Qui de l’œuf ou du like?
Par Anthony Casanova , le 29 janvier 2019

Anthony CASANOVA est politiquement correct

C’est une fable moderne comme seule notre ère numérique sait en conter. Tout commence, en février 2017, lorsqu’une photo de la chanteuse Beyonce enceinte détrôna, avec 7 millions de «j’aime», Selena Gomez (une autre chanteuse) du record de «like» sur le réseau social Instagram. Mais, comme disent les winners, un record c’est fait pour être battu et, en février 2018, une photo prise après l’accouchement de Kylie Jenner -qui est très connue pour être célèbre- emportait la première place avec plus 18 millions de personnes qui «aiment».
Si, sur Facebook, le «like» a la forme d’un pouce levé, sur Instagram c’est un cœur. Nul doute qu’avoir une photo «aimée» par l’équivalent de la population du Mali fait un drôle d’effet à l’ego. On doit se dire, je suppose, qu’on n’est pas de la daube parce que, tout de même, 18 millions de cœurs c’est quelque chose!

Mais voilà, au début du mois de janvier 2019, il y a eu un bouleversement sur le trône éphémère de la notoriété: Un compte anonyme a lancé le «challenge» de rendre la photo d’un œuf plus populaire que celle de Miss Kylie Jenner. A ce jour, l’œuf en est à plus de 51 millions et 420 mille cœurs.
Mettons en perspective ce record à l’échelon national:
– Le film de Dany Boon, Bienvenue chez les Ch’tis, a été vu en salle par plus de 20 millions de spectateurs. Evidemment, à l’inverse d’une place de cinéma, un cœur sur Instagram est gratuit.
– Autre record (gratuit cette fois) le nombre d’électeurs pour un second tour des présidentielles: Plus de 25 millions de votes pour Chirac face à Le Pen en 2002. Certes, il faut se bouger jusqu’aux urnes alors que le cœur Instagram se fait de son canapé.
– Donc un dernier record, gratuit, sans bouger ses fesses: 26 millions de téléspectateurs, en France, pour la finale de la Coupe du monde 2018.

Si l’idée de départ tient d’une farce imaginée par un ou plusieurs petits malins qui maîtrisent les rouages des réseaux sociaux, le fait que cette blague fonctionne au-delà de toutes les prévisions et qu’elle devienne virale (pour employer le jargon du web), nous questionne sur la valeur du succès et de ceux qui les font.
Les esthètes se diront qu’il y a là une forme de dénonciation de la société de consommation en faisant d’un œuf la star de leur média, et aimeront un œuf. D’aucuns aimeront cet œuf par dédain envers Kylie Jenner en lui faisant comprendre qu’elle vaut moins que ce qui sort du cul d’une poule. D’autres aimeront un œuf parce que c’est «top délire» d’aimer un œuf. Mais, au final, c’est 51 millions d’utilisateurs d’Instagram qui auront aimé un œuf parce qu’on leur a simplement demandé d’aimer un œuf.

Oh! Il est de bon ton d’être suffisant en arguant que «les gens sont des cons», qu’ils aiment la merde alors pourquoi faudrait-il s’en priver d’en faire? C’est l’argument phare des publicitaires et de la majorité des têtes pensantes des médias qui se rassurent en vendant du vide parce que, en vérité, ils seraient bien incapables de proposer autre chose. Le succès d’un œuf n’est pas une leçon d’humilité pour les stars, c’est le triomphe du mépris pour ceux qui les aiment.

par Anthony Casanova

Anthony Casanova par Babouse

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