La vie banale d’Adèle
Par Anthony Casanova , le 5 novembre 2013

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Nos chères têtes blondes - le Coq des Bruyères

En allant au ciné voir la dernière palme d’or, je me réjouissais d’avance de la situation, plutôt cocasse, de se retrouver dans une salle pour admirer, sur grand écran, deux filles en train de se bouffer le cul devant l’intelligentsia locale. Et puis le film commença.

Dans ce film, dont l’intrigue tiendrait amplement sur un post-it, on y parle de rien, c’est-à-dire de tout ce qui fait le quotidien. On y voit la jeune Adèle mener sa vie de lycéenne avec ses amis, ses profs, sa famille. Elle cours après un bus, mange, dort… vie tout simplement. Vie tout bêtement, banalement, comme on vit quand on a seize ans. Ce genre de vie qui ressemble à tellement d’autres vies, qu’on en viendrait presque à se demander la raison de la vivre, mais bon, comme on dit : c’est la vie.

Et puis un jour, au hasard d’un regard avec une personne dans la rue, d’un baiser échangé sur les marches du lycée, Adèle fait ce « terrible » constat : elle n’est pas tout à fait comme les autres, elle, elle préfère les filles. Et là, tout se casse la gueule. Elle n’est plus comme tout le monde, parce que son « coup de coeur » ne l’a met pas en joie, il l’a fait pleurer. Elle sait que les regards vont changer, et que les préjugés à la con ne vont pas tarder à lui tomber sur la gueule.
Peu après elle fera la rencontre d’Emma, son premier « grand amour », elles vont s’aimer pour finalement se séparer, parce qu’on ne le sait que trop, comme le disait Desproges, en amour on est toujours deux… l’un qui s’emmerde, l’autre qui est malheureux. Voilà ce que raconte, en 3 heures, « La vie d’Adèle » de Abdellatif Kechiche.

Mais là où ce film est superbe, pour ne pas dire grandiose, c’est par la touche de Kechiche qui prend le parti de raconter une histoire à l’eau de rose en y rajoutant toutes les épines qu’il faut dans la réalisation. En filmant la plupart du temps la jeune Adèle en gros plan, on finit par se sentir proche d’elle au sens propre comme au figuré. Le spectateur, en partageant la banalité de son quotidien, a le sentiment d’être concerné par ces « aventures » comme si il les vivait par procuration. Le moment où cette « communion » devient irréversible, c’est dans cette fameuse scène de sexe. Cette scène de sexe que certains ont trouvé trop longue, trop crue. Ah les cons, c’est tout le contraire, elle est parfaite !

Lorsqu’on regarde Adèle et Emma faire l’amour, certes on est surpris par la durée de la scène, et on ressent, presque comme un seul homme que toute la salle l’est aussi… mais c’est toute la magie et l’intelligence de Kechiche qui, troublant nos habitudes cinématographiques, nous démontre à quel point notre esprit est formaté par les codes du cinéma.

Ces scènes de sexe que l’on regarde dans les autres films toujours avec plus ou moins de passivité, comme un passage aussi obligé qu’inutile, et bien là, tout à coup, la scène d’amour devient le moment clé du film parce que le spectateur a la sensation d’être réellement présent pour ne pas dire voyeur. Par ce biais, une fois la scène terminée, on est un intime d’Adèle, ce qui lui arrive nous touche, et on ne partage que mieux sa sensibilité. A partir de cet instant, son histoire d’amour c’est un peu la nôtre aussi. Et ça, ça fait du bien ! Oui c’est bon de sourire avec elle, ou d’avoir une tendresse un brin affectueuse quand elle vivra son chagrin d’amour.

Kechiche filme la futilité et la brièveté de toute chose, et en voyant à la fin Adèle, marchant seule, vêtue de sa petite robe bleue, on donne finalement raison à Prévert lorsqu’il disait qu’on ne reconnait le bonheur qu’au bruit qu’il fait en partant.

par Anthony Casanova

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