Entreprenariat avant-gardiste
Par Romain Rouanet

C’est arrivé près de chez quelqu’un

Est-il plus moral de posséder des esclaves ou d’engager des salariés ? Grosse question qui mérite d’être posée tant le Code du Travail est en passe de devenir aussi utile dans la sphère professionnelle qu’un Marie Claire dans un labo du CERN. Au final, la seule différence entre l’esclave et le salarié, c’est que le second chante même quand il est dans les embouteillages.

Nous sommes à Loches, Indre-et-Loire, le 30 Juillet dernier quand un couple de gens du voyage est arrêté par la police suite aux plaintes d’un SDF de 59 ans que nous appellerons Jacques, en hommage au publicitaire.

L’histoire commence en 2012. À cette époque, Jacques a 54 ans mais est toujours autant SDF. Comme tout SDF qui se respecte, il vit au crochet de la société dans une opulente précarité qui le pousse certains soirs à rousiguer des os pêchés au caniveau qu’un ouvrier ne donnerait pas à son épagneul breton. Mais un beau jour, Jacques tombe sur un charmant couple qui décide de lui offrir un repas chaud notamment parce qu’aujourd’hui, on a plus le droit ni d’avoir faim ni d’avoir froid.

Après le couvert vient le gîte, puis le couple décide de confisquer les papiers d’identité de Jacques histoire qu’il les perde pas. S’en suit une proposition d’embauche en contrat aidé avec un taux horaire avoisinant celui d’un travailleur bengali sur un chantier de Doha. Jacques est ainsi en charge des corvées domestiques et des animaux de compagnie et il doit se lever aux aurores chaque matin pour préparer les tartines. En clair, il a un taff de femme au foyer sauf qu’il doit aussi tondre la pelouse. Que peuvent bien foutre des gens du voyage avec un carré de pelouse, c’est un mystère aussi insondable qu’un Wonderbra dans la penderie d’Angelina.

En dépit des apparences, Jacques jouit de plusieurs avantages : il peut finir les restes à satiété et ronquer dans les 7m3 d’une remorque de camion abandonnée dans le jardin. En clair, il a un taff de femme au foyer et il vit comme un étudiant. Peut-on tomber plus bas, je te le demande. Ceci étant, il contribue à faire baisser les chiffres du chômage et ne se comporte plus tel un misérable assisté puisque c’est le couple qui perçoit désormais son RSA et profite des boîtes de raviolis auxquelles il peut prétendre dans tous les bons Restos du Cœur.

À ce stade d’avilissement qui flirte dangereusement avec le niveau critique « stagiaire à Canal + », on peut décemment se demander sans risquer de choquer les âmes sensibles à quel moment Jacques compte-t-il fumer ses geôliers, ou « se la jouer à la Sauvage » comme on dit dans le milieu. Il suffit juste d’une marmite en fonte pendant une sieste inattentive ou mieux, pour pas s’en foutre plein les doigts, d’un sachet de mort-aux-rats en mitonnant le ragoût de hérisson, pas de quoi fouetter un châtré. Surtout que franchement, quel flic digne de ce nom se déplacerait pour enquêter sur deux cadavres de gens du voyage ? Autant essayer d’appâter Beigbeder avec une femme majeure.

Au bout de cinq ans de calvaire et parce que faut voir à pas pousser mémé dans les pétunias, Jacques décide enfin d’aller porter plainte. Malgré un statut de SDF qui n’est intéressant aux yeux du monde que pendant les gelées de Décembre pour faire des Unes émouvantes quand il y a pas d’attentat, les flics écoutent l’histoire de Jacques et s’en vont arrêter le couple qui sera mis en examen pour « traite d’être humain ». Pendant ce temps, la plupart des PDG courent toujours. Mais là, ce serait rétrograde de faire entrave à l’injustice.

(l’info originale sur le site de 20 Minutes)

Par Romain Rouanet

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