Éloge funèbre de Mme Bettencourt
Par Anthony Casanova

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Celle qui régnait au CAC 40, où se jouent tous les empires, s’en est allée le 21 septembre 2017 vérifier qu’on n’ait pas besoin de crème solaire au Paradis.
En apprenant le décès de Madame Liliane Bettencourt, comment ne pas songer à Brassens qui savait mieux qu’un autre célébrer le sourire rigolard de la faucheuse?

Rappelez-vous de ces mots: «Quand les héritiers étaient contents Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même Ils payaient un verre». Eh bien c’est on ne peut plus vrai car depuis que le monde a appris la disparition de la papesse des produits de beauté à base de foutre de baleine, la fortune de la dame a augmenté d’un milliard de dollars. Liliane est née riche et elle meurt encore plus riche. Histoire bien éloignée du pauvre Oscar Wilde qui, après avoir reçu la facture du médecin sur son lit de mort, aurait déclaré : «Je meurs comme j’ai vécu, largement au-dessus de mes moyens». Au-dessus des moyens de Liliane, il n’y avait rien. Rien qu’elle ne puisse se payer puisqu’elle a toujours eu trop d’argent pour pouvoir le dépenser.

Mais revenons un instant sur l’incroyable destin de Miss Vernis à ongles Liliane Bettencourt, née Liliane Schueller. Lily, pour les intimes, vit le jour un samedi de 1922 en n’ayant pas une simple cuillère d’argent dans son berceau mais plutôt toute l’argenterie ce qui lui fit se demander, dès son plus jeune âge, si l’argent faisait vraiment le bonheur? Vaste question philosophique à laquelle les prolos ont tendance à se raccrocher lorsqu’un huissier vient taper à leur porte. Comprenant le désarroi précoce de sa gamine face à la fortune familiale qui pourrait la priver du bonheur d’être heureuse, son papa, Monsieur Eugène Schueller, lui demanda ce qu’elle voulait comme cadeau pour son anniversaire. Liliane, qui avait les mêmes goûts que toutes les petites filles de sa classe, répondit: «un poney». Papa Eugène, qui était loin d’être un con sinon il n’aurait pas fait fortune dans le mascara, offrit alors à la petite Liliane les écuries d’Augias (avec des cheveux à la place des bœufs) et une dizaine d’Hercule au smic pour entretenir le tout. La gamine était heureuse, et papa Eugène eut ses mots réconfortants: «ma chérie, l’argent ne fait pas le bonheur mais, rassure-toi, la misère non plus.»

A 20 ans, Liliane, qui n’a jamais rien compris au complexe d’Œdipe tomba amoureuse de l’associé de son papa, André Bettencourt. Nous sommes en pleine occupation allemande, et il se trouve qu’André a énormément de points communs avec papa Eugène, notamment l’amour du Maréchal Pétain, la haine des Juifs et un goût prononcé pour la littérature adressée de manière anonyme à toutes les kommandanturs de France et de Vichy. A la fin de la guerre, Papa Eugène et Monsieur André donnèrent une nouvelle leçon à Lily en lui apprenant que si l’argent ne fait pas le bonheur il reste bien utile pour s’acheter une respectabilité quand on a perdu la guerre mais qu’on veut faire semblant d’avoir été résistants. Liliane, conquise, l’épousa en 1950.

Par la suite, la vie de Liliane ne fut rythmée que par le souci de savoir ce qu’elle pourrait bien faire de tout ce bonheur qu’on appelle l’argent. Il faut dire que l’argent de Lily était si gentil qu’il travaillait pour elle. Qu’elle dorme, qu’elle boive un thé, qu’elle regarde la télé ou qu’elle fasse caca, elle gagnait du bonheur par million. Mais Lily savait que le bonheur des uns fait le malheur des autres, alors elle donna du bonheur à des experts financiers pour qu’ils l’aident à cacher tout son bonheur dans des paradis fiscaux. Elle était comme ça Lily, elle aimait trop le bonheur pour le partager avec celles et ceux qui achètent des produits pour être beaux quand ils vont au boulot, quand ils pointent au chômage ou lorsqu’ils apprennent qu’ils vont devoir se serrer la ceinture pour combler le déficit public.

Mais qui sommes-nous pour quantifier le bonheur? D’ailleurs, on se dit que les agents du Trésor public devrait assister à la lecture du testament de Liliane pour apprendre l’étendu du bonheur qui leur est passé sous le nez… mais ne rêvons pas, Desproges avait raison, on a pris la Bastille que pour en faire un opéra.

par Anthony Casanova

Anthony Casanova par Babouse

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