Le blues du professeur
Par Virginie , le 21 octobre 2014

Virginie, mais que diable allons-nous faire dans cette galère?

Virginie par Babouse

C’est beau d’être prof, d’avoir le temps de rien foutre, et qui plus est d’être payé pour distiller à dose homéopathique d’inutiles savoirs. C’est ce que vous diront Pierre, Paule, Jacques et toute la joyeuse clique du Café du Commerce, sans même que vous ne cherchiez à les sonder. En tant qu’élue de l’Education Nationale, je ne peux que me ranger derrière la vox populi et son légendaire bon sens, lequel est, comme on sait, la chose du monde la mieux partagée. Mais j’ajouterai qu’il y a quand même un blème dans l’équation… Pas assez de fric pour que pétille la vie à coups de bouteilles de champagne, et trop de temps libre pour éviter que le cerveau ne mouline… Avoir rien d’autre à faire que cogiter… Ruminer… Penser… à tout, à rien, à n’importe quoi… Inévitablement, il y a des bricoles qui froissent, des machins qui fâchent, et surtout des trucs auxquels on n’apportera jamais de réponse, mais qui faute de divertissement -ceux qui ont lu Pascal confirmeront-, viennent vous farcir le chou et même le gratiner.

Quelques exemples parmi la multitude : faut-il envoyer Cindirella, 15 ans, chez le psy pour venir enfin à bout de son inexplicable mépris des marques du féminin ? « Kevin m’a branché à donf hier soir et m’a embrassé dans les coins. Je suis amoureu grave!!! », ça peut vous pousser un ado en mal de virilité au suicide et ça empêche le prof de dormir. Par quels jeux de scène faire comprendre à  维吉妮  多米尼克, primo-arrivant voulant s’intégrer de manière un peu trop zélée, que l’inspection consciencieuse du fin fond de ses trous de nez pendant les cours ne lui sera d’aucune utilité dans l’apprentissage de la langue de Molière ? Autres interrogations qui semblent vouées à le rester : pourquoi donc les mioches s’attendent-ils à ce que Corneille pousse la chansonnette dans le Cid ? Serait-ce uniquement parce qu’il vient de loin ? Remplacer les « i » par des « y », les « c » par des « k »  et les pluriels par rien du tout, ça leur facilite vraiment les échanges, à no zamy les zado ?

Tout bien considéré, le mieux serait de plaquer le job et d’aller pointer fissa à pôle emploi, histoire de se meubler l’esprit gratis avec des soucis bien à soi et un bon lot de problèmes à résoudre. Mais le prof, idéalement pourvu niveau glande, n’a pourtant pas de couilles, comme le clame avec une spontanéité qui force le respect Justin Elcaïd, 3ème Vermeille (réservée au triplants) du collège Pablo Picasso à X…, jolie bourgade d’HLM en fleurs. Bien à l’aise dans une mansarde, le prof préfèrerait en effet crever que de cesser de glouglouter dans sa bulle d’acronymes favoris : CAMIF, MAIF, CASDEN, MGEN, SGEN… Le foutoir de sa caboche lui lâcherait les grolles et le paletot constellé de pellicules, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles : la fonction publique. Alors, afin de tromper l’ennemi, et faute de talent pour pondre un bouquin qui redorerait son blason, mots croisés, anagrammes, et autres contrepèteries sur des coins de tables deviennent son lot quotidien. Mais las! EOLAB (anagramme d’EBOLA) pour des voitures hybrides c’est déjà pris par Renault et impossible de faire mieux niveau humour noir. Désillusionné, le prof n’a plus qu’une solution pour se venger du système, se payer sur la bête, ou plutôt sur ses bêtes, les élèves. Lukat, enfant-martyr dont il est écrit rageusement sur le bulletin qu' »il a touché le fond mais met un point d honneur à continuer à creuser » veut bien se porter partie civile. Notons que le gouvernement, parfaitement au fait de la malveillance foncière de ces aigris de profs envers les élèves, est en train de leur sucrer leur dernier moyen de coercition, -les notes. La vie c’est pas une compétition, bordel.

Devant ses copies, acculé de toutes parts et ne voyant d’étoiles briller qu’à travers la petite lucarne de sa fenêtre, le prof se décourage. Orthographe en friche, drapeau de la littérature en berne, noms des auteurs disséqués,  raillés, il a l’impression d’être le héros d’un mauvais roman noir … « Very bad trip salle 340″… Les mots des élèves résonnent dans son crâne… « Concorder les temps et pour quoi foutre ? » « Le passé simple, il y a des tarés qui l’utilisent ? » « Le radical de culture c’est bien « cul » ? » « Les Trois Mousquetaires combien qu’ils étaient, m’sieur ? » Plus que jamais conscient de sa propre finitude, de nouvelles questions viennent le hanter… Que vaudrait un garagiste si après un séjour chez lui les bagnoles repartaient encore plus fêlées qu’au départ ? Si les médecins imitaient les profs, les patients répartiraient-ils de leurs cabinets les pieds devant ou bien seulement en fauteuil roulant ? Mais le monde est une branloire pérenne, comme dit Montaigne, et rassurons-nous, la marmite du prof a aussi son couvercle. En l’espèce, une adhésion en bonne et due forme au SNES pour refaire le monde avec les collègues et accessoirement faire chier le reste de la planète avec des considérations de vieux cons. Ainsi s’éclairent les paroles de Jacques Prevert : « Il n’y a pas de problème, il n’y a que des professeurs. »

C’était mon coup d’épée dans l’eau, plouf!

par Virginie

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