Les autoproclamés
Par Virginie , le 14 octobre 2014

Virginie, mais que diable allons-nous faire dans cette galère?

Virginie par Babouse
Fred s’est enfin trouvé une vie à lui. Une putain de fuckin’ life. Après des années de galère entre branlette party et branlette tout court, ça a commencé comme ça…

Le jeudi 4 septembre 2014 au petit matin, à 14h28 pour être exacte, la Nécessité -au sens métaphysique du terme-, lui ordonna d’aller fouler le seuil d’un de nos Temples modernes. Une fois le gardien amadoué, ticket en poche et démarche mal assurée, Fred se rendit auprès d’un officiant assermenté. En bon héritier d’une tradition séculaire, celui-ci s’était visiblement effacé tout entier derrière sa fonction. De fait, son regard fixe, sa voix monocorde et son allure impeccablement propre sur lui firent d’abord craindre à Fred de parler à quelque créature robotisée. Mais se remémorant les sermons en latin du curé du village et le ton des prières qu’il récitait enfant à l’église, il se rassura très vite -le lieu était bel et bien habité par le souffle du sacré. S’engageant sans la moindre hésitation pour des mois, des mois et des années, Fred reçut en échange de quelques pièces symboliques et d’un RIB en bonne et due forme, le précieux objet de culte : un Samsung Galaxy S18 écran 5,9 pouces, forfait illimité vers les fixes et les mobiles du monde entier, option la Lune, Mars et Vénus pour 3 euros par mois.

Et c’est ainsi que la lumière fut. Armé de son téléphone à appareil photo numérique de 18 millions de pixels, Fred ne sera plus jamais Fred, péquenot de base, mais Fred, grand photographe, et accessoirement, con hautement prétentieux. Car dorénavant Fred est un artiste, un « vrai », -comme le dit si bien Jacqueline (sa mémé). Son profil facebook, agrémenté d’une photo du reflet du maître lui-même dans la boue, le confirme : Fred Leluc est mort, vive Fred Leluc Fotograf ! Et chez Fred Leluc Fotograf on n’hésite pas, on placarde sur toutes ses photos « fredfotografy », à coups de polices de caractère improbables, histoire de dégrader encore davantage l’ensemble. Même les photos les plus dégueu, les plus à contre-jour, les moins bien cadrées y passent. Sait-on jamais, qu’un petit malin s’empare d’une propriété intellectuelle qui ne lui appartienne pas… Et cerise sur le gâteau, ou plutôt petit oisillon sortant de l’objectif, Fred qui n’a jamais réussi à se lever la moindre grognasse, en voit rappliquer des pelletées qui veulent se faire fredfotografier, -voire plus si affinités. Faut croire, d’après leurs comm´, qu’elles lui tiennent pas rigueur pour leur tronche sur les photos : « Allé zy chez Fredo c pas cher il est o top! » « Mersi. Respé », « Twa au moin tu c rendre les fames bêlles <3 ». Et c’est ainsi que Kelly Machin, une autre amie facebook, s’est retrouvée à poser langoureusement sur un vieux canapé pourrave en simili cuir rouge, regard bovin, maquillage à la truelle, silicone qui déborde et chaussures de drag queen aux pattes. 103 like et un max de comm´ pour cette œuvre signée « Fredfotografy ». C’est de l’art, du grand…au pays de Facebook.

Dans la famille des autoproclamés, après le photographe, on demande l’artiste-peintre, qui même en balançant férocement des taches de couleurs au hasard sur une toile avec un lot de pinceaux rescapé de ses années collège, peut parvenir à se faire passer pour un grand peintre abstrait. Un zest de relationnel et le tour est joué… Ou l’infographiste, dont le seul mérite est d’avoir à sa disposition un logiciel et quelques cliparts à la con lui permettant d’inonder tous les établissements de son patelin à grand renforts de logos hideux et de slogans dignes de Carglass. Notons que moins exigeant que l’original, le Séguéla local considèrera avoir réussi sa vie même sans Rolex au poignet. Pas non plus la moitié d’un nul, l’artiste conceptuel, dont le génie créatif et le goût du nihilisme vont jusqu’à lui faire monnayer ses propres déjections ou montrer le fond de ses entrailles en passant par un endroit que rigoureusement-ma-mère-m’a-défendu-de-nommer-ici. Evoquons au passage l’épouse indigente option Emma Bovary, devenue créatrice de mode (ou de bijoux, c’est selon) pour venir à bout de ses incommensurables frustrations. Acheter des vêtements tout faits à Bali et exploiter les gosses des autres, en voilà un filon qu’il est bon. Autre catégorie de métiers ayant de la gueule pour pas un rond, celle des théâtreux, qui hantent consciencieusement tous les festivals de France et de Navarre, le coin buffet en particulier, de leur présence inspirée. Mais trêve de discussion, vous diront tous ces artistes, entre le minable et le génial, il n’y a qu’un pas, et faut être sacrément relou pour pas le comprendre.

C’était mon coup d’épée dans l’eau, plouf!

par Virginie Leschi

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