Le bonheur est sur les planches (part.1)
Par Patrick Font

FONT a de la mémoire

Chroniques relatives au plaisir de monter en scène. J’en ai déjà parlé, mais là, nous allons entrer dans le détail, histoire de revivre les belles heures face au public et aux projecteurs.

Gros con. C’était un gros con, mais Dieu ait son âme, bien que je ne vois pas ce qu’il pourrait en faire.

Ecole de merde. Un gros con dans une école de merde, ça pèse lourd sur l’estomac chaque matin, et croyez-moi, je n’en écris que la stricte vérité. Parce qu’enfin, balancer des insultes sur du papier, c’est facile et lâche, et puis le lecteur peut toujours douter de l’authenticité du truc. Mais là, non, la mesure était dépassée, et quant je repense à cette année 1954-55, j’ai toujours le malaise. C’était à Lyon, mais Lyon n’y est pour rien. Au contraire, puisque c’est là-bas que j’ai brouillonné mes premières chansons, tripoté ma première guitare, essoufflé mon harmonica Hohner, une merveille chromatique inspirée par les accents d’Albert Raisner, Jean Wetzel, Larry Adler, et autres virtuoses de la « musique à bouche », comme disent nos amis helvètes.

Donc Lyon, sur la route de Champagne-au-Mont d’Or, une école baptisée, « Institution », dont je tairai le nom afin de ne ne point passer pour un dénonciateur.Un bâtiment de style fin XIX° si§clé, qui aurait pu présenter quelque charme si le directeur ne l’avait pas conçu à son image. Laid, austère, ignorant  les massifs de fleurs et les gazons printaniers.

Heureusement, pour compenser, il y avait les copains, les filles de mon quartier, un petit cinoche, et un grand terrain vague au pied de notre immeuble.

Un grand immeuble de douze étages, où jouer de l’harmonica était un enchantement, tant ça résonnait de palier en palier. Une aide précieuse pour affriander la salope, qui affectionnait les ascenseurs p,de la calomnie, carrément,our s’y faire flatter le zigouigoui l’espace de quelques étages. Premières bandaisons, premières branlettes, qui chez votre serviteur étaient les muses de mes péchés capitaux.Et heureusement qu’il y avait ça pour faire un peu oublier l’Institution de mes couilles où le sexe était banni, comme le rire et les plaisanteries salaces.

Un jour, le surveillant de la section des « petits » me dit:
-Si on jouait tous deux de l’harmonica pour la Distribution des prix ?
J’aurais pu lui répondre: -Et mon cul, c’est de la dinde? »
Quoi, jouer devant les faces maladives du gros et du maigre ?

Mais j’aimais bien ce surveillant, qui avait de l’esprit à revendre, et n’avait pas la manie, comme le gros con, de frapper les élèves par derrière.

« Va voir les profs, et demande-leur si c’est possible ».

Me dit-il, ignorant tout de l’ambiance caqueuse qui encalaminait notre classe.
-Ben…
-Vas-y, y vont pas te bouffer.

Me voilà proposant nos bons offices, à travers les bouteilles de pinard qui encombrent la table magistrale. Plus que jamais, ça schnipote la vinasse. A croire qu’ils ont vomi leurs verres. On m »avait bien dit que le gros était alcoolique, mais je n’avais pas voulu le croire. Un prof qui boit, pas possible. C’est de la médisance, de la calomnie, carrément de la méchanceté. Ma mère un soir me dit:

-Cet homme a peut-être beaucoup souffert, il a peut-être perdu quelque »un de sa famille, alors il s’est réfugié dans l »alcool. Peut-être.

Ouais. Certes, ça fait un peu mal d »entendre ça, mais je n’oublierai jamais qu »un soir, revenant du bistrot qui se trouve face au bahut, il m’a asséné deux formidables claques par derrière.

Par derrière, comme un gros couard haineux; non, impossible de pardonner ça. Et je me dis chaque jour que si j’en avais les tripes, je le croiserais en lui réduisant le bide à coups de croquenots. Alors maman, on voit bien que tu ne connais pas cette citerne à vinaigre.

Citerne ou pas, c’est à lui qu’il va falloir demander l’insigne honneur de s’exhiber le jour de la distribution des prix. Il y aura, pour me maintenir sur mes guibolles, le surveillant de la section des petits, avec qui nous jouerions « Printemps d’Alsace », « Touchez pas au grisbi », et quelques autres succès en vogue sur Paris-Inter, Radio-Luxembourg, Europe n°1.

Le gros consent à nous laisser l’estrade, après audition de trois titres.  C’est chouette de jouer à deux, je ne connaissais pas ça, faut dire qu’il y faut de l’expérience et moi, au domaine musical, j’ignore presque tout. Solitaire, mais impatient de me mêler à un groupe, comme du temps où j’étais scout aventurier des sous-bois de Haute-Savoie, chercheur d’or dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye. Il me fallait du monde avec moi.

A suivre…

Prochain album
Voici en avant-première la première chanson du 7 titres « L’épouvantail et l’hirondelle » de Patrick Font qui sortira prochainement !

à très vite pour en savoir plus

par Patrick Font
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