Les ados se filment pour mourir
Par Anthony Casanova , le 24 mai 2016

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Anthony Casanova par Babouse
Elle marche dans les couloirs du métro tandis qu’elle se filme en direct sur un réseautage social. Bien qu’elle déclare ne pas faire «ça» pour le buzz, elle sait qu’elle le provoquera. Puis, annonçant les raisons qui expliqueront son geste, elle se jette sous les rails du métro.
Bien entendu, ce fait divers est commenté par les médias. On parle des accusations de la jeune femme (elle aurait été violée par son ex), de la probable ouverture d’une enquête, on interviewe les quelques spectateurs qui, via l’application « Periscope », ont assisté au suicide puis, comme tout ce qui fait le buzz, l’information est oubliée au profit d’un nouveau bourdonnement.

 

Si ma culture est bonne, c’est en 1952 que le militant politique cubain, Edouardo Chibàs, inaugura le « suicide médiatique » au sens propre. Mais dans le cas qui nous intéresse, outre ce qui peut amener une personne à penser qu’il n’y a plus d’autres issues dans sa vie que celle d’y mettre un terme, la mise en scène 2.0 du suicide pose la question de notre abandon volontaire du droit à l’image et de la surexposition quotidienne de notre vie privée allant jusqu’à rendre sa mort publique.

Cela doit faire un peu plus de 10 ans maintenant que l’on a accès aux goûts, couleurs et petits tracas d’une pléiade d’inconnus sur internet. De Myspace à Facebook en passant par Twitter… ça fait une décennie que l’on choisit d’ouvrir notre intimité au plus grand nombre. Certes, il existe des utilisateurs qui s’en servent principalement comme d’un grand forum pour y affirmer une opinion et peut-être y relayer un article de presse, mais la très large majorité les utilise pour chuchoter un secret à une oreille plus ou moins connue.

Pour prendre un exemple que je maîtrise assez bien puisqu’il s’agit du mien, j’ai un compte Facebook depuis mai 2009. Bien qu’au départ je ne l’utilisais que dans un but promotionnel, il m’arrive maintenant de partager des photos de soirée, des chansons… sans doute dans le but d’exposer à la face du monde qui s’en fiche un égocentrisme hype. Si grâce à Facebook je peux débattre, m’engueuler, partager des infos et blaguer avec certaines connaissances virtuelles… je peux aussi savoir que Truc est en couple, que Machine se sent désespérée depuis que Ducon s’est fait la malle avec Bidule, qu’Unetelle aime les citations de Marc Levy, que Machin n’a pas aimé aller au restaurant samedi dernier, qu’Untel a un enfant qui a fait un gros caca ce matin, que Chose a fait une insomnie…
bref, 15 ans après l’émission « Loft Story » que je pensais être le paroxysme du voyeurisme, je comprends qu’en définitive les spectateurs de ce « zoo humain » ne s’agglutinaient pas devant leur écran par curiosité malsaine mais par une fascination allant de l’envie à la jalousie.

Pour ceux qui ont vécu -on se demande comment- sans Facebook et sans Smartphone, cette exposition permanente semble naturelle. Alors nous pouvons présager du caractère obligatoire de l’exercice pour ceux et celles qui, dès leur naissance, auront grandi filmé au nom du rendement des réseaux sociaux. Ces enfants dont on peut déjà admirer les « prouesses » vocales ou leur innocence quand ils font une petite bêtise pour le plus grand bonheur des adultes. Que voulez-vous, c’est bien beau les « lolcats » (vidéos de chats mignons) mais c’est tellement moins amusant qu’un « lolkids ».

Les ados d’aujourd’hui, et les enfants de demain, n’auront jamais le rapport protecteur que nous avons eu envers notre propre image. Ils auront tous un stock de vidéos plus ou moins intimes de leurs amis qu’ils diffuseront au hasard des bons moments mais aussi des ruptures, des disputes, ou des brimades à l’instar du « happy slapping » qui consistait à filmer une « joyeuse » agression à coup de claques dans la gueule.
Mais, allez savoir, peut-être que la multitude d’indiscrétions filmées rendra ces-dernières insignifiantes? Lorsque l’on est la seule personne du lycée à avoir fait une « sextape » ça fait gloser, mais si tout le lycée en a fait une ou plusieurs, qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Une de plus, une de moins, ça n’aura plus vraiment d’importance.

Il ne s’agit pas de penser que « c’était mieux avant » mais que clopin-clopant le futur est là, et autant se faire à l’idée que pour les enfants du XXIe siècle, 1984 d’Orwell sera du passé, et qu’ils seront les premiers à ne plus s’émouvoir que « Big Brother » les regarde.
Tant pis pour Rabelais qui pensait (à tort) que rire était le propre de l’Homme, il faut se rendre à l’évidence: ce qui distingue l’Homo sapiens d’un animal en cage, c’est que l’Homme est la seule espèce qui, en voyant une caméra de surveillance, se demande s’il est télégénique.

par Anthony Casanova

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