Ni juge ni rédac’chef des Inrocks
Par Anthony Casanova

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Bertrand Cantat est un musicien célèbre, certainement riche, qui a fait de la prison. S’il a fait de la prison ce n’est pas pour avoir grillé un feu rouge ou pour avoir caché des migrants, non, Bertrand Cantat, lui, a tué une femme. Il l’a battue à mort. Bertrand Cantat est un assassin emprisonné en 2003, jugé en 2004 et libéré de 2007 à 2011 sous contrôle judiciaire. Aujourd’hui, c’est un ancien détenu libre d’aller et de venir, de rire et de pleurer, hors d’une cellule.

Comme nul ne peut l’ignorer, le travail de Cantat ne consistait pas à piocher ou à faire du secrétariat mais à jouer de la musique pour des gens qui payaient pour l’écouter. C’est ainsi que, judiciairement libre, il a repris ses activités professionnelles. Cette décision provoque un scandale à chacun de ses «retours», le dernier en date étant la couverture du magazine Les Inrocks.

A titre personnel, la musique de Cantat me fait chier et sa personnalité me dégoûte: donc ni je n’écoute ses chansons ni je n’achète les magazines qui parlent de lui. Mais comment Raphael Enthoven, intellectuel et philosophe, peut-il réclamer le silence de Cantat jusqu’au «jour du jugement denier»? Car ce n’est ni plus ni moins qu’une apologie de la double peine.  Alors on a beau faire, en théorie, l’esthète humaniste, ce ne sont pas les partisans de la loi du Talion qui manquent, mais simplement les occasions pratiques d’en être un. Et n’est-ce pas ironique de voir Nadine Trintignant signer des pétitions en faveur de Roman Polanski, tout en trouvant «indécent» que Cantat réapparaisse médiatiquement? Comme quoi, on peut très bien pleurer sur une victime et vomir sur celles d’un autre. Curieusement, on préférera toujours le salaud impuni au salaud qui sort de prison.

Cette histoire met en évidence l’image que nous avons de notre justice. Car le problème de Cantat, c’est qu’il est visible. Qu’en montant sur scène il puisse être aimé et applaudi, est au-dessus des forces de «l’opinion publique» qui souhaite, consciemment ou inconsciemment, que les taulards souffrent à perpétuité en s’estimant heureux qu’on ne leur tranche plus le cou. A l’heure où notre pays multiplie la construction des prisons, il va bien falloir se questionner sur l’avenir de ceux qui finissent par en sortir. A quoi sert la prison si une fois purgée, la peine perdure? Cantat est l’emblème des anciens prisonniers comme Marie Trintignant reste le symbole de la violence faite aux femmes.

Dans l’absolu, la prison représente la privation de liberté. Mais si les cellules étaient individuelles, d’une superficie de 40m2 avec douche, télé, Internet, et que l’on y recevait de la visite une fois par semaine, est-ce que la majorité de la population n’en viendrait pas à se demander ce qu’il peut bien y avoir de «peine» dans la prison? Ne pas être «libre», est-ce réellement une punition? Que l’on coupe les couilles des violeurs et les mains des voleurs… et parions que personne ne réclamerait le moindre jour de cachot.

Certes, il est compréhensible que la famille et les amis de Marie Trintignant disent, en privé, leur envie de faire la peau à Cantat, et que nous aurions tous l’envie d’écraser la gueule de celui qui commettrait un crime contre l’un de nos proches mais «œil pour œil, larme pour larme» ce n’est pas de la justice, c’est de la vengeance. Et la Justice ne doit pas rendre «justice» qu’aux victimes, elle doit aussi s’exprimer au nom de tous. Sinon, une fois reconnu coupable, on demanderait à la victime ou à ses proches: «alors, on en fait quoi du méchant?», et dura lex sed lex et vaille que vaille pour tout le monde.

L’humain est faillible, c’est pour cela que l’on juge au lieu d’abattre froidement au nom de la société. Accepter la réinsertion des prisonniers, c’est penser que la justice a une utilité, et que l’abolition de la peine de mort est, et reste, une avancée humaine. Que l’on fasse un jour, un an ou un siècle de prison, une fois libéré, le condamné doit pouvoir retrouver sa vie. Sinon, on milite pour le retour de la guillotine, et on se fourvoie en cherchant les racines du mal au niveau de la carotide.

PS: je vous conseille la lecture du livre La Vie après la peine de Marine Chanel et Serge Portelli si vous souhaitez approfondir le débat.

par Anthony Casanova

Anthony Casanova par Babouse

# [Les derniers articles de Anthony Casanova]

La une de Charlie