Le dentiste de Charles Trenet (4/6)
Par Jean-Pierre de Lipowski

Dans la mémoire de Lipowski

A la fin du troisième épisode de cette série « Printemps de Bourges », nous avions laissé Daniel Colling et toute l’équipe de festival cavalant comme des dératés pour préparer la première édition en temps et en heure, et venant d’avoir « la grande idée » fédérant ancienne et nouvelle générations de la Chanson, un hommage à son ange tutélaire : Charles Trenet.

harles Trenet par Jean Cocteau

Charles Trenet par Jean Cocteau

Trenet qui, en 1977, totalise déjà 44 ans de carrière, est une étoile qui semble briller de ses derniers feux. Si personne ne conteste son génie, cette statue du commandeur sur son piédestal ne remplit plus pour autant les salles et, à 64 ans, pourtant pétant le feu mais oublié des médias, car trop grand-père de la chanson, il est dans un tunnel fin de carrière et se retrouve contraint de chanter devant un public frôlant ou dépassant son âge : « Ah, monsieur Trenet, ma grand-mère vous adorait ! ».

Colling le course d’une propriété à l’autre car Trenet aime les maisons et il en a une tripotée, éparpillées aux quatre coins du pays. Daniel téléphone à sa Villa des Esprits à Aix : « Eh nooon, l’est pas là, pioudiou, Monsieur est sûrement à Narbonne». A Narbonne, il est sûrement à Antibes. A Antibes, oui, il était là hier mais il est remonté à la Varenne Saint Hilaire. Épuisant, et les journées passent. Dans cette course à l’échalote, Daniel a toutefois une véritable alliée : Rachel Breton. Cette veuve de Raoul Breton, un des grands éditeurs de chansons devant l’Éternel – Éternel qu’il a brutalement rejoint en 1959 – celle-là même que Trenet a surnommé La Marquise, a succédé à son époux à la tête des Éditions Breton. Cette Marquise saisit très vite l’importance qu’un Trenet pourrait avoir pour ce festival ciblant un jeune public ; en même temps, finaude, elle doit aussi calculer l’inverse, soit l’intérêt de propulser Trenet devant ce même jeune public. Grâce à elle, Colling finit par obtenir un rendez-vous avec notre Charles national, le rencontre dans sa baraque de la Varenne. Évidemment bien sûr que Charles ne connaît pas le Printemps de Bourges, et pour cause. Daniel le baratine, lui explique ce que sera l’événement, ce tremplin de la nouvelle chanson, chose qui ne rassure pas plus que ça notre vedette mais bon, Colling étant du genre convaincant, il repart avec l’accord du Charles. Oral.

aoul et Rachel Breton

Raoul et Rachel Breton

On balance le programme lors de la conférence de presse, l’annonce de Trenet fait étonnements et rumeurs chez les journaleux, et Colling est content. Mais foutrement inquiet en même temps car, au réel, il n’a rien de signé, pas de contrat, juste son consentement entre deux tasses de thé. Alors qu’on est à quinze jours du festival et que Colling est déjà en insomnie sur le cas Trenet, un coup de fil l’achève. « Allo, Daniel Colling ? c’est Charles Trenet… Je voulais vous dire que, finalement, je ne pourrais venir à Bourges… En effet, je viens de m’apercevoir qu’à la même date, j’avais complétement oublié, je m’en excuse, j’ai rendez-vous avec mon dentiste… » Daniel en reste sans voix tellement le faux-fuyant est énorme, surréaliste. La majeure partie de la com’ est sur son nom et Trenet va chez le dentiste ! Colling prend sa respiration et, à force de patience, de diplomatie, il entreprend de remonter la pente de l’abîme stratégique où le met cet appel de Trenet ne reflétant rien d’autre que son angoisse d’affronter un public nouvelle génération. Il se propose même d’appeler le fameux dentiste pour négocier un ajournement du rendez-vous. « Non non, Daniel, je m’en occupe, je devrais trouver une solution. »

Mais là, c’est le coup de grâce pour les propres angoisses de Colling et trois jours après il me dit : « Viens, j’ai un rencard avec Trenet, il arrive d’Antibes, on va aller le choper à Orly ! » Et nous voilà fonçant, contrat sous le bras. A l’aéroport, on a rendez-vous avec deux assistants, ou un secrétaire et un chauffeur de Trenet, je ne sais plus, mais deux beaux gosses, on le sait, Charles était exigeant sur le personnel masculin. On est au bout d’un trottoir roulant par où débarquent les passagers du Nice-Paris, et là, les deux éphèbes vont me choquer profond. Quand Trenet, ce monument de notre histoire contemporaine, apparaît au loin, avançant en lévitation sur son trottoir roulant, voilà t’y pas que ces deux grands gaillards commentent, devant nous, l’apparition : « Tiens, Monsieur s’est fait une nouvelle teinture, avec frisettes, voire même une nouvelle mise en plis, dis donc ! » Ça se veut frime, décontract, intime de cet empereur qui approche. Ce n’est que bêtement méprisant, vulgaire. Qu’ils se la dégoisent entre eux, grand bien leur fasse, je m’en tape, mais qu’ils exhalent leurs conneries devant des étrangers, c’est pas du plus élégant.

« Ah, Monsieur Colling, dit Charles de sa voix douce et chantante après avoir passé la porte vitrée, oui, oui… votre festival… oui je…
– Monsieur Trenet, j’ai donc avec moi le contrat… et l’enveloppe, comme convenu…
– Certes, certes, vous avez un stylo ? »

Et ce commandeur de la chanson, ce mythe sur pied, d’enfin signer le contrat sur un comptoir d’Air France après avoir empoché l’enveloppe matelassée de billets, car il arrivait que ça se passe comme ça à l’époque (plus aujourd’hui ?), notamment pour les représentants de la veille école : les virements, c’est bien, le cash, c’est mieux. Je vous dis pas comme Colling, doublement allégé, a mieux dormi cette nuit là.

En revanche, un qui ne va pas dormir, la nuit d’avant ce concert mémorable du premier Printemps, c’est le même Charles Trenet. Pour les aficionados, à savoir ceux qui savent comment s’est ressuscitée la chanson française dans les années 40, cette chanson qui n’aurait jamais été la même s’il n’y avait eu Trenet, son écriture, sa joyeuse mélancolie, son sens de la scène et du swing, bref toutes ces choses qui font que, durant des générations et pour l’éternité, les chanteurs quels qu’ils soient mettront toujours chapeau bas devant son chapeau mou, il faut savoir que Trenet, de l’aveu même qu’il fit devant nous quelques années plus tard une minute avant d’entrer en scène lors de son second passage au Printemps de Bourges en 1987, est maladivement mort de trac. A Jacques Erwan qui recueillait cette confidence et qui s’étonnait : « Mais Monsieur Trenet, après une telle carrière, encore le trac ? – Mon cher, c’est à chaque concert pire que le concert d’avant. C’est incontrôlable, c’est comme ça. »

acques Erwan, Charles Trenet, Daniel Colling, Maurice Frot, Printemps de Bourges 1987

Jacques Erwan, Charles Trenet, Daniel Colling, Maurice Frot

Donc, la veille de ce fameux concert à Bourges, Trenet ne dormira pas à cause de son trac mais aussi à cause du voisinage qui lui en refout une couche, sur ledit trac. On l’avait installé à l’Hôtel d’Artagnan soit juste en face du grand chapiteau. Il était donc arrivé la veille pour sentir Bourges et ce nouveau festival. Il a pas été déçu. Ce soir là, cette nuit là devrais-je dire, était programmé le concert Jacques Higelin, donc spectacle on ne peut plus rock’n’roll. Higelin a dû attaquer vers 21 heures et il tenu la scène jusqu’à deux plombes du mat. En termes acoustiques, quand t’es en face à l’hôtel, tu perds pas une note.

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Le chapiteau vu de l’Hôtel d’Artagnan

Inutile de préciser que le nom d’Higelin, à l’époque, n’évoquait pas grand-chose pour Trenet. Dans sa nuit d’insomnie, le poète, rongeant son trac et boules Quies impuissantes, se disait, se répétait cette question chère à Molière : « Que diable suis-je allé faire dans cette galère !? » Le lendemain matin, il était à deux doigts de partir en courant. Et mon Dieu, comme il aurait eu tort. Car, passé l’hommage de la première partie assurée par les précités, cette révérence toute en émotion faite au poète, Charles Trenet, invité à monter sur scène par Jacques Higelin, va y faire un triomphe bouleversant. J’étais dans la salle, j’ai enregistré avec mon magnéto, je m’en souviens, je n’en ai pas cru mes yeux et mes oreilles.

Car rien n’est gagné d’avance. Malgré l’hommage préparatoire, la salle n’est pas sous contrôle, il y a certes un grand public berruyer, d’un âge certain, qui a fait le déplacement, mais ce n’est pas la majorité. Le parterre est essentiellement composé de jeunes entre 18 et 30 ans qui ne savent même pas que Charles Trenet est encore vivant, si tant est que certains savent qu’il ait jamais existé. A tel point que, durant la partie Higelin de l’hommage, ces certains vont s’autoriser à siffler quand Jacques chante Trenet. Qu’est-ce qu’ils n’avaient pas fait là ! Ils vont se faire ramasser en direct live et en chanson par Higelin car pour lui on peut toucher à tout, sauf au génie de Trenet. J’ai retrouvé ce passage, on l’écoute :

Son Higelin Trenet

Trenet embrasse Higelin en scène, Higelin quitte le plateau et le Charles, seul face à ces milliers de gamins, attaque sa première chanson. J’en ai le trac pour lui tellement la salle apparaît houleuse. En prime, il n’attaque pas par un tube, un truc comme Je Chante, entré de gré ou de force, via les parents, dans la tête des gamins, mais par une chanson que peu de gens ce soir là connaissent : Ne cherchez pas dans les pianos ce qu’il n’y a pas. Et là, c’est toujours la même chose avec Trenet, la magie du mec commence à opérer. Notamment avec une mécanique redoutable : le poète entame sur un tempo lent puis, progressivement, tu t’en aperçois même pas, il emballe l’affaire, monte la mayonnaise, accélère le timing et finit à l’arrache, en swing.

A la fin de ce premier titre, le public jeunot se dit : « Ah, il en a quand même sous la pédale, le pépé… » Et ils n’ont encore rien vu. Je vous jure que c’est vrai, au quatrième titre, ce public branché rock, ce public qui découvre ce grand-père de la chanson française, monte sur les chaises pliantes en bois du chapiteau au risque de passer à travers, et fait une ovation à Trenet.

J’avais jamais vu ça, et je ne crois pas l’avoir revu depuis. Trenet avait prévu une vingtaine de titres, il sera contraint, devant les applaus rythmés de ce public qui en veut encore et toujours, d’en chanter trente. Son pianiste est en panique et farfouille dans ses partitions pour suivre Charles qui se retourne vers lui en lui soufflant les titres d’un répertoire absolument pas prévu ce soir là.

Au fond de la médiathèque de Radio-France subsiste l’enregistrement de ce concert Charles Trenet au Printemps de Bourges 77 car France-Inter parrainait le premier festival et Claude Villers, commentateur de la captation, s’en étranglait d’émotion à l’écoute de ce tabac-surprise du vieux sur les jeunes. Cabu (résolution ici du Pourquoi Cabu ? posé au chapitre 3), tombé tout petit dans son adoration pour Trenet, a naturellement fait le voyage jusqu’à Bourges et il en va en ramener un reportage mémorable qui paraît en pleines pages dans Charlie Hebdo.

Extrait du reportage de Cabu sur le premier Printemps de Bourges

Si j’ai choisi de relater cette soirée Trenet, c’est qu’elle reste emblématique du premier festival et qu’elle va avoir deux effets : en tout premier, elle implante fortement le Printemps dans l’esprit des professionnels, des médias et, par voie de conséquence, dans celle du public ; en second – merci à La Marquise -, elle relance la carrière de Charles Trenet que les mêmes – pro, médias, public – avaient un peu rapidement enterrée.

Mais attention, Trenet, tout géant soit-il, ne doit pas être le baobab qui cache la forêt sachant que ce tout premier Printemps sera aussi célébré par 40 artistes, dont bon nombre lié au catalogue de notre agence artistique Écoute S’il Pleut, et par des chanteurs de hautes futaies comme Les Frères Jacques ou Serge Reggiani.

xtravagante-epopee

Pour raviver mes souvenirs sur ces débuts du Printemps, outre Colling qui a su combler les trous de ma mémoire-gruyère, j’ai relu les talentueuses pages que le journaliste-écrivain Bertrand Dicale a consacrées au festival dans son bouquin L’extravagante épopée du Printemps de Bourges (édition Hugo Image)… A survoler dans ces pages des décennies de festival, avec sa forêt d’artistes au-delà du baobab donc, tu attrapes le tournis… La dynamique petite forêt solognote des débuts est en effet devenue une véritable Amazonie, peuplée, sous sa canopée, de tribus bigarrées : chanson française et internationale, mouvances rock, pop, folk-rock, world musique, indie, électro, techno, rap, raï, blues, soul, RnB, country, jazz, classique même… Tout ce qui émane de l’infinie fécondité des humains en matière de zic et que les programmateurs du Printemps s’appliquent à pêcher dans un océan de rythmes, passe à un moment ou à un autre par Bourges.

Aujourd’hui, on est sérieusement au-delà du petit bataillon de départ puisque le festival totalise désormais 5000 artistes. Juste en programmation officielle. Si on rajoute à cela le hors-programmation – Scènes Ouvertes, concerts du Printemps dans la Ville, etc. – on double le chiffre. L’accroissement de l’audience, quant à elle, apparaît directement proportionnelle à cette démultiplication artistique puisque, parti de 13 000 entrées en 1977, le Printemps en comptera 130 000 dix ans plus tard. Croissance fois 10… C’est ce que je dis, l’étendue prise par cette forêt d’artistes, de chansons, de festivaliers, d’énergies en somme, est amazonienne.

Et tout ça sur une simple idée d’Événement Chanson au départ… En fait, le tout n’est pas d’avoir une idée, plein de gens en ont tous les jours, le truc c’est d’avoir LA bonne idée, c’est à dire celle qui rencontre les attentes d’une époque, qui touche à l’air du temps, pour faire un jeu de mot de circonstances. Je vous prie de croire le dir’ com’ du festival que je fus jusqu’en 1989, on a beau avoir la meilleure communication du monde, la meilleure pub, les meilleurs attachés de presse, si ce que tu offres ne répond pas au souhait de l’époque, ça peut marcher un moment, certes, mais ça ne tiendra pas sur la durée.

Les plus attentifs d’entre nous remarqueront que dans show business, il y a les mots show et business. Quand le business l’emporte largement sur le show, cela ne touche plus le cœur des gens, il y a en effet perte d’authenticité, distance prise avec l’émotion du réel, celle que les gens, justement, vivent au quotidien. C’est ce qui se passait, en chanson, dans les années 60, et si l’on joue les sociologues de cuisine en extrapolant ce concept au sociétal de l’époque, c’est ce qui procéda pour partie à l’explosion de Mai 68. Dix ans après, ce sont des héritiers du Printemps 68, professionnels du spectacle et artistes, qui créent ce Printemps de la Chanson, et inversent l’équation, plus show que business. CQFD.

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Affiche 1988

Ici s’achève le 4e épisode des aventures du festival, la semaine prochaine : « La guerre de Bourges aura-t-elle lieu ? »

par Jean-Pierre de Lipowski

Cet article est extrait du webroman «Otium», de Jean-Pierre de Lipowski, ou, selon les dires de l’auteur, il raconte «sa vie, son œuvre, ses ongles cassés», avec force photos, archives son et vidéos et, accessoirement, humour.

Liens: site de J-P Lipowski

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