La Hongrie, c’était mieux avant

par | 28 Sep 2021

A l’occasion du rassemblement des droites nationalistes sous la houlette de Viktor Orban dans la capitale hongroise, j’ai envie de parler de ce pays que j’ai « fréquenté » il y a quelques années sur le terrain de la culture en général et de la littérature en particulier. La fermeture d’esprit véhiculée par Orban, adulée par le couple Marion Maréchal/Eric Zemmour fait table rase de ce qui avait composé les espoirs libérateurs des années 90, après la chute du mur et la dislocation du joug soviétique puisque la Hongrie était le premier des pays du bloc communiste à sortir de l’asservissement. Après l’ouverture euphorique du pays qui correspondait à mon premier voyage, avec la surprise de voir Budapest devenir une capitale des tournages du film porno, fleurir les symboles du capitalisme, les salles de jeux, les belles voitures allemandes pour remplacer les Trabant, les investisseurs étrangers (français pour une partie) achetant des vignobles de Tokay, il y avait matière à laisser la curiosité intellectuelle s’exprimer. Cette étape libératrice de l’oppression communiste passée, la place pouvait être faite à de multiples repères culturels à la fois si proches et si lointains pour nous Français.  

J’ai découvert, à ce moment-là, les grands noms de la littérature hongroise que j’ai édités. Même si la langue de ce petit pays qui n’est pas slave mais finno-ougrienne m’était incompréhensible, les valeurs de leurs auteurs renommés du XXème siècle étaient parlantes, universelles. Après avoir retrouvé le plus traduit et réputé, Kosztolanyi, les découvertes se sont succédées grâce aux meilleurs traducteurs vivant dans l’hexagone. La première traduction a permis de faire lire le roman de celui plus connu comme poète que comme romancier, Mihaly Babits, avec le beau texte sur le dédoublement de la personnalité « Calife-Cigogne ». Puis « La rue du Chat qui pêche » de Jolan Földes, livre-symbole pour tous les Hongrois, l’exil des leurs dans cette petite rue de Paris, proche de Notre-Dame, ouvrage interdit durant des décennies malgré un succès mondial. Encore une fois, l’idée de liberté, de partage, d’humanisme à retrouver dans les publications suivantes: « M’sieur » de Frigyes Karinthy et son descendant Ferenc Karinthy qui a décrit avec force la révolution de 1956 dans « Automne à Budapest ». Ces mêmes valeurs séduiront le lecteur avec le charme d’un autre âge de Zsigmond Moricz et « Sois bon jusqu’à la mort ». Même toile de fond pour Laszlo Nemeth, Sandor Marai, Gyula Krudy, et les nouvelles inédites de Kosztolanyi, « Drame au vestiaire » ou « L’étranger et la mort ». Idem avec Orkeny et « La famille Tôt » avec l’absurdité de la guerre en supplément. Cette famille Tôt jouée au théâtre en France avec Michel Galabru. Il y avait aussi Sandor Hunyady qui aurait pu faire polémique parce que résident en Transylvanie, zone peuplée de Hongrois rattachée à la Roumanie. J’ai pu constater, avec plaisir, que les gens avaient dépassé ce genre de querelles de clochers.

Hunyady, un des plus grands nouvellistes du siècle dernier, mort en 1942, est une figure incontournable en Europe centrale qui fracture les frontières; ces frontières que la Hongrie de Orban veut dresser. Le mélange des peuples et des cultures est une richesse que les « pauvres » d’esprit ne comprendront jamais. La frustration est source de peurs et réciproquement. Et si la culture était le moyen de se rassurer, de gommer le racisme et l’exclusion. Mais ça n’a rien à voir diront les cons: « Regardez Zemmour, c’est un homme de culture ». Comme quoi la culture est souvent la meilleure façon de masquer l’intelligence, mais on peut avoir la naïveté de croire que cela reste la porte ouverte vers l’harmonie intellectuelle si bien sûr on ne ferme pas la porte à clé.

Par Thierry Rocher

Par Thierry Rocher

Thierry Rocher est un auteur, comédien, humoriste qui fait où on lui dit de ne pas faire. Vous pouvez le retrouver dans la Revue de presse des Deux Ânes sur Paris Première
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