Le bonheur est sur les planches (part.2)
Par Patrick Font

FONT a de la mémoire

Avec mes deux amis que sont ma guitare et Alain, nous allons tenter de séduire le maximum de baigneuses, qui se font chier sur le sable, comme sur toutes les plages du monde. C’est fascinant, ce besoin de rôtir au soleil en discutant des mérites d’une crème bronzante; Alain et moi détestons ce genre d’activité estivale, faut qu’on bouge, qu’on se marre, qu’on discute, qu’on déconne, tout le contraire de l’immobilisme du collège. Aussi, dès que nous apercevons un quarteron de gonzesses affalées sur leurs serviettes de  toilettes, nous allons nous poser non loin, et je sors ma guitare de sa housse en espérant que l’une d’entre elles me sautera au paf, enivrée par les accents de ma poésie naissante. Tout doux, ce n’est jamais gagné facilement, nous n’avons rien des reliefs musculeux des maîtres-nageurs, et surtout pas la gouaille du dragueur qui parvient à causer de n’importe quoi, spécialiste des sujets les moins passionnants, comme un camelot qui vanterait les mérites de ses crottes de nez. Le bagout qu’ils ont, ces mecs ! je les admire. Et souvent, avec les filles, ça marche…

Par un bel après-midi ensoleillé, aux alentours du 14 juillet, nous tombons enfin sur deux  parisiennes, rigolotes et pas griffues, que ma guitare intéresse.

-Vous jouez de la guitare ?
-Heu…disons que j’accompagne des chansons, mais je ne fais que des accords.

Et je ponctue d’un RE majeur, le premier accord qu’un copain lyonnais me fit découvrir, à mon grand émerveillement. Je crois que ma vie a commencé sur un ré majeur.

– Vous connaissez Mouloudji ?

Ah ben, si je connais…Lorsque j’avais onze ans, je fus fort bouleversé par la chanson « Un p’tit coquelicot », que Mouloudji chantait si bien, avec Les compagnons de la chanson. Un triste tableau que cette chanson, largement diffusée par la radio. Triste, mais coloré comme un Van Gogh, puisque ça se passait au beau milieu d’un champ de blé. Et puis Mouloudji, c’était aussi  ce jeune acteur que j’aurais tant aimé avoir pour ami.

– Oui, je connais, mais je ne peux pas vous chanter ses chansons. Je débute. Par contre, si vous aimez Marie-Josée Neuville…

Accueil enthousiasme.

MAMAN VIENT DE TERMINER
L’HISTOIRE DU COW-BOY JOHNNY
PETIT PIERRE A ECOUTE
ET S’EST ENDORMI…

Je crois que cette chanson m’a orienté vers la country-music, il faut parfois peu de choses pour vous tracer une piste, que vous suivrez toute votre vie. Toujours est-il que nos deux auditrices, Josy et Cathy, seront fidèles à nos rendez-vous quotidiens sur le sable, jusqu’à la fin du séjour breton. Quand je me retrouve seul avec Alain, il est forcément question de développer une stratégie pour accéder aux plaisirs de la chair, mais là, c’est plus difficile que de chanter. Les maillots de bains deux-pièces nous excitent chaque jour davantage, nous sommes à cet âge où l’on confond facilement amour et lingerie fine. Face à notre impatience, le soleil cède parfois sa place aux gros nuages, et les séances de bronzage se transforment en balades sous la pluie, sur les pavés du vieux port. C’est là que j’entends prononcer le nom de Jacques Brel, dont j’ignore tout. Au juke-box du bar de la marine, il y a une chanson de Brel: « Il peut pleuvoir ». Et je découvre, émerveillé, cette voix solide que j’envie. Et ce bijou de chanson admirablement construite qui me poursuit encore aujourd’hui.

IL PEUT PLEUVOIR
SUR LES TROTTOIRS
DES GRANDS BOUL’VARDS
MOI J’M’EN FICHE
J’AI MA MIE AUPRES DE MOI…

Et tout en écoutant la chanson, je contemple la frimousse de Josy, que j’aimerais tant embrasser à pleine bouche. Hélas, il y a loin de la coupe aux lèvres. Et puis nous traversons cette époque pleine de tabous, les adultes étant possédés par la terreur de voir enfler le ventre de leurs filles avant le passage devant le maire et le curé. Quant aux garçons, ils sont sérieusement surveillés par les familles, pas question d’aller butiner le gueuse en dehors des sentiers battus. Toutes ces censures firent le succès de Brassens, qui chantait les putes dans nos milieux bourgeois et employait un vocabulaire peu couru dans la chanson d’alors, pour la plus grande joie des godelureaux ravis de choquer le monde, quand le monde lui demandait de « chanter quelque chose ».

AH ! AH! AH! AH

Putain de toi
AH! AH! AH! AH! AH!
PAUVRE DE MOI…

C’est qu’en ce temps-là, ce genre d’exclamation heurtait l’oreille, et nous valait de fameuses engueulades. Brassens était, dans une certaine presse, un « ours mal léché », et comme on aimait les ours, ça nous faisait plutôt plaisir.

A suivre…

Annonce personnelle:
je cherche un studio à Lyon, la mégapole qui suce.

Prochain album
Voici en avant-première la première chanson du 7 titres « L’épouvantail et l’hirondelle » de Patrick Font qui sortira prochainement !

à très vite pour en savoir plus

par Patrick Font
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