Les révoltés du Nutella
Par Anthony Casanova , le 30 janvier 2018

Anthony CASANOVA est politiquement correct


Alors que nous célébrerons cette année les 50 ans des événements de mai 68, les images de ces émeutes pour une réduction sur des pots de pâte à tartiner laissent perplexes. Elles peuvent même provoquer du mépris si tant est que l’on soit client des émissions de télé-réalité et de ces jeux télévisés où l’on se divertit en y regardant la misère s’humilier pour tenter de s’extirper de leur classe sociale.

Malheureusement, outre la libération des mœurs, mai 68 a aussi fait éclore l’apologie de la pub et du cynisme. C’est pourquoi il est possible d’entendre une députée de la République qui, paraît-il, est En Marche balayer d’un revers de main ceux qui protestent contre une diminution de 5 euros de l’aide au logement ou encore d’en entendre une autre se plaindre de devoir manger des nouilles depuis qu’elle ne gagne que 5 000 euros par mois.

Voir des gens se battre pour acheter une connerie qui au lieu de 4 euros et des brouettes coûte, pour quelques jours, un euro et des poussières peut sembler pathétique. Or, il n’en est rien: Ces hommes et ces femmes qui se disputaient une réduction de 3 euros révèlent à quel point la précarité et la pauvreté sont importantes en France. La misère est un fléau, elle rend triste et con, mais c’est un fait: il y a des personnes -que cet ectoplasme de Wauquiez nomme des assistés- qui ne peuvent pas chercher du boulot à quelques bornes de chez eux simplement parce qu’ils n’ont pas les moyens de mettre de l’essence dans leur bagnole.

Ces émeutes de la faim font penser au roman, Je suis une légende, de Richard Matheson: un homme, Robert Neville, se retrouve être le dernier humain sur Terre, et il est traqué la nuit par des hordes de vampires et de morts-vivants. La morale est la suivante: dans notre monde le vampire est une légende, dans un monde vampirique l’humanité est une légende.

Le vampire ne connaît ni le repos, ni la flânerie car il a faim. Il est affamé, et lorsqu’on est affamé, on ne pense pas à sortir au cinéma, à se cultiver ou à développer une vie sociable. Ainsi, l’appellation «mort-vivant» prend toute sa définition: ils sont en vie mais pas assez pour vivre. Nous regardons la misère comme Neville regardait les vampires: en ayant peur d’être comme eux. Alors comment éviter l’inéluctable, s’interroge la classe moyenne en regardant des gens s’arracher un pot de Nutella?

En acceptant tout! Votre patron vous propose de revenir aux 45 heures hebdomadaires, vous lui dîtes oui. Il faut travailler le dimanche? Vous le ferez avec le sourire. N’oubliez jamais ces mots de Christine Lagarde: «Les français ne veulent plus d’une société de loisirs». On ne refait plus le monde, on doit juste se battre pour encore en faire partie. Machinalement, on survit, et l’on passe sa journée rongé par la facture qu’il va falloir payer.

Dans cette société où chacun essaye d’avoir les canines plus longues que les autres, un homme, un seul homme profite. Il est tellement heureux d’être lui, qu’il se juge «trop complexe» pour être compris. Et lorsqu’il trouve l’Elysée trop «chip», il s’en va recevoir ses hôtes à Versailles. Cet homme est une légende. Une idole dont le délégué de son parti, Christophe Castaner, s’est dit amoureux. Il est le chef d’un monde où seuls ceux de son rang peuvent y vivre décemment. Il est tout, même un dieu romain. Tous les chemins ne mènent plus qu’à Rome et IL est Rome.

Jupiter-Macron, en voyant le peuple se battre dans un supermarché s’est-il dit, à l’instar de Marie-Antoinette, qu’il faudrait avertir les cons qu’il y a aussi des promos chez Fauchon?
Et nous, les cons, la plèbe aux neurones nappés de Nutella, on espère un autre juillet 89, un autre mai 68, un autre monde… et en attendant, pauvres «vampires» que nous sommes, on se querelle pour un morceau de chocolat qui rendrait notre quotidien moins merdique.

Quoi qu’il en soit, notre horizon n’est pas de faire du dernier homme un «vampire», mais de changer les vampires en Homme. Ce jour-là, tout le monde se fichera de savoir si nous sommes en mai, en mars ou en germinal. Comme aurait pu le dire Tarzan: «ce n’est parce les pauvres vivent dans la jungle que le seul «homme» doit se conduire en fauve».

PS:  La semaine prochaine nous ferons un numéro spécial sur les 12 ans de l’affaire des caricatures

par Anthony Casanova

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