Il était une fois Mahomet
Par Anthony Casanova , le 5 février 2018

Anthony CASANOVA est politiquement correct

 

Il y a douze ans, Charlie Hebdo publiait les douze caricatures du « prophète » Mahomet qui étaient en train de foutre le bordel sur la planète. Pour l’occasion, Charlie, journal satirique par excellence, sortit un numéro spécial le 8 février 2006 avec d’autres caricatures du « prophète  », dont la célèbre « Mahomet débordé par les intégristes : c’est dur d’être aimé par des cons ».

Si, en 1989, Salman Rushdie fut abondamment soutenu après la fatwa qui le condamnait à mort pour ses Versets sataniques, l’ambiance ne fut pas la même pour les dessinateurs danois et l’équipe de Charlie Hebdo.

La censure ou l’autocensure était internationale. Aux USA, le dessin animé South Park fut censuré par ses diffuseurs pour avoir voulu représenter Mahomet. En France, Jacques Chirac, à l’époque président de la République, jetait Charlie en pâture en déclarant que le journal faisait de la « provocation », et une partie de la gauche altermondialiste débitait, à l’instar d’Ignacio Ramonet dans l’émission de Daniel Mermet (06/02/06) sur France Inter, des inepties telles que : « Quand on va caricaturer une personnalité ou des éléments d’une autre culture (…), on ne sait plus où passe la frontière entre liberté d’expression et racisme, voire islamophobie. » Charlie Hebdo s’apprêtait donc à recevoir les foudres des intégristes dans le mépris général.

Tous les médias en France (hormis France-Soir et l’Express, qui avaient déjà publié les caricatures) déclinèrent l’invitation de Charlie à faire front commun en publiant les douze dessins. Ainsi, par la grâce d’un petit pas en arrière, toute la presse évita soigneusement de se retrouver sur la photo des « mécréants », et Charlie Hebdo se retrouva tout seul.  Ce qui eut pour effet de faciliter la tâche des fous d’Allah à trouver leur nouvelle cible. Même le Canard enchaîné, dont la devise est pourtant « La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas », ne trouva pas un petit encart pour publier les fameux dessins. Or, dans cette histoire, tout l’enjeu était la devise du Canard enchaîné : le délit de blasphème n’existe pas en France mais, à force de rendre le sujet tabou, l’interdit de la représentation de Mahomet est devenu tacite.

Alors, certes, il y eut le procès des caricatures dont Charlie est sorti victorieux. Mais, douze ans plus tard, après l’incendie des locaux du journal en 2011 et l’attentat du 7 janvier 2015,  nous avons conscience de l’incongruité du résultat : la justice et la loi nous autorisent à faire ce que nous ne nous permettons plus. On a le droit de caricaturer Mahomet, mais on ne le fait pas.

Voilà où nous en sommes. Partout dans le monde, on tue au nom d’Allah, et il faudrait éviter de parler ou de représenter la religion. Pire que de ne pas en parler, il ne faudrait même pas en rire.

La Terre est ronde, on a envoyé une sonde sur Mars, il y a eu le Big Bang et Darwin, et on devrait prendre des pincettes chaque fois qu’un illuminé nous menace parce qu’un jour, dans le désert, Dieu aurait causé à un clampin pour lui délivrer une vérité inaliénable ? Que le clampin en question soit Moïse, Jésus ou Mahomet, peu importe. Nous aurions combattu les fous de Jésus durant des siècles pour abdiquer devant ceux d’Allah ? Ils posent des bombes, ils tuent, ils terrorisent, et nous devrions attendre que les temps soient plus cléments avant d’aborder frontalement l’épicentre du problème ?

Il y a douze ans, douze caricatures auxquelles il faut ajouter celle de Cabu ont provoqué ce moment rare où ceux qui sont censés décrypter l’actu ont fait l’actu. Ce moment où le dessin de presse qui se raréfie de plus en plus dans les médias a démontré son absolue nécessité.

Loin d’être anecdotique, comme ont voulu le faire croire ceux qui ont refusé d’y participer, ce débat fut et reste essentiel. La censure ou l’autocensure pour éviter  de heurter  la « sensibilité » des intégristes est inacceptable.

L’exercice d’une liberté, ce n’est pas « mettre de l’huile sur le feu ». C’est un contre-feu s’opposant à ce qui est déjà en train de cramer. Se taire, censurer ou s’autocensurer, ce serait se résoudre à faire implicitement des partisans d’un totalitarisme religieux les rédacteurs en chef de nos médias.

On doit pouvoir dessiner Mahomet comme d’autres dessinent une colombe ou une souris. Si la représentation de Mahomet, son visage ou son cul, est perçue comme un « tabou », c’est à nous tous d’user le sujet jusqu’à la moelle. L’une des grosses conneries dites après le 7 janvier fut celle-ci : « À Charlie, ils sont morts pour leurs idées. » C’est faux : ils ont été assassinés par celles des autres. Lorsqu’on défend la liberté de rire, de penser, de débattre, on ne veut pas mourir pour « des idées » mais, bien au contraire, vivre avec elles.

par Anthony Casanova

Anthony Casanova par Babouse

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