Entretien avec Peggy Sastre (1/2)
Par Christophe Sibille , le 17 mars 2020

Pianotages de Christophe SIBILLE

Peggy Sastre est docteur en philosophie des sciences, spécialiste de Nietzsche et de Darwin. Ses travaux s’orientent principalement autour d’une lecture biologique des questions sexuelles. Elle a notamment signé Ex utero: pour en finir avec le féminisme (2009, La Musardine) La domination masculine n’existe pas (2015, Éditions Anne Carrière). Son dernier livre La Haine orpheline (Éditions Anne Carrière) est en librairie depuis le 6 mars 2020.

Peggy Sastre, l’essentiel de vos recherches s’orientent vers une lecture spécifique des questions sexuelles et de genre. Pouvez-vous nous synthétiser cette spécificité en quelques mots?

Il s’agit d’une lecture biologique des questions sexuelles et de genre, vision dont la production accessible dans les «media» courants s’était un peu éloignée. Pour résumer, remettre de la biologie et de la science sur des sujets qui s’en sont trop éloignés. En bref, la biologie n’explique pas tout dans les comportements de genre, mais, sans la biologie, on n’explique rien.

La fameuse phrase de Simone de Beauvoir: «on ne naît pas femme, on le devient», ne serait donc pas complètement vraie?

Elle est même relativement complètement fausse, en fait. (rires). Il y a une base biologique, façonnée au cours des millénaires, qui montre que les comportements féminins, même si ce n’est pas complètement indépassable, ne sont pas construits sur du vent.

Oui, c’est Darwin?

Exactement.

Nier ces données biologiques dans les comportements féminins, (même s’ils n’expliquent évidemment pas tout à eux tous seuls), c’est de l’idéologie pure?

Oui, et, hélas, cette vision les excluant est trop abondamment répandue dans les media depuis dix, vingt, trente, quarante ans…

Est-ce qu’on peut dire que vous êtes féministe?

Oui, bien sûr. En ce sens où il est évident pour moi qu’il vaut mieux vivre dans une société où l’égalité de droit entre hommes et femmes est actée et protégée par la loi, plutôt que, par exemple, dans des sociétés où les femmes sont obligées de se voiler. Où on peut d’ailleurs noter, au passage, que toutes les théocraties ont prôné l’asservissement de la femme par l’homme.

Vous avez dit: «la domination masculine existe, mais elle n’est pas celle qu’on croit.» Et même que «Si l’homme a longtemps dominé la femme, c’est qu’elle l’a bien voulu…» qu’entendez-vous par là?

Ça, c’était une semi-provocation pour mon troisième livre, La domination masculine n’existe pas. Je veux juste dire qu’il y a un système de co-construction de cette domination, tout au long de l’histoire de l’humanité, dans lequel chaque sexe avait des avantages à y trouver, en fonction notamment des écosystèmes. Aujourd’hui, ceux-ci ayant évidemment évolué, ces avantages n’ont évidemment plus les mêmes raisons d’être envisagés.

Vous avez aussi dit: «la grossesse et l’élevage des enfants étaient l’une des pires sources d’aliénation possibles. C’est pourquoi, selon mon échelle de valeurs, les femmes ne pourront pas connaître de véritable autonomie tant qu’elles n’auront pas la possibilité de s’en débarrasser.»

Oui, là, c’est une position qui me concerne surtout personnellement. J’ai toujours essayé de m’y tenir, dans ma production intellectuelle, mais je ne veux absolument pas qu’on considère ceci comme une profession de foi à généraliser. Ce n’est pas du tout prescriptif pour les autres.

Vous avez également fait partie des signataires de la tribune sur «la liberté d’importuner», parue en 2018 dans le Monde

Tout à fait. Et j’ai même fait plus, puisque j’en suis co-auteur, avec Catherine Millet et Sarah Chiche. Et je ne regrette évidemment pas, pour trois raisons; d’abord, on voulait arriver à ce que ne soient pas banalisées, en les amalgamant avec de la drague, même lourdes, les vraies agressions et crimes sexuels que sont viols ou autres. Ensuite, souligner le côté totalement outrancier des attaques contre l’œuvre d’artistes, même morts, n’ayant pas eu un comportement parfait. (Des expositions ont été amputées ou déprogrammées, comme Baltus ou Gauguin, sans parler de l’affaire Polanski.) Et enfin, on ne voudrait pas risquer de retrouver les outrances  et le puritanisme du XIXè siècle. Avec les pires représentations machistes, nous montrant les femmes comme des victimes systématiques à surprotéger. Des êtres inférieurs, finalement. C’est totalement contre-productif, «féministiquement» parlant.

Peggy Sastre, vous avez également affirmé que près d’une femme sur cinq pouvait éprouver un orgasme au cours d’un viol, ? Ça n’a pas du vous faire que des amis dans le monde actuel du féminisme?

Pour le coup, je ne sors pas ça de mon chapeau; ce sont des études extrêmement sérieuses, et, d’ailleurs, le côté biologique des choses dont nous parlions tout à l’heure donne l’explication! La lubrification du vagin, qui a le rôle qu’on sait dans les rapports sexuels, devient ici un réflexe de survie pour anihiler la souffrance, et peut effectivement occasionner une jouissance, purement mécanique évidemment, au cours d’un viol. Mais il ne s’agit évidemment pas d’atténuer ce crime à partir de cette constatation, comme vous vous en doutez.

(Suite de l’entretien la semaine prochaine.)

propos recueillis par Christophe Sibille

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