En Corse un pas de côté sur l’échiquier
Par Anthony Casanova

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Dimanche 03 décembre se déroulait en Corse le premier tour des élections territoriales (les régionales insulaires) qui a vu l’écrasante victoire de la coalition entre les autonomistes et les indépendantistes. Certes, il reste un second tour mais lorsqu’une liste pointe à 45,36% des voix, et que ses concurrents ne dépassent pas les 15%, on peut clairement parler de victoire. Une des raisons du vent en poupe autonomiste qui souffle sur l’île depuis la conquête de la mairie de Bastia en 2014, c’est qu’il est surtout le fruit d’un travail militant de longue haleine.

Très longtemps, trop longtemps, la Corse fut dirigée sur un modèle rural: c’est-à-dire d’une manière où la proximité, les copinages et les «amitiés» donnaient à tel ou tel responsable politique un potentiel de voix qui tenait plus de son nom, de sa personne, que de ses idées. Comme dans toutes les régions rurales, la Corse a toujours eu tendance à voter à droite lors des élections locales et nationales. La gauche n’existant qu’en certaines microrégions de l’île via une formation politique datant de la IIIe République: le Parti Radical. C’est pourquoi les idées nationalistes passèrent dans l’inconscient populaire pour le bâton dans la roue d’une société un brin sclérosée où l’on y était boulanger de père en fils et maire de génération en génération sans que personne n’y trouve rien à redire.

Ainsi vivait la société Corse jusqu’à ce que la modernité fasse son jeu, et que cette île rurale ne finisse par se changer en une île urbaine. Il faut savoir qu’aujourd’hui les 2/3 de la population vivent aux alentours des deux grandes villes de Corse: Bastia et Ajaccio. Dans ce contexte, il n’était qu’une question de temps avant que le modèle de «je vote pour faire plaisir» ne finisse par s’écrouler. Il faut dire que les nationalistes furent merveilleusement bien aidés par la gauche insulaire qui a délaissé le terrain, jusqu’au syndicalisme estudiantin, en ne donnant finalement aux jeunes qui souhaitaient se politiser que la possibilité de le faire sous la bannière des nationalistes. Résultat des courses: seuls les nationalistes ont des militants; et qui dit «jeunesse» dit «sang neuf», modernité dans la communication et surtout réactivité sur les réseaux sociaux.

Outre les sujets comme la co-officialité de la langue corse, l’instauration d’un statut de résident, l’avenir des «prisonniers politiques» ou l’hypothétique question de l’indépendance, les nationalistes voguent entre des idées de gauche et celles de droite sans que l’on puisse, pour l’instant, savoir si on se dirige vers une Corse sociale et écologique ou vers une Corse conservatrice et économiquement libérale. Car si, chez les nationalistes, il y a de toutes les mouvances idéologiques la question sera de savoir laquelle dominera.

Mais il n’y a pas de victoire sans défaite. Et la défaite -pour ne pas dire la raclée- électorale, elle trouve sa logique dans une manière anachronique de faire de la politique: D’alliances ridicules en retournement de veste, d’ennemis d’hier qui copinent pour aller à la soupe, d’anciens de gauche puis de droite puis de on-ne-sait-trop-où qui se mettent En Marche, de rivalités antédiluviennes à droite sur fond clanique… ont offert aux nationalistes un tapis rouge vers un succès qui n’est pas prêt de s’estomper. En Corse, la gauche et la droite n’ont pas à se reconstruire mais bien à se réinventer.

La bonne nouvelle c’est que le Front National est tombé à 3%, comme quoi -et c’est peut-être une leçon pour le reste du pays- il n’est pas besoin de racoler sur les terres du FN pour le faire tomber. Jean-Luc Mélenchon a parlé de «dégagisme» pour saluer la victoire des nationalistes, et il a raison: c’est bien de «dégagisme» dont il est question. Après… est-ce un bien, est-ce un mal? Nul ne sait si c’est un «bien», en revanche ce n’est pas plus mal.

par Anthony Casanova

Anthony Casanova par Babouse

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