Jouons à la poupée
Par Agathe André

On the road with Agathe ANDRÉ

indeprimeuse-432Noël approche, et déjà les catalogues de jouets inondent nos boites aux lettres. Premier constat et bonne nouvelle pour François Fillon et les tenants de la séparation des sexes et des genres, rien ne change: au fil des pages, seules les petites filles jouent à la poupée, les habillent, les peignent, les maquillent, les travestissent, leur donnent le bain, les promènent, les nourrissent. Qui un goûter avec la Reine des Neiges, qui un karaoké avec Barbie, qui une randonnée équestre avec Dora l’exploratrice, qui une partie de baise feinte et maladroite avec Ken… Avec la poupée tous les jeux sont autorisés y compris les plus sadiques: rien n’interdit de les balancer contre le mur, de leur arracher la tête et les bras, de les foutre au placard. C’est à leur propriétaire qu’il revient de faire le travail d’imagination et de projection pour les mettre au monde et leur faire vivre les plus folles aventures.

Pourquoi ce privilège est-il réservé aux seules petites filles? Allez savoir. Messieurs, vous aurez le droit de jouer à la poupée quand vous serez grands! Et bien mieux que la poupée gonflable, dite «real doll», moulée en seule pièce avec sa bouche pénétrable en O et ses cuisses écartelées, Agnès Giard vous invite à découvrir les «love doll», ces poupées d’amour japonaises, constituées de trois morceaux minimum -un corps, une tête dotée d’une bouche non pénétrable, un vagin extractible optionnel.

Dans son dernier livre (1), l’anthropologue, auteure du blog Les 400 culs et spécialiste du Japon, mène une enquête passionnante, portée par un travail de recherche et d’iconographie remarquables qui retrace la mythologie, l’historique et l’industrie de ces «filles à marier», en offrant une vision originale de ces poupées sexuelles pour adultes. Sans juger, l’auteure nous plonge dans l’intimité et la culture érotique de la société japonaise, et se demande ce qui se joue dans la relation avec ces objets, en interviewant fabricants et clients: quels procédés mettent-ils en œuvre pour créer un «effet de présence»? Quel est l’intérêt de se confronter à cette catégorie de non-humains? De quels désirs, surtout, se voit-elle chargée?
Comme toujours quand elle s’empare d’un sujet, Agnès Giard ébranle les idées reçues -non, ces poupées ne s’adressent pas uniquement aux personnes souffrant de solitude ou de handicap émotionnel; non, elles ne sont pas inintelligibles pour les Occidentaux et se vendent très bien en France.

Du rituel de déballage au montage de la poupée, de sa mise au monde au «posing» -la vêtir, la prendre en photo- en passant par une dynamique d’insertion communautaire, les love doll sont un miroir à fantasmes avant d’être un sac à foutre et témoignent d’une volonté très claire de continuer à jouer.
Or la sexualité, qui ne peut se réduire à la satisfaction d’un besoin pulsionnel purement génital, demeure l’un de nos derniers terrain de jeu, et le fantasme, ce scénario mental qui puise dans l’imaginaire, ce muscle vital à l’équilibre de nos désirs qu’il faut entretenir, nourrir et enrichir de scripts érotiques est un moteur de notre machinerie désirante.
Aussi, la love doll n’est-elle qu’un véhicule fantasmagorique parmi d’autres, un dispositif de fiction -elle est fausse, tout le monde le sait, et ne jouera jamais le rôle de substitution d’une «vraie» femme- un support de mise en scène pour sortir des répertoires sexuels habituels.

Jouir de la love doll n’est pas plus transgressif que de jouer à la poupée. Etant sans nature, elle présente l’avantage, comme les poupons des gamines, de s’offrir comme le miroir docile d’un travail de projection. Et puis qui sait si les petites filles ne se frottent pas frénétiquement contre leurs baigneurs, dans l’intimité de leur chambre…

(1) «Un désir d’humain, les love doll au Japon», Agnès Giard, aux éditions Les Belles Lettres.

par Agathe André

Agathe Andre by Espe

# [Les derniers articles de Agathe André]

La une de Charlie