La fête de l’amusique
Par Christophe Sibille , le 25 juin 2013

Christophe SIBILLE l’homme au micro

Il est un sujet de philosophie pour le baccalauréat que personne n’a encore pensé à proposer. C’est à la fois étonnant et logique. Donc paradoxal. Donc philosophique, mais là, je m’avance. Allez, je propose mon sujet : « pour vous, qu’est-ce que la philosophie ? » Comment ça, c’est complètement con ? Vous dîtes simplement ça parce que vous n’êtes pas capable de répondre, oui !! Avec une virgule entre répondre et oui !! Car je considérerai comme légèrement nihiliste celui qui répondrait « oui » à la question : « qu’est-ce que la philosophie, pour vous ». Légèrement nihiliste, voire un peu con. Je suis même quasiment certain qu’il n’obtiendrait pas la moyenne, même si celle-ci, par un tour de passe-passe qui révolutionne la mathématique pour la première fois depuis l’invention des maths « modernes », se trouve aujourd’hui portée à dix sur vingt-quatre. Toujours est-il que, pour moi, l’essence de la philosophie se résume par cette phrase : « vous pensez que c’est ce qui est évident qui est vrai ? Ben non, c’est l’inverse ». Des questions ?

Ca se vérifie, vous pouvez me croire, depuis l’allégorie de la caverne de Platon jusqu’à l’interprétation raisonnable du surhomme de Nietzsche, en passant par les quatre niveaux de perception de Spinoza … Pardon, Anthony ? Non, aucun des trois ne fait partie de l’équipe des All-blacks !! Bref, pour résumer, et pour peu qu’on se fasse quand même un minimum suer le cul, ce qui est compliqué finit toujours par être simple, et réciproquement. Et pourvu qu’on fasse l’effort de se pacifier un tantinet intérieurement au lieu de passer son temps à se raconter l’histoire du cric. Si, si, essayez, ça marche !! Bref. La semaine dernière, je suis allé en ville, à la Châtre. Comment ça, quel rapport ? Vous ne connaissez pas le festival de Nohant, non, mais, à l’huile, quoi !! Oui, c’est une parole oubliée d’Eugène Delacroix quand il commençait à se faire une toile, rien à voir avec une overthoraxée de la télé-débilité. Car oui, Anthony, la Châtre mérite le nom de ville depuis que George Sand a eu la bonne idée de faire de Nohant l’endroit où les plus grandes figures du Romantisme se retrouvaient pour jouer de la musique, parler art, littérature. Et, aussi, festoyer et niquer!! Hé oui, la gastronomie et l’érotisme séparent aussi l’homme de l’animal, et, même très cochon, c’est aussi de l’art, bordel de dieu ! Pardon, seigneur, je m’égare.

Bref, au théâtre Maurice Sand, j’ai assisté à la projection du film : « Richter l’insoumis », et, ensuite, à la conférence consécutive de Bruno Monsaingeon. L’homme qui a, donc, côtoyé et filmé quelques-uns des plus remarquables interprètes musiciens du XXè siècle. Salle comble. Oui, je sais bien, que Glenn Gould, Yehudi Menuhin, Sviatoslav Richter ne font pas partie de la playlist de Didier Varrod. A la Châtre, après ce film absolument fabuleux, monté avec une logique d’une sensibilité implacable, surtout si on se replace dans ce contexte politique plutôt compliqué du XXè siècle, film au cours duquel on peut voir des extraits de concerts du génialissime pianiste russe, que rehaussent les différentes partie d’ une interview, peu avant sa mort, par Bruno Monsaingeon, ce dernier a pris la parole pour nous dévoiler la façon dont s’était passé sa rencontre avec Sviatoslav Richter. Une seule question posée par l’interviewer Jean-Yves Clément, lui aussi musicologue averti et intelligent, et nous voici suspendu aux lèvres de Bruno. Pendant plus d’une heure, on a eu l’impression d’être en présence de Richter, de partager ses émotions, de rire avec lui. Après nous avoir fait partager la musique qu’il jouait en nous la rendant logiquement universelle, il nous a rendu le personnage, pourtant énigmatique et secret, de telle manière qu’à la fin de la présentation, on avait l’impression qu’il était notre frangin à tous. Quel rapport avec Varrod, me diras-tu, oui, ô mon auditrice, la question te brûle les lèvres et non, Jean-Patrick, ça n’a rien de sexuel. Pourquoi ? Parce que Varrod, c’est tout le contraire de quoi que ce soit de sexuel.

Après quelques mesures paraissant innombrables d’une soupe amusicale tellement infâme qu’on n’a qu’une envie, c’est de shooter dans son poste de radio, Didi nous sert quelques phrases ampoulées mais qui, à part lui, n’éclairent personne. Essayez, c’est sur France-inter, ça dure trois plombes. Entre sept heures vingt-trois et sept heures vingt sept tous les jours de la semaine. On est à la limite de la tétanie, mais on laisse la radio allumée, parce qu’y a le journal qui précède et la météo qui suit. Monsaingeon, c’était en plein week-end, de quinze heure trente à dix-huit heures, le soleil dehors comme dans la salle, et le public serait volontiers resté encore un bon moment à l’écouter ! Mais c’est tellement plus simple, d’avoir la certitude que l’art universel et un discours passionnant un peu développé n’est pas à la portée de l’auditeur, qui, c’est bien connu, préfère les petites vessies de la pop-rock prédigérée et anonyme qui ne parle à personne qu’un discours aussi onaniste qu’amphigourique, bien que bref, tente de nous faire prendre pour des lustres en cristal. Philippe Val, toi qui es fin connaisseur de Spinoza, on en a discuté plein de fois ensemble, en remplaçant Varrod par Monsaingeon et le caca mou par l’essence de l’humain, tu saisirais l’occasion de magnifier le quotidien des auditeurs avec un peu de philosophie; et n’est-ce pas, finalement, depuis les présocratiques jusqu’à Lucien Jerphagnon, sa vocation première ?

par Christophe Sibille

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