Le fruit de l’art
Par Romain Rouanet

C’est arrivé près de chez quelqu’un

Qu’est-ce que l’art ?

Vaste et inextricable question qui prête autant à débat que « qu’est-ce que la vie ? » ou « comment Vanessa et Ruth ont-elles obtenu leurs cartes de presse ? ». Les avis divergent, ce qui fait sauf accident vingt testicules, et on peut penser qu’il s’agit d’une affaire de sensibilité : pour les profanes l’art est esthétique avant tout, ce qui les pousse à baver devant la fresque mythologique du plafond de Sixtine, pour les initiés tout est art à partir du moment où ils ont entendu le nom de l’artiste pendant leur L2 ou qu’ils veulent faire les malins devant une plantureuse Vénus qui ne connaît guère plus que Milo voire Botticelli. Ce qui crée le plus de contraste d’opinions est l’art « contemporain » ; les uns baillent quand les autres déblatèrent, les uns sont condescendants envers les autres et inversement et les autres se foutent de la gueule des uns et inversement. C’est pas Yasmina qui va me contredire.

Par exemple, Ruairi Gray s’est bien foutu de la gueule de la Robert Gordon University, Aberdeen, Ecosse, le 1er Mai dernier pendant une exposition d’art contemporain intitulée « Look Again ». Venu accompagné d’un ami et d’un ananas, il a posé ce dernier sur une étagère et est reparti avec le premier en pariant sur le nombre d’heures que ça prendrait avant qu’on le considère comme une œuvre pour de vrai. Après tout, Duchamp l’a bien fait à son époque et ça a marché puisqu’il est devenu un génie grâce à un pissoir homme exposé sud qui ressemble à une fontaine pour petit parc ou un haricot pour gros vomi, selon le point de vue. Une semaine plus tard, Ruairi revient donc sur les lieux du crime et constate que l’ananas est toujours là, recouvert en prime d’une cage de verre pour le conserver précieusement, on sait jamais.

L’assistante culturelle de l’exposition, Natalie Kerr, reconnaît que ça « rentre dans l’esprit joueur de cette exposition » et a donc laissé l’ananas là. Puis sûrement aussi que ça doit évoquer l’axiome tautologique de la pensée stakhanoviste qui questionne la place de l’homme dans une société matérialiste engoncée dans les comportements futiles de l’inconscience périnatale pour finalement nous mettre devant le miroir de nos propres valeurs, de nos peurs et de nos doutes et révéler que les esquisses de transcendance se trouvent dans l’essence vernaculaire de ma belle-sœur. N’empêche, ça ressemble quand même vachement à un ananas sur une étagère, si tu veux mon avis. Après, je suis qu’un boétien aussi, c’est pour ça.

Il aura donc suffit d’une idée pour faire de l’art. Plus besoin de s’encombrer de la virtuosité d’un talent intuitif ou d’une technique experte, une idée suffit. Et la revendication de faire de l’art derrière ; soit par toi-même quand tu as déjà vendu deux toiles de projections de couleurs primaires à des millionnaires qui s’ennuient de leur yacht, soit par les autorités compétentes qui sont capables de s’émerveiller d’un Kleenex calciné dans un grille-pain portatif.

Au final, ce n’est pas Hanouna, Musso ou Jul le problème, ni ceux qui vont y trouver leur compte du haut de leur indigence inculquée. Le problème, ce sont ceux qui financent un ananas sur une étagère ou des nouilles dans un slip parce qu’ils savent que ça va rapporter cent fois plus derrière alors que ceux, véritablement pourvus d’un talent indéniable, rousiguent des quignons industriels de baguette rassie. Pas de bol.

(l’info originale sur le site de Slate)

Par Romain Rouanet

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