Le prof, odieux père fouettard
Par Virginie , le 2 décembre 2014

Virginie, mais que diable allons-nous faire dans cette galère?

Virginie par Babouse

Balayant l’actualité d’un œil distrait, mon attention s’est portée sur ce qu’on est convenu d’appeler une campagne « choc », illustrée par une main virile bâillonnant une pâle enfant aux yeux horrifiés. La parole et la respiration d’une petite fille, entravées par une main puissante, masculine et anonyme, qui use visiblement de son autorité pour oser les pires sévices, peuvent en effet difficilement ne pas interpeler. La main dominatrice occupe la moitié de la scène, l’espace est confiné, l’image sinistre, sombre, à l’exception du haut du visage de l’enfant, clair et lumineux, que l’innocence supposée rend encore davantage victime et le bourreau encore davantage bourreau.

Le spectateur, par ailleurs, n’est pas épargné, pris à partie par cette enfant implorante qui le regarde face à face et droit dans les yeux, comme s’il était coupable de se cacher la vérité et participait par sa lâcheté et son silence à « laisser faire ». En toute logique, je pouvais donc m’attendre à relier cette image à une campagne de sensibilisation pour des faits aussi terribles que la maltraitance des enfants, la pédophilie ou encore l’inceste.

Aveugle que j’étais. En plus d’être abjecte. Car cette main presque criminelle, injuste, implacable, figurez-vous que c’est la mienne. Ou plutôt ça aurait pu être la mienne. Ou celle de n’importe lequel de mes collègues professeurs. Cette campagne a en effet été réalisée par l’une des principales fédérations de parents d’élèves, la FCPE, pour illustrer les 25 ans de la CIDE, la convention internationale des droits de l’enfant.

Si l’image était déjà choquante que dire alors du message ? Est-ce en pointant un doigt accusateur vers le personnel de l’Education Nationale, déjà malmené de toutes parts, que l’on va venir en aide aux élèves en difficulté ?

On aurait pu croire à une blague, mais à la FCPE, on ne plaisante pas, c’est pas le genre de la maison. Et puis ne nous voilons pas la face, les élèves étant un prolongement de leurs parents, personne ne se prendrait soi-même pour cible, n’est pas Desproges qui veut. C’est donc bien la vision de la relation élèves-enseignants par la FCPE qui est exposée ici. Et après vérification, la campagne est datée de 2014, pas des années 30.

La FCPE en question reprocherait aux profs de ne pas laisser suffisamment la voix au chapitre à nos chères têtes blondes et conséquemment, à leurs représentants légaux, c’est-à-dire leurs parents. Reste à savoir qui se sent le plus brimé dans son droit à la libre expression entre les enfants et leurs représentants et si la campagne n’est pas en définitive un moyen d’exercer une pression de la part d’un groupe sur un autre. Histoire d’apprendre un peu leur métier à ces planqués de profs.

Concrètement, faudrait-il interrompre le cours à chaque instant, quitte à faire perdre un temps précieux à ses camarades, pour répondre au besoin d’expression de Kevin, que le pauvre bougre matérialise par des petits cris d’animaux ? La FCPE a dix minutes pour répondre, sachant que contrairement à Athéna, les enfants ne naissent pas tout armés de la cuisse de Jupiter.

J’ajoute que concernant le choix de l’orientation, que stigmatise, entre autres, la FCPE, il y a pourtant déjà quelques années que le rôle des enseignants s’apparente à celui de conseil et que les parents sont largement consultés. En toute bienveillance. Mais le but apparemment seraient que les profs se la ferment totalement. Les parents savent ce qui est bon pour leur enfant, en toute objectivité et sans aveuglement aucun, au contraire des profs (dont c’est semble-t-il le métier, mais passons outre ce détail).

Alors rassurons la FCPE, les notes sont sur le point d’être abolies, à l’exemple de la peine de mort. Et pour l’orientation, la révolution est en marche, les profs ont été sommés de se taire définitivement. On ne leur a pas coupé la tête mais c’est tout comme. Et tout ça grâce à Najat, même qu’elle va nous sortir enfin de la bouse en légiférant ce qui se faisait déjà depuis un bail.

Gardons le sens des valeurs, nous demande la FCPE, et que les enseignants fassent enfin leur boulot et cessent de se prendre pour les maîtres du monde. Marchand de tapis ou de savoir, même combat. Comme l’a si bien souligné, Paul Raoult, le président de la FCPE l’an dernier  : « Les enseignants sont là au service des enfants comme la caissière est là au service des clients ».

Ce qui est le plus désopilant, au final, c’est que ce sont toujours les garants de la loi et de la morale, les « bien pensants », qui bafouent le plus les valeurs et sont les plus insultants. Les caissières sont ainsi insultées par ce monsieur, les femmes, les profs, et accessoirement ses chers élèves, qui voudraient peut être voir entre eux et leurs profs autre chose qu’une relation de servitude mercantile.

Bref, pour résumer, le problème de l école ne viendrait pas des classes surchargées et du manque de moyens pour suivre individuellement les élèves en difficulté. Ni de la mauvaise image des filières techniques et professionnelles qui conduisent les enfants et leurs parents à s’orienter dans des voies sans issue, au nom de filières supposément « nobles ». Les difficultés viennent des profs eux-mêmes, ces odieux pères fouettards. J’ai donc une proposition à faire aux membres de la FCPE, qu’ils viennent faire notre boulot, ou mieux, que leurs enfants restent à la maison, comme le suggère Begaudeau, qui, y a pas à dire, bouffe vraiment à tous les râteliers.

 

par Virginie

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