La guerre de Bourges aura-t-elle lieu? (5/6)
Par Jean-Pierre de Lipowski

Dans la mémoire de Lipowski

Je vous épargne le pensum du résumé des chapitres précédents, allons direct aux prémices de la bataille du Printemps qui va se dérouler à l’ombre de la magnifique cathédrale de Bourges.

Bourges est une ville qui porte bien son nom car plus bourgeoise qu’elle, tu meurs. Un festival qui importe du chevelu, du beatnik, bref des gens pas comme nous, d’entrée de jeu, ça inquiète. Pas tous les Berruyers quand même, une majeure partie voit ça d’un bon œil, mais dans ces grandes villes assises sur un patrimoine, splendide pour Bourges, on a toujours une frange de la population ressortant de « ces imbéciles qui sont nés quelque part », comme dit Brassens. Les fondateurs du Printemps se souviennent de ce papier dans un journal local évoquant le buraliste tenant prêt son fusil de chasse sous le comptoir…

Ces anti-Printemps, portant le front haut – front haut, je n’ai pas dit national – vont faire la gueule un bon moment. Mais, au fur et à mesure que grandit l’événement, que s’accroit son impact médiatique – « On parle de nous à la télé !» -, leurs arguments s’émoussent… D’autant qu’en prime, ils ne sont plus maîtres dans leur propre foyer… Je m’explique : ces opposants au Printemps se heurtent en effet à un foutu problème domestico-sociologique ; si eux rechignent, il n’en va pas de même pour leurs enfants qui, du haut de leur jeunesse, trouvent ça au contraire fantastique. On est ici plein pot dans un conflit de générations.

La grande bataille du Printemps va se jouer en avril 85 quand un sombre nuage s’étend sur la ville et que, à partir de ce moment là, bien malin qui peut dire ce que l’on va retrouver au lendemain : Waterloo morne plaine ou radieux soleil d’Austerlitz…?

Moment inoubliable que la conférence de presse en fin de Printemps 85… Mon camarade Daniel Colling, patron du festival, vient d’achever le bilan artistique et chiffré de cette 8e édition puis aborde ce que tout le monde attend, chaque année, pour ce festival on ne peut plus fragile dans son adolescence : « Je suis donc en mesure de vous annoncer qu’il y aura bien un Printemps l’année prochaine… il laisse un temps de silence pour que s’installe l’anticyclone dépressionnaire, puis il ajoute, mais peut-être pas à Bourges… »

Coup de tonnerre dans le ciel printanier ! Le cowboy Colling bluffe-t-il ? La Mairie de Bourges, forte des rumeurs qui vont bon train et chuchotent un déménagement pour une grande ville du Sud, appelle la Mairie de Montpellier. « Ah oui, dit elle, le contrat est prêt, y a plus qu’à le signer. » Colling ne bluffe pas, il a un carré d’as en main.

Comme un écho à ce coup de tonnerre qui résonnera longtemps sur Bourges, ce logo Éclair sur sa portée musicale

Si Colling fait son coup de Trafalgar à la conf’ de presse 85, c’est que, depuis des années, couve en coulisses un sacré malaise sur le dossier des subsides. A l’époque, la part de subventions du budget est de 25% (alors que le festival en nécessite 30) qui se répartissent en 15% pour l’État, 8% pour la Ville et 1% pour le Département… Point barre. La Région brille par une absence plus que remarquée. Argument de débat : à ce prix là, la Ville de Bourges, le département du Cher, et donc accessoirement la Région Centre, ont la meilleure des campagnes de communication nationale qui soit. En effet, avec la médiatisation, le mot Bourges, pour les Français écoutant la radio ou regardant la télé, est associé à celui de Printemps. Un Printemps qui, désormais installé dans le cœur des Berruyers, doit pour autant se battre chaque année pour son financement.

« Désormais installé dans le cœur des Berruyers »… certes en 85, mais l’on sait maintenant que ce cœur a connu précédemment pas mal d’arythmie ; si nombre de Berruyers ont vu d’un très mauvais œil l’arrivée des Indiens, comme ils disent, sur leur territoire, ce mauvais œil ne s’est pas cantonné à la rue ou derrière le comptoir d’un buraliste, il s’est exprimé jusqu’au Conseil d’Administration de la Maison de la Culture.

De 78 à 81, un puissant quarteron, arguant du soutien d’une part conséquente de la population et de la véritable gabegie ! qu’est ce festival pour le budget de la Maison de la Culture, vote en masse contre le Printemps. Seuls défenseurs du festival, arc-boutés sur des arguments irrecevables pour le Conseil, les élus de la ville avec au tout premier rang, fort de sa grande gueule, le maire de Bourges : Jacques Rimbault. Seuls défenseurs oui, car Jean-Christophe Dechico, directeur de la Maison de la Culture et partisan du festival en 77, a depuis lors tourné casaque, et ce sous la pression adroite – il serait plus juste d’écrire ça en deux mots : à droite – d’une part majoritaire de son Conseil d’Administration et du Préfet du moment, sérieusement adroit lui aussi…

acques Rimbault

Jacques Rimbault, le maire

Politiquement, ceci expliquant aussi cela, les choses ne sont guère simples. Il convient de rappeler que le mécanisme de Décentralisation, donnant plus d’autonomie (et donc de budget) aux départements et aux régions, sera lent à se mettre en place ; il ne se verra accéléré qu’avec les lois Defferre de 82. En clair et avant 82, Département du Cher et Région Centre ont encore des budgets peau de chagrin qu’ils concentrent sur leurs propres instances en plein processus d’organisation ; dans ces conditions, aller flamber pour les pow wow des indiens du Printemps de Bourges est bien le cadet de leurs soucis.

On peut en rajouter une couche en rappelant la configuration politique régionale on ne peut plus tranchée de l’époque : nous sommes en des temps giscardiens ; si le diable rouge et communiste, Jacques Rimbault, a volé la mairie de Bourges en 77, le Département du Cher, la Région Centre restent bien de droite. Dialogue difficile, et c’est un euphémisme. Dans ces conditions, aller chercher les nécessaires subventions auprès d’institutions régionales qui, pour l’heure, fouettent d’autres chats et qui par ailleurs verrait bien flinguer le festival d’une ville dont le maire a un couteau entre les dents, ressort pour Daniel Colling de l’acrobatie impossible. Et encore passe-t-on sous silence le Ministère de la Culture dont le téléphone, giscardien aussi, est aux abonnés absents.

Cette situation va perdurer jusqu’au lendemain du Printemps 81 ; je peux même vous dire précisément la date et l’heure : le 10 mai 1981, 20H… Violent séisme sur la France : Mitterrand est élu (il est aujourd’hui prouvé que l’épicentre du séisme n’était pas à Bourges mais à voir la tête d’une part conséquente de la population, on peut se poser la question).

Le vent de l’Histoire vient de tourner, il amène notamment le rétablissement de la ligne téléphonique entre le Printemps de Bourges et le Ministère de la Culture ; Jack Lang promet une intervention au profit du festival, voire même dans l’élan sa visite officielle, histoire de voir si l’on dépense ses sous à bon escient. La Mairie et le Ministère sauvent le Printemps 82 mais Département et Région continuent à faire la sourde oreille.

983, première visite du Ministre de la Culture, Jack Lang au festival ; à gauche, Sapho, à droite, Maurice Pollein, président de l'Association Printemps de Bourges de 1982

1983, première visite du Ministre de la Culture, Jack Lang au festival ; à gauche, Sapho et Daniel Colling ; à droite, Maurice Pollein, président de l’Association Printemps de Bourges de 1982

Retournons en 85 où le coup de poker de Daniel Colling atteste que les cieux financiers ne sont toujours pas sereins. Devant l’émoi que déclenche Daniel en abattant ses cartes – la presse locale fait de pleines pages sur le potentiel départ du Printemps, des associations de défense se créent pour le soutenir -, le nouveau Préfet, Gérard Deplace, réunit une cellule de crise : autour de la table, le maire bien sûr, Jacques Rimbault (PC), Jean-François Deniau (UDF), Président du Conseil Général du Cher, et Maurice Dousset (UDF), Président de la Région Centre. Pour ceux qui ont raté les cours d’éducation civique, rappelons qu’un Préfet est juste le représentant de l’État, soit en l’occurrence celui-là même qui est entré, au lendemain de mai 81, au tour de table financier du Printemps.

A partir d’ici, il convient de faire un fichu bond en arrière, de quasi six siècles, pour tenter d’expliciter la mentalité berruyère, cette sorte d’inconscient collectif qui colle à l’âme de Bourges. Au 15e siècle, sa star locale est un aventurier qui va devenir richissime : Jacques Cœur.

acques Coeur

Jacques Coeur

Pour ce qui est de bouter les Anglais hors de France, l’Histoire (et la famille Le Pen) retient surtout Jeanne d’Arc ; en fait, Jacques Cœur fut bien plus important que la donzelle : il finança le roi Charles VII. De fil en aiguille, Bourges devint ville royale et légitimiste, au sens où elle sera toujours fidèle au pouvoir central. En contrepartie la royauté va privilégier son développement. Bourges, puissante et orgueilleuse, va donc briller de tous ses feux durant des siècles mais, effet pervers d’être sous perfusion du trône royal, elle va manquer d’autonomie. Et ce qui va avec : d’initiatives. Si ça ne lui tombe pas tout rôti de Paris, ça ne bouge guère, ou mollement. Avec le 19e et l’essor moderne, ça va devenir patent.

Je ne suis pas sûr que le Préfet Deplace soit remonté jusqu’à Jacques Coeur dans le préambule à sa cellule de crise mais il va quand même y pointer la frilosité de cette bonne ville de Bourges, reprenant notamment pour exemple une cicatrice locale toujours un peu sanguinolente : « Comme la ville de Bourges, au siècle dernier, eut bien du mal à prendre le train de la modernité en marche en restant dubitative devant ce qu’on appelait à l’époque le Chemin de fer, allons-nous aujourd’hui laisser passer l’opportunité de ce Printemps de la Chanson ? D’autant que ne vous leurrez pas, poursuit-il, si Colling et son Printemps filent à Montpellier, fief PS, le Ministère de la Culture suivra. Il n’a donc rien à perdre… Nous sommes maintenant autour de la table et en même temps au pied du mur, trouvons une solution. »

En fin de réunion, la messe est dite, Département et Région promettent de reconsidérer le dossier et donc de s’associer aux efforts du maire de Bourges, Colling vient de gagner son coup de poker, c’est le soleil d’Austerlitz qui s’élève sur le champ de bataille. Enfin, un rien voilé tout de même car, au final, l’addition des subventions reste en effet inférieure à ce qu’offre Montpellier… Mais Daniel ne se voit pas abandonner cette ville qui a porté le festival sur ses fonds baptismaux, le Printemps restera donc de Bourges.

On ne peut pas évoquer ces premières années du Printemps sans rendre hommage à cet authentique personnage, c’est le mot, qu’est Jacques Rimbault… Un bretteur, une bête politique, François Mitterrand l’avait surnommé le coriace ! Sa carrière prouve une fois de plus que la carpe aime se marier avec le lapin, car comment imaginer qu’une ville aussi bourge que Bourges puisse porter un communiste aussi communiste à la mairie… Conseiller régional, député, haute figure du Parti Communiste français, il est élu maire en 1977 (l’année même du premier Printemps) et grâce à ses qualités de gestionnaire, son sens de l’humain, son charisme, ce diable rouge va diriger la municipalité durant 16 ans… Si une crise cardiaque ne l’avait pas embarqué en 93, il en aurait bien fait le double. Illustration du paradoxe : un jour Colling, provoc’ comme il sait l’être, titille le patron d’un bistrot dont le profil est tout sauf de gauche : « Ça ne vous chagrine pas d’avoir un maire communiste ?

– Rimbault ? Ah lui, c’est pas pareil…
– Comment ça pas pareil ?
– Il est communiste, peut-être, mais avant tout il est berrichon, Monsieur ! »

Du Balzac dans le texte…

photo Jean-Luc Bouchart)

Jacques Rimbault et Daniel Colling (photo Jean-Luc Bouchart)

Il y aura pas mal de coups de chaud entre Rimbault et Colling, mais en même temps les deux hommes s’apprécient, se respectent, savent être complices. En fait, quelque part ils se ressemblent. Ajusteur en usine pour Rimbault, prof de lycée technique pour Colling, ils ne sont ni l’un ni l’autre nés coiffés, ne sortent pas d’une grande famille à réseaux. Des self made men, pour parler fairly well Français. Si l’on s’autorise à creuser encore un plus loin dans la psyché de nos deux personnages, on est en droit de se demander s’il n’y a pas quelque chose de plus : Colling a une authentique estime pour les efforts que Rimbault déploie pour sa ville, et Rimbault, fier de son Printemps, couvre de sa patte – griffue parfois – celui qui en a été l’instigateur. Tout ça pour dire que, avec le temps, s’est installée entre ces deux hommes séparés par vingt ans d’âge, une sorte de relation… père-fils ? Oui, quelque chose comme ça. Mais, on le sait, ce type de filiation n’exclut pas les coups de gueule, si tant est qu’elle ne les favorise pas…

Je me souviens notamment d’une autre cellule de crise, au Palais d’Auron, un beau soir de 1983 soit deux ans avant le coup de semonce montpelliérain. Tous les cadres du Printemps de Bourges sont présents et attendent Jacques Rimbault. Il débarque escortés de deux de ses adjoints. S’engage un dialogue. De sourds. Colling campe sur ses positions, Rimbault sur les siennes. Colling se plaint des subventions étriquées servies par la Ville, le Département, quant à la Région… Rimbault rétorque que, en ce qui concerne la Ville, Colling fait un peu vite l’impasse sur tous les services techniques mis à la disposition du festival : « Et si on se met à les chiffrer, ça cube, Daniel, ça cube ! »

Colling garde son calme tandis que Rimbault, sanguin, s’énerve. Au bout d’un quart d’heure, les positions étant visiblement par trop éloignées, Rimbault quitte son siège, imité des deux adjoints, apostrophe Daniel : « Vous êtes aveugle, mon cher Colling (dans les coups de gueule, comme de juste, ils se vouvoient), à tout ce qui a déjà été entrepris pour le Printemps. On ne fera pas plus vu qu’on ne peut pas faire plus. Puisque personne n’est capable d’entendre ce discours, de la vérité, je préfère partir ! » Et il se barre. On reste tous un peu déconfit car on espérait que, devant la réalité des chiffres, Rimbault cède. On va pour commenter ce qui ressemble quand même à un bide quand la porte de notre salle de réu se réouvre, Rimbault passe la tête, s’adresse à Colling : « Daniel, tu passes me voir demain à la mairie ? On voit ça ensemble. »

Le lendemain matin, au calme de la Mairie, les deux cowboys remettront les guns dans leurs étuis, Jacques Rimbault accordant de nouveaux moyens au festival et s’engageant à être son avocat aux Conseils Général et Régional. On vient de le voir, ils attendront quand même 1985 pour bouger.

Ces bras de fer, récurrents, épiques et hauts en couleur, illustrent bien toute la problématique du combat continuel que nécessite l’existence même d’un festival de cet ampleur. Que ce soit Cannes, Avignon, Bourges ou tous ceux qui viendront après ce Printemps de la Chanson, les Francofolies, les Eurockéennes, Les Vieilles Charrues etc., il faut, chaque année, remettre l’ouvrage sur le métier pour que se déroule une nouvelle édition. Les recettes de la billetterie du Printemps, pour un événement pratiquant des prix populaires donc inférieurs aux grandes messes du showbiz, ne couvrent qu’une part du budget. Il faut donc se battre, toujours et encore, pour convaincre ceux qui allouent les aides publiques, et ce auprès d’institutions qui, régulièrement fonction des élections, voient évoluer les politiques culturelles, et au passage te changer tes interlocuteurs…A côté de cela, et tout aussi indispensables, il y a les partenaires privés, le sponsoring. Là, nouveau défi, il convient de trouver le juste équilibre entre des entreprises, leurs images, et ces Printemps de la chanson auxquels on les associe. Coup de chapeau en passant à Charles Robillard (un chauve presque aussi beau que moi) qui depuis des décennies est en charge de la subtile gestion du partenariat.

e visite de Jack Lang en 1985, avec Johnny Hallyday au pied de l'avion (photo Émile Sineau)

2e visite de Jack Lang en 1985, avec Johnny Hallyday au pied de l’avion (photo Émile Sineau)

Avec le recul, je pense que le combattant Colling eut la juste prémonition de ce qu’il fallait faire pour que dure, perdure, le Printemps. Passés les premiers festivals, il s’inquiète des alternances potentielles, politico-culturelles, qui ne manqueront pas de survenir. Le Printemps, pour sa survie même, ne peut plus être soumis aux aléas, bons ou mauvais, d’une institution comme une Maison de la Culture, il doit se responsabiliser, gagner son indépendance, totale, artistique et financière. C’est pourquoi, dès que passé le Printemps 82 et avec la bénédiction du Ministère de la Culture, Daniel s’éloigne de cette Maison qui a permis au Printemps de naître. Se crée alors une Association 1901, puis un peu plus tard, sur les conseils mêmes du Préfet de l’époque arguant que l’ampleur des budgets n’est plus en adéquation avec une 1901, Colling en fait évoluer les statuts vers la SARL Printemps de Bourges qui gère désormais le festival. D’aucuns à l’époque ne manqueront pas de suspecter des ambitions financières à ce glissement vers la sphère privée, chose qui fit bien sourire notre équipe plus entraînée à limiter les déficits qu’à sabler les bénéfices au champagne… On peut au passage se poser la question : si le festival était resté dans ce qu’on appelle le Service Public, aurait-il fêté en 2017 ses 41 Printemps ?

Fin du 5 épisode. La semaine prochaine, 6 et dernier chapitre : Le Printemps de Bourges, l’avenir et au-delà.

par Jean-Pierre de Lipowski

Cet article est extrait du webroman «Otium», de Jean-Pierre de Lipowski, ou, selon les dires de l’auteur, il raconte «sa vie, son œuvre, ses ongles cassés», avec force photos, archives son et vidéos et, accessoirement, humour.

Liens: site de J-P Lipowski

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