouve sur mon webroman Otium au lien : http://faisonssimple.com/les-copains-de-la-neuille/

par Jean-Pierre de Lipowski

A retrouver le webroman «Otium», de Jean-Pierre de Lipowski, ou, selon les dires de l’auteur, il raconte «sa vie, son œuvre, ses ongles cassés», avec force photos, archives son et vidéos et, accessoirement, humour.

Liens: webroman de J-P Lipowski

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