Juifs, Sion et confusions
Par Anthony Casanova , le 17 avril 2018

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Entretien avec Meïr Waintrater, ancien directeur du mensuel L’Arche

Deux actualités font la une des médias ces derniers jours : l’assassinat antisémite, en France, de Mireille Knoll, le 23 mars 2018, et les affrontements lors de la «marche du retour» le 30 mars en Israël. Bien que ces deux événements n’aient aucun lien entre eux, il s’avère que les polémiques qui accompagnent ces deux drames tournent autour des mêmes terminologies.  Des mots, voire des concepts, reviennent toujours sur le devant de la scène, et ils nourrissent des débats interminables où l’on s’aperçoit, qu’au final, personne ne semble se référer à la même définition. C’est pourquoi il paraît opportun de redéfinir certains termes pour que cesse cette incommunicabilité ambiante.

COQ DES BRUYÈRES : Tout d’abord c’est le mot «juif» qu’il serait bon d’expliquer. Cela veut dire quoi «être Juif» ? Est-ce obligatoirement un lien avec la foi ? Est-ce une appartenance à un peuple, à une communauté ? Est-ce une identité, une condition, une culture ? Qu’exprime-t-on en disant que l’on est Juif ?

Meïr Waintrater : Historiquement, les Juifs sont d’abord un peuple, dont le nom est aussi celui de son pays d’origine (la Judée, capitale: Jérusalem), et qui a développé une religion nationale connue sous le nom de judaïsme. La religion juive repose sur l’existence du peuple juif. Non pas une communauté de croyants, mais un peuple au sens habituel du terme – des Juifs qui sont juifs comme les Arméniens sont arméniens – à qui Dieu a confié la tâche de porter sa parole dans ce monde. Selon la religion juive, si vous n’êtes pas juif vous n’avez pas à pratiquer le judaïsme pour gagner le Salut éternel; mais si vous tenez absolument à être juif, vous pouvez vous convertir au judaïsme, et alors vous entrez automatiquement au sein du peuple juif.

Il ressort de ce que je viens de dire qu’on ne peut pas appartenir au judaïsme religieux sans appartenir au peuple juif. La réciproque, cependant, n’est pas vraie. On peut appartenir au peuple juif sans pratiquer la religion juive. Car, au fil des siècles, les Juifs n’ont pas connu que des persécutions, des massacres et des exils. Ils ont aussi créé une culture à la fois savante et populaire, avec des littératures sacrées et profanes, avec des airs de musique et des recettes de cuisine, avec des rites de passage et des principes moraux, avec de l’inquiétude et de l’humour. Tout descendant de Juifs, qu’il observe ou non les commandements de la religion juive, peut revendiquer aujourd’hui sa part de cet héritage où les éléments d’origine religieuse se mêlent à des éléments strictement laïques. Et, comme les Juifs sont généreux de nature, des tas de gens qui ne sont pas «d’origine juive» piochent librement là-dedans; ils ont bien raison.

Lorsque l’on parle du sionisme à travers les siècles, il vient à l’esprit la phrase biblique «L’an prochain à Jérusalem». Alors, est-ce que le sionisme ne serait qu’un principe religieux ? Puisque nous nous apprêtons à célébrer les 70 ans de la naissance de l’Etat d’Israël, est-ce que le sionisme est encore d’actualité ?

Lorsqu’en 1897 Theodor Herzl créa le sionisme en tant que mouvement politique, il avait deux choses à l’esprit: la version laïque de l’aspiration au «retour à Sion» (qui est effectivement au cœur des textes et des rituels du judaïsme traditionnel), et la détresse où étaient les Juifs d’Europe de l’Est devant la montée des pogroms et autres persécutions antisémites. Le sionisme devait offrir une réponse pragmatique à la détresse des Juifs, dans l’esprit du retour à Sion. C’est pourquoi l’Organisation sioniste mondiale constituée par Herzl définissait son objet dans les termes suivants: «Le sionisme aspire à la création, en Palestine, d’un foyer pour le peuple juif garanti par le droit public».

On peut dire, en ce sens, que le sionisme a atteint son objet avec la naissance de l’État d’Israël le 14 mai 1948. Et c’est un fait que l’Organisation sioniste mondiale est depuis des décennies une coquille vide, à laquelle seuls les conspirationnistes attribuent une quelconque influence. Cependant, le sionisme s’est survécu à lui-même dans la mesure où il exprime, d’une part, le lien qui relie la grande majorité des Juifs du monde entier à l’État d’Israël, et d’autre part, la continuité au sein du peuple israélien des idéaux qui guidèrent les fondateurs de l’État. Ce lien et cette continuité ne sont pas associés à une orientation particulière: un sioniste peut être religieux ou athée, de gauche ou de droite, partisan de l’annexion par Israël des territoires de Cisjordanie ou au contraire favorable à un retrait d’Israël de ces territoires dans le cadre d’un accord de paix avec un État palestinien.

Les sionistes ont en commun quelques «fondamentaux», principalement le droit d’Israël à vivre dans la sécurité, et le rejet des menaces visant Israël – qu’il s’agisse de l’armement des forces qui veulent sa destruction, de la justification du terrorisme, ou des appels au boycott d’Israël et des Israéliens. Pour le reste, chaque sioniste vit sa vie, et les propos sur un «lobby sioniste» ou une «internationale sioniste» relèvent du délire antisémite.

Dans l’inconscient collectif, c’est en réponse à la Shoah que l’ONU favorisa la création d’Israël, qu’en est-il historiquement ?

Ce serait un contresens historique absolu que d’attribuer la création de l’État d’Israël à une sorte de «repentance» suite à la Shoah. En 1947-48, personne ne pense en ces termes, et les grandes puissances moins que quiconque. S’il y a un rapport direct avec la Shoah, il tient à la présence en Europe centrale de centaines de milliers de rescapés juifs, entassés dans des camps de «personnes déplacées» et attendant un pays où ils pourraient reconstruire leurs existences.

Cela dit, il faut rappeler que lorsque l’ONU est saisie du dossier, il y a dans la Palestine sous Mandat britannique environ six-cent-mille Juifs et un-million-deux-cent-mille Arabes. La présence d’une forte population juive, qui conduira au partage du pays entre Juifs et Arabes, résulte d’un courant d’immigration qui se poursuit depuis la fin du dix-neuvième siècle, et n’est donc pas liée à la Shoah. (Le nombre des Juifs aurait été bien plus élevé si les autorités britanniques n’avaient instauré en 1939 un «Livre Blanc» limitant l’immigration juive en Palestine à 75 000 personnes, et ce au moment même où les Juifs tentaient désespérément de fuir l’Europe.)

Il faut dire aussi que l’ONU n’a pas vraiment «favorisé la création d’Israël». L’Assemblée générale des Nations Unies a adopté le 29 novembre 1947 un plan de partage de la Palestine entre «un État juif» et «un État arabe». Ce plan a été accepté par les représentants des Juifs de Palestine et (hélas) rejeté par les représentants des Arabes. La Palestine a été aussitôt plongée dans une guerre civile, puis dans une guerre tout court lorsqu’après la naissance de l’État d’Israël des armées arabes ont pris part aux combats. Durant cette guerre, où la survie du jeune État était plus qu’incertaine, l’ONU est restée dans une prudente réserve.

«Antisémitisme de gauche» et «antisémitisme de droite», «l’antisémitisme, ça veut rien dire puisque tous les Juifs ne sont pas sémites», sont des affirmations que l’on entend souvent. Comment expliquez-vous que l’antisémitisme soit toujours remis en cause ?

D’abord, une brève remarque sur le mot «antisémitisme». Lancé en 1879 par un polémiste allemand antijuif nommé Wilhelm Marr, il a été utilisé dès l’origine pour désigner la haine des Juifs et rien d’autre. Quant au mot «sémite», il désigne un groupe de langues et non pas des peuples. C’est pourquoi le recours à un discours racialiste, du genre «les Juifs ne sont pas des sémites» ou «les Juifs ne sont pas les seuls sémites», est soit une marque d’ignorance soit le cache-sexe d’un discours authentiquement antisémite.

Maintenant, sur le fond du problème: pendant longtemps, en France comme dans le reste de l’Europe, l’antisémitisme a été assumé voire revendiqué. C’est après la Shoah que le mot fait «horreur» parce que, selon la célèbre et très ambiguë formule de Bernanos, «Hitler l’a déshonoré à jamais». Alors commence un concours d’hypocrisie, à grand renfort de périphrases et de termes plus ou moins équivalents, pour suggérer l’antisémitisme sans jamais le dire. Le pire n’est pas que, ce faisant, des gens trompent leur public; le pire, c’est qu’ils parviennent à se tromper eux-mêmes.

Pourquoi ce phénomène de fascination/répulsion autour de l’antisémitisme? Peut-être parce que ce préjugé-là a fait la preuve de sa nature meurtrière. On sait que l’antisémitisme tue, mais on voudrait (se) faire croire qu’il est des formes d’anti-quelque-chose qui ne tuent pas, ou pas vraiment, ou sans qu’on en soit coupable. On joue avec le feu mais, le jour venu, on ne sera jamais à court d’échappatoires.

Antisémitisme pour certains ou synonyme d’anticolonialisme pour d’autres, «l’antisionisme» est sans doute le mot qui génère le plus de confusions. Qu’en est-il selon vous ?

L’antisionisme n’est pas une réaction au sionisme, de même que l’antisémitisme n’est pas une réaction au sémitisme. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit d’une relation à un Autre («sioniste» ou «sémite») totalement fantasmé. La vraie question est: qui est cet Autre, et quel est le fantasme à son propos?

S’il s’agissait simplement de critiquer la politique de l’État d’Israël, on n’aurait pas besoin du mot «sionisme». La liste est longue des États dont les politiques sont aujourd’hui critiquables, et s’agissant de chacun de ces États on sait formuler la critique en les nommant, sans autre procédé langagier. De même, pour mettre en cause le gouvernement israélien – et je ne m’en suis pas privé moi-même –, il suffit de dire son nom. En revanche, invoquer le «sionisme» dans le cadre d’un discours contre Israël, c’est suggérer que ce pays serait doté d’une mystérieuse essence «sioniste» qui ne se résume pas à ses dirigeants (israéliens) ni même à sa population (israélienne), et qu’il faut chercher ailleurs la cause de ce qui lui est reproché. Suivez mon regard. De fait, les attaques contre le «sionisme» apparaissent souvent dans des contextes qui n’ont rien à voir avec la politique proche-orientale.

Le sionisme est comme le furet de la chanson: il est passé par ici, il repassera par là. Il est partout, ce qui est proprement diabolique. Le sionisme a conspiré contre la race aryenne et contre la Côte d’Ivoire, contre le Venezuela et contre la chrétienté. Le sionisme a envoyé des équipes médicales en Haïti pour prélever des organes sur les victimes du tremblement de terre, il a organisé les banques internationales qui ont dépouillé la Grèce, il a attenté à la vie de dirigeants soviétiques, il a interdit des films sur la traite des Noirs, il a entrepris de coloniser d’immenses espaces dans le sud de l’Argentine et du Chili, il a provoqué la première guerre mondiale et la seconde guerre mondiale, il a tenté de prendre le contrôle du parti communiste tchécoslovaque, il a fabriqué du chewing-gum aphrodisiaque pour corrompre la jeunesse arabe, il a spéculé contre le ringgit malais et contre la livre britannique, il a fait des films sur la traite des Noirs, il a miné de l’intérieur la Pologne socialiste, il dirige le gouvernement secret qui contrôle les États-Unis, il a orienté l’industrie de Hollywood pour diffuser une image négative de l’Iran, il a pris le contrôle de la franc-maçonnerie et des Clubs Rotary, il a inventé les prétendus attentats du 11-Septembre, et il fait croire au monde entier le mensonge d’Auschwitz (tous les exemples que je viens de donner correspondent à des accusations effectivement portées contre «le sionisme» ou «les sionistes»).

Ce serait drôle si ce n’était si triste. Parce que des populations sont soumises à un lavage de cerveau où la dénonciation des «crimes sionistes» sert à expliquer le monde. Parce qu’ainsi la haine se répand et rend impossible toute rencontre. Aux yeux d’un homme comme moi, qui a passé beaucoup de temps à encourager le dialogue entre Israéliens et Palestiniens, entre Juifs et Musulmans, l’antisionisme est un crime contre l’esprit. Et que le discours «antisioniste» soit devenu le déguisement des antisémites de tout poil le rend d’autant plus odieux.

Le CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France) et la LDJ (Ligue de défense juive) ont fait parler d’eux lors de la marche blanche pour Mireille Knoll, pourriez-vous nous expliquer qui ils sont et ce qu’ils représentent ?

Le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) est un organisme relativement petit et aux pouvoirs limités. Il ne dirige pas les institutions juives mais a pour fonction de les représenter face aux pouvoirs publics et à l’opinion publique, essentiellement sur des sujets «fondamentaux» comme la lutte contre l’antisémitisme et la défense du droit d’Israël à l’existence. D’autre part, il ne prétend pas représenter l’ensemble des Français juifs (lesquels n’ont d’autres représentants que ceux issus de la vie démocratique nationale) mais seulement la mosaïque de la vie associative juive en France, qui compose l’assemblée où sont élus les dirigeants du Crif.

On ne peut reprocher au Crif de ne pas avoir une ligne claire sur les conflits du Proche-Orient, puisqu’il n’est pas censé en avoir vraiment une. En revanche, ce qu’on peut lui reprocher, c’est de se laisser parfois déborder par des éléments «durs» en son sein, et de se faire l’écho de positions allant au-delà du consensus qui assoit sa légitimité. Mais, la plupart du temps, les déclarations du Crif correspondent au «centre de gravité» du milieu associatif juif.

Quant à la Ligue de défense juive (LDJ), c’est un groupuscule dont la notoriété médiatique est très supérieure à son poids réel. On lui suppose quelques dizaines de membres actifs. Son extrémisme peut avoir des échos au sein d’une population juive traumatisée par la multiplication des actes antisémites; cependant, la LDJ n’a jamais été un facteur politique significatif dans la communauté. Elle n’est pas non plus, contrairement à une légende tenace, un «service d’ordre»: cette fonction est assumée par le Service de protection de la communauté juive (SPCJ), un organisme communautaire qui travaille en étroite coopération avec les pouvoirs publics.

Dans un article du Monde, le journaliste Piotr Smolar, parle de l’image internationale qui verrait dans le conflit israélo-palestinien, l’affrontement «d’un David –palestinien– en keffieh contre Goliath –israélien– en treillis», quel est votre sentiment ?

Il y a, sans aucun doute, une asymétrie foncière entre les Palestiniens et les Israéliens. Je comprends que, chez des personnes extérieures au conflit, cela suscite une identification avec la partie perçue comme étant la plus faible. Cependant, l’absence de symétrie entre la condition présente des Israéliens et celle des Palestiniens ne doit pas masquer la symétrie foncière de leurs droits humains.

Les Palestiniens ont le droit d’exercer leur souveraineté nationale dans un État indépendant et viable. Les Israéliens ont le droit de vivre en sécurité dans leur État, à l’abri des attentats terroristes et de la menace des armes de destruction massive. Il s’agit, dans les deux cas, de droits humains qui sont, par nature, non négociables. La négociation doit porter sur les conditions de leur mise en œuvre, afin d’édifier un avenir où l’État arabe de Palestine et l’État juif d’Israël coexisteront dans la paix et le respect mutuel. Les gouvernements israéliens successifs n’ont pas fait ce qu’ils auraient dû faire à cet égard; mais les dirigeants palestiniens ne sont pas non plus sans reproche, loin de là.

C’est pourquoi je suis inquiet devant la prolifération des imageries simplistes. Le pro-israélien qui nie les droits essentiels des Palestiniens, et le pro-palestinien qui nie les droits essentiels des Israéliens, portent atteinte aux Palestiniens et aux Israéliens tout à la fois, car ils contribuent à retarder un accord sans lequel ni ceux-ci ni ceux-là n’ont d’avenir. À cela s’ajoute la répercussion des polémiques sur le territoire français, où elles nourrissent des préjugés et contribuent à un climat de violence dont nous connaissons trop bien les effets.

propos recueillis par Anthony Casanova. Le dessin de Babouse fut publié dans le mensuel L’Arche

Anthony Casanova par Babouse

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