Entretien avec Philippe Val
Par Agathe André , le 5 février 2018

« Il faut faire vivre le droit imprescriptible à la critique et à la satire des religions » (Philippe Val)

Pour avoir reproduit les douze caricatures de Mahomet parues dans le quotidien danois Jyllands-Posten, en ajoutant celles des dessinateurs du journal dont la « une » de Cabu, Charlie Hebdo fut assigné en justice par l’Union des organisations islamiques de France et la Grande Mosquée de Paris pour « injure publique à l’égard d’un groupe de personnes en raison de leur religion ».
Ce procès dit « des caricatures » fut le plus excitant intellectuellement, le plus exaltant philosophiquement, le plus hilarant et le plus pertinent pédagogiquement parlant qu’il me fut donné de suivre. Retour sur ce procès historique qui vit le triomphe de l’esprit sur l’obscurantisme, avec celui que les idiots utiles adorent détester et que les intégristes menacent toujours : Philippe Val, directeur de publication de Charlie Hebdo jusqu’en 2009.

Agathe André : Au cours de ce procès, qui s’est transformé en polémique planétaire, s’affrontaient ceux qui pensaient qu’au nom de la liberté d’expression on pouvait rire des dogmes religieux – y compris ceux de l’islam – et ceux pour qui heurter les sentiments religieux des musulmans était une forme de racisme. Le verdict a été rendu : il a réaffirmé le droit à la satire, à l’outrance et au blasphème en démocratie.
Ce procès, tu l’as porté. Qu’est-ce qu’il t’en reste ?

Philippe Val : Depuis les attentats de janvier 2015, je me sens responsable du devenir de ce qui s’y est dit. Je me souviens de chaque mot rédigé dans les attendus par le président du tribunal qui, pourtant, au départ, ne nous était pas très favorable, et confirmés quelques mois plus tard par la présidente de la cour d’appel, à savoir que nous avions servi le débat démocratique, que nous avions été utiles au débat démocratique. Aujourd’hui, dès qu’il y a une opportunité de faire valoir cet héritage, dans les médias, des conférences ou dans mes livres, j’y vais. J’aspire à continuer de faire vivre ce procès, les idées et les principes qui y furent énoncés, notamment le droit imprescriptible à la critique et à la satire des religions, et à l’expression de la liberté de conscience. Qu’il n’en ait rapidement plus été question dans les milieux intellectuels et médiatiques en dit long sur la peur et la soumission que cela entraîne.

Malgré l’attentat du 7 janvier 2015, les attaques contre Charlie n’ont jamais cessé. Aujourd’hui, on salit ouvertement la mémoire et les combats des collaborateurs assassinés, comme l’atteste la réception du livre posthume de Charb. Quel confort y a-t-il à détester ce journal ? Pourquoi le verdict de ce procès n’a t-il pas sifflé la fin de la récré et mis tout le monde d’accord, au moins chez les journalistes et les faiseurs d’opinion ?
Parce que la plupart des journalistes pensent que l’exercice de cette liberté ne les concerne pas. Cette liberté de la presse et d’expression qui était précisément débattue lors de ce procès. Ils avaient envie de dispenser une autre leçon au public et de rentrer dans le lard d’un journal qui, contrairement à eux, ne cédait sur rien.
Ces journalistes pensent comme des bœufs : on leur agrafe un marqueur sur l’oreille –la carte de presse – et hop, ils font partie du troupeau ! Avec la multiplication des moyens de communication et des réseaux sociaux, la peur, l’autocensure, l’idéologie, la sociologie, ils se regroupent instinctivement, comme des bancs de poissons. C’est très archaïque et très régressif, dans le fond : on vit dans un monde où le réel est en concurrence avec l’opinion à tous les niveaux. Avant 1917, les Zola, Hugo, Diderot étaient, intellectuellement, très libres. Ils changeaient d’opinion en fonction de la réalité, qui changeait elle aussi. Aujourd’hui, c’est fini, la réalité peut changer, la plupart des journalistes et intellectuels – et singulièrement ceux de gauche – n’évoluent pas et demeurent imperméables aux faits. Parfois, ils bougent un peu, mais reviennent très vite à leurs réflexes primaires et aux conneries qu’ils ont pensées toute leur vie, car ils se réfèrent à une unique grille de lecture bourdieusienne, néo-marxiste et tiers-mondiste grotesque, qu’ils confondent avec la morale. C’est comme l’élastique du Jokari qui te renvoie la balle dans le cerveau : ils répètent toujours le même raisonnement, la même analyse et l’appliquent à chaque situation. Manque de pot, les êtres humains, ce ne sont pas des bancs de poissons et l’histoire ne va pas dans un seul sens, elle va dans tous les sens.
Quand Edwy Plenel – je le cite, lui, car c’est l’archétype de cette façon de penser le monde – dit : « Charlie Hebdo est islamophobe et stigmatise les musulmans », c’est lui qui est raciste. Qu’est-ce que c’est « les musulmans » ? Moi, je n’en sais rien. Je connais des musulmans, j’en connais des sympathiques et d’autres non, comme les taoïstes ou les protestants. Pour Plenel, l’appartenance d’un individu à sa communauté ou à sa classe sociale est plus importante que son humanité et ses libertés individuelles. Pour lui, cet individu appartient uniquement à un système de traditions, d’us et de coutumes qui dominent son individualité. En lui ôtant sa responsabilité, il nie sa liberté. C’est hyper-raciste, il les considère comme des primitifs. Il assigne les gens qu’il prétend défendre à l’état dans lequel ils se trouvent. Comme les sociologues, il n’imagine pas que le dialogue d’âme à âme, préconisé par Socrate dans Alcibiade, soit un remède à l’erreur.
Je continue de penser, comme une évidence, qu’appartenir à l’humanité est prioritaire sur toute idée qu’on doit se faire des gens, que cette appartenance prime sur tout le reste, l’origine, la religion, la couleur de peau, le sexe, l’âge, la sexualité…
Il faut être bien malhonnête pour trouver une once de racisme à Charlie Hebdo ! On est tous des militants antiracistes depuis qu’on est mômes et nous n’avons jamais cessé de dénoncer les discriminations.

Te souviens-tu de l’état d’esprit qui était le tien lorsque tu t’es lancé dans ce procès aux côtés des avocats Richard Malka et Georges Kiejman ?
J’ai évidemment beaucoup de souvenirs, mais il me reste surtout quelque chose de très intime. Une fois le référé passé et la date du procès connue, nous avions un an devant nous pour mettre en place une stratégie. Il fallait gagner ce procès. Pas seulement pour Charlie Hebdo, pour quelque chose de plus grand que nous, pour des principes inaliénables.
Et ce que j’ai éprouvé, c’est une sensation que j’avais eu du mal à définir jusqu’ici. Jamais je ne me suis senti aussi libre. Et je me sentais libre parce que j’obéissais à une nécessité. Or, il n’y a pas de sensation de liberté plus forte dans l’existence, plus intense, plus réelle, plus jouissive que celle qui consiste à répondre, à obéir à une nécessité intérieure qui nous dépasse et qui prend sa source dans des principes de liberté. Cette liberté, elle nous donnait une énergie, un culot, des idées, une imagination qu’aucun obstacle ne pouvait entraver, ni le pouvoir politique qui nous était ouvertement hostile à ce moment-là avec Chirac à l’Élysée, ni celles et ceux qui s’engageaient à nous soutenir puis se défilaient, ni le président du tribunal qui voulait révoquer des témoins que je présentais… Nous nous sentions invincibles, affectés par une forme de grâce. Pas mystique, la grâce. Mais un sentiment extrêmement libérateur et émancipateur, où ce qui comptait, au-delà de tout, c’était de faire partager le goût de la liberté aux autres.
Ce n’est pas un hasard si les bigots, les curés intégristes n’aiment pas le sexe, la musique, la danse, les débats d’idées et se complaisent dans toutes les merdes totalitaires et puritaines et toutes ces choses ignobles : la liberté les terrifie car, pour l’expérimenter, il faut abolir quelque chose en soi, ébrécher un surmoi qu’on s’est construit, qui fait joli dans la société et qui donne le sentiment rassurant d’appartenir à une meute.

Les problématiques abordées durant les débats étaient profondes, parfois complexes et nuancées, mais bordel, qu’est-ce qu’on s’est marrés !
Il y avait, entre Malka, Kiejman et moi, un truc, une malice, un enthousiasme mêlés à un solide travail de réflexion, qui faisaient que, de temps en temps, tout le monde éclatait de rire. Le président n’aimait pas ça, mais il finit lui aussi par rire, parce qu’on dégageait, j’en suis sûr, une intense joie de vivre ! Quand on obéit à une nécessité aussi intime que civilisatrice, on ne sacrifie pas sa vie : on s’accomplit, on prend son pied. Et ça se sent. Le plus efficace, pour convaincre les indécis, ce n’est pas de se sacrifier à la cause, c’est d’en jouir.
Cette liberté qui nous animait, elle donnait une dignité à l’adversaire. D’ailleurs, à un moment, le président a suspendu les débats pour qu’on aille pisser. Il y avait une telle cohue avec le public et les caméras que je me suis retrouvé, dans l’allée centrale, collé à l’avocat de la Ligue islamiste mondiale. Le mec me dit : « Monsieur Val, je ne suis d’accord avec rien de ce que vous dites, mais j’aimerais bien être votre ami ! » C’était incroyable. À la vérité, il aurait aimé faire le con avec nous, plutôt que se taper les sinistres puritains qu’il défendait avec leurs éternels « Fais pas ci, fais pas ça… gnagnagna ».

Ceux qui ont eu la chance d’assister à ce procès sont des privilégiés. Si Daniel Leconte en a retracé les grands moments dans son documentaire C’est dur d’être aimé par des cons, nous n’en avons pas l’intégralité, ce qui est fort dommage tant les débats y sont précieux. Pourquoi ne pas l’avoir filmé ?
C’est une erreur de ne pas l’avoir filmé. D’ailleurs, je me suis fait engueuler par Robert Badinter, qui m’a dit : « Philippe, j’ai fait voter une loi pour qu’on ait le droit, dans certains cas, de mettre des caméras dans les tribunaux, et tu n’as pas filmé ce procès ? ». Pour Robert Badinter, ce procès appartient aux procès qui font l’histoire. Et il a raison. Aujourd’hui, ce serait un document qui pourrait tourner dans les lycées et les universités, car tout y est dit. Mais, à l’époque, on était tellement en conflit avec le président du tribunal qui ne voulait pas de procès-spectacle qu’on n’a pas même pas tenté la demande. C’était à lui de décider, et nous étions sûrs de son refus.

Ce procès, il pourrait avoir lieu en 2018 ?
Il coûterait très cher en sécurité ! Déjà, à l’époque, les menaces étaient nombreuses, mais la situation n’est plus la même. Aujourd’hui, les militants de la cause islamiste sont passés à l’acte, encouragent à passer à l’acte, rêvent de passer à l’acte. On est entrés dans une ère de montée du fanatisme où la violence peut se déchaîner n’importe où n’importe quand. Ces gens-là obéissent à une idéologie mortifère qui les soumet, à l’inverse de la nécessité qui nous maintient debout. Mais les gens ne veulent pas se confronter à cette réalité. Ils se mettent des œillères et s’autocensurent en espérant que ça passe. Mais ça ne passera pas.
Je lisais un article du Monde sur la grève des gardiens de prison. C’était une pleine page, mais il n’y avait que trois lignes ridicules qui relativisaient la radicalisation des détenus en prison alors que, précisément, ce qui a fait partir le mouvement, c’est qu’il y a désormais des détenus qui sont prêts à mourir et à tuer des surveillants en criant « Allah Akbar ». Ce n’est pas raciste de condamner la radicalisation islamiste !
À force de se voiler la face, ça va mal finir. Les pouvoirs publics, les journalistes, les sociologues ne se rendent pas compte des traumas collectifs liés à tous ces attentats qui secouent la France et le monde. Entre les blessés, les familles des victimes, les copains des victimes, les copains des copains, ce sont des cercles de traumatismes qui touchent des milliers de personnes. Pour tous ces gens-là, touchés à vif dans leur vie, le monde n’est plus et ne sera plus jamais le même.
C’est pourquoi il est vital de nommer le réel, aussi complexe ou violent soit-il, sinon, le phénomène s’amplifiera sans obstacle. Je ne suis obsédé ni par l’islam, ni par l’antisémitisme, mais si j’ai écrit un bouquin sur la pensée judéo-grecque qui a façonné l’Europe, c’est parce que c’est juste et qu’il faut le dire. Si tout le monde  s’appropriait cette mémoire, nous serions plus libres et moins déprimés.
Désormais, ce que je pense avoir à dire passe par l’écriture, et j’obéis à la même nécessité intérieure.

Pour mettre de l’ambiance dans un dîner ou sur les réseaux sociaux, il suffit de dire ou d’écrire « Philippe Val » ! Tu éveilles les passions et des réactions ultra-violentes. Comment expliques-tu la « haine » qu’on te porte ? Comment le vis-tu ?
Dès qu’on devient un personnage public, c’est le jeu, on ne peut y échapper. Par exemple, là je suis habillé en bleu, peut-être qu’un daltonien va me voir en rouge et peut-être qu’il déteste le rouge, donc il va me haïr. J’aurai beau lui dire « mais je suis en bleu ! », il répondra « non, je te hais parce que t’es en rouge ». Qu’est-ce que tu veux j’y fasse ! L’ère des réseaux sociaux rend les opinions hostiles au débat. Ils les transforment en une sorte de folie complotiste dans laquelle ni le débat ni la raison ne peuvent plus entrer sans se faire couvrir d’injures.
La façon dont les gens te considèrent, ce n’est pas primordial dans ton fonctionnement profond.
Pourquoi est-ce important d’aimer un enfant ? Certes, il a besoin d’être protégé parce qu’il est  vulnérable et fragile. Mais c’est surtout parce que, étant aimé, il aime. Et ce sentiment qu’il a d’aimer, c’est sa force. Il devient costaud et solide parce qu’il aime des gens, des œuvres, des paysages… Il est porté vers des choses. Et c’est ce mouvement qui va être le moteur de sa liberté. Être aimé plus tard, c’est un cadeau en plus, un petit plaisir narcissique, mais tu n’en as pas un besoin vital. C’est important, mais c’est secondaire, pour peu que tu aies malgré tout un entourage proche amical. D’ailleurs, dans le maquis, on se fait des amitiés autrement plus belles que dans la meute aboyante, que j’ai toujours trouvée méprisable. Je préfère qu’elle me coure après que courir avec. Au village, sans prétention, c’est vrai que j’ai mauvaise réputation. Ça ne me gêne pas. Ce qui fait que tu vis, c’est que tu apprécies des univers, des idées auxquels tu tiens. Ce sentiment qui te porte hors de toi est plus important que la façon dont tu es aimé ou détesté par les autres. Celui qui rend grâce que certaines choses existent, il s’en sort bien mieux que celui qui attend d’être aimé pour exister.
Au-dessus de mon piano, j’ai une lettre autographe de Zola, du temps de l’affaire Dreyfus, écrite au patron de l’Aurore au lendemain de la publication de « J’accuse » et qui dit : « Mon cher confrère, je vous attends cet après-midi. Apportez-moi les lettres des abonnés. J’aime les injures. » Tout est dit.

Propos recueillis par Agathe André

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