Google de bois
Par Chraz , le 16 avril 2013

CHRAZnique

Oyez oyez, heureux internautes,

Avant, pour savoir ce qui se passait dans le monde, on choisissait son journal. Mais ça, c’était avant. Les cocos prenaient L’Huma, les bobos de gauche achetaient Libé, les intellos étaient abonnés au Monde, les neuneus sans opinion à Voici, Gala, Point de vue images du Monde ou Détective, on avait ses opinions. Ou on regardait les infos à la télé, et on choisissait son camp. On savait que TF1 était de droite, comme LCI et les chaînes de Bolloré, et que les chaînes du service public étaient censées être un peu moins racoleuses, ce qui permettait d’éviter les unes et de se rabattre sur les autres. On savait aussi que si on avait le malheur d’allumer le réservoir à soupe de la Une à 13 H, on risquait de se faire trépaner par la scie circulaire de Jean-Pierre Pernaut, un type capable de transformer en quelques minutes le cerveau le plus compact en bouillabaisse en nous montrant des lieux merveilleux et mal connus où des vieux artisans perpétuent la tradition en moulant des bérets en bouse de vache (merci Philippe Val, ça c’était drôle !). Le JPP nous débitait les neurones en tranches quotidiennes jusqu’à transformation totale du néo cortex en reptilien rampant.

Mais aujourd’hui, pour beaucoup de d’jeuns et de moins d’jeuns, la zapette est un instrument périmé car il n’est pas question qu’ils relèvent la tête de leur PC ! Fini les repas en famille devant le JT, ils s’informent directement sur le ouèbe, ouvrant Google actus et appuyant sur F5 toutes les cinq dix minutes pour rafraîchir les dernières nouvelles, voir en direct l’évolution du score de PSG-Barcelone, l’avancement des eaux du tsunami ou les derniers coups de couteau dans le dos échangés par Copé et Fillon. Mais comme le Ouèbe est un espace où le tri sélectif est un peu plus dur à faire à cause du moins grand nombre de poubelles et de leurs couleurs qui se ressemblent, on se fait encore plus enfler qu’avec la télé.

Moi, par exemple, si on m’avait dit qu’un jour, je lirai régulièrement le Figaro, cette machine à décerveler qui a failli me valoir un procès dans « Rien à Cirer »*, j’aurais répondu qu’il n’y avait aucune chance, et bien aujourd’hui, je le lis. Souvent. Sans m’en rendre compte, comme des millions d’autres français de droite, mais aussi de gauche, qui vont innocemment voir les infos sur Google.

Et je suppose que vous aussi, vous y allez, voir les infos sur Google, et que vous ne faites pas attention. Vous tombez sur un titre du genre : « La compagnie Lion Air, portée aux nues à l’Élysée, fait plouf », qui raconte l’atterrissage dans l’eau d’un avion qui a raté la piste de Bali, vous ouvrez l’article sans regarder d’où ça vient, et ça dit à peu près ça : « Avoir soutenu cette compagnie sous prétexte qu’elle avait commandé 234 A 320, voilà une connerie de plus de Hollande !». Logique, en effet. Un peu en dessous, vous lisez : « Nicolas Sarkozy a fêté l’anniversaire de Belmondo en faisant remarquer qu’il « n’a jamais donné de leçon et que tant de gens aujourd’hui devraient s’inspirer de cet exemple », vous pensez : Il a changé, Nicolas, il ne dit plus n’importe quoi, sans remarquer que c’est encore une fois Le Figaro qui cherche à faire oublier la mise en examen et les nombreuses casseroles du bonzaï. Plus bas : « Le taux de chômage est passé de 14% à 16% entre 2010 et 2012 dans les pays arabes en raison des mouvements de contestation dont ils ont été la proie… », et vous assimilez inconsciemment la contestation à un prédateur qui convoite une proie. Encore Le Figaro, mais comme c’est écrit en tout petit et en gris sous le titre, on se fait avoir à tous les coups. Peu à peu, le venin s’insinue dans nos cervelles pour tenter de nous transformer en gens de droite réacs, et ça marche !

Vous devenez tellement con que vous continuez à ouvrir les articles pour tout savoir sur tout. Et là, Libé vous annonce enfin une nouvelle de gauche : « Ikea posera ses meubles à Nice en 2016 ». Puis TF1 News se demande comment on peut survivre avec 11 grammes d’alcool dans le sang, une question que vous ne vous étiez jamais posée. Le très sérieux magazine économique Le Point vous apprend soudain que le célébrissime « Allo non, mais allo quoi », lancé par Nabila (que je ne connaissais pas malgré sa notoriété mondiale, désolé !) est enfin déposé à l’Institut national de la propriété Industrielle, comme la phrase entière, qui a fait de son auteure une star : « Allo ! t’es une fille t’as pas de shampoing c’est comme si je dis t’es une fille t’as pas de cheveux ». Autre info capitale sur le sujet : l’extrait vidéo a été vu jeudi sur Youtube par près de 2,1 millions d’internautes, et Ikea (encore lui) a déjà acheté la phrase pour la pub de son coussin « Hällö », qui est devenue : « Allô ? Non mais allô quoi ? T’es une chaise et t’as pas de coussin ? Allô ? Allô ! ». Ouh là là, toutes ces choses essentielles que j’ai apprises sur Google Actu, j’ai mal à la tête ! Vivement mercredi que je me détende la cervelle avec des news légères dans le Canard Enchaîné !

* Pour ceux que l’anecdote  intéresse, un jour où l’invitée de RAC était Christine Clerc, journaliste réac au Figaro (pléonasme ?) que Coluche avait baptisée « la petite sœur des riches », je lui avais dit que j’adorais le patron de son journal (à l’époque Louis Pauwels), et qu’il avait un joli nom, qui commençait comme « Pot de chambre » et qui finissait comme « Goebels », ce qui avait entraîné quelques coups de fil assez violents à France Inter, où je dois dire que Laurent Ruquier m’avait bien défendu, merci Laurent… mais ça, c’était avant ( ?).

 

par Chraz

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