Liberté Egalité Rentabilité
Par Anthony Casanova , le 27 mars 2018

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Certaines situations prennent rapidement une tournure symbolique : on se rappelle le «casse-toi, pauvre con» de Nicolas Sarkozy, du « je suis le président des bisous » de François Hollande, et peut-être garderons-nous en mémoire la sentence du nouveau président Emmanuel Macron face à un retraité : « Je sais que je demande des efforts aux plus âgés, que parfois certains râlent, ça ne me rend pas forcément populaire, mais je l’assume ».

Quelle belle image, quel beau moment que cet échange entre un homme qui supprime l’impôt sur la fortune pour augmenter, au passage, la CSG. N’est-il pas aberrant le toupet de cet homme qui, favorisant ceux qui gagnent en un an ce que d’autres n’ont pas gagné en une vie, ose demander aux plus pauvres de faire « des efforts »  ? Comment ne pas avoir en tête la célèbre phrase d’Alphonse Allais : « Il faut prendre l’argent là où il se trouve : chez les pauvres ! D’accord, ils n’en ont pas beaucoup, mais ils sont si nombreux ! »

L’une des raisons de ce torpillage des retraites est l’allongement de l’espérance de vie. Eh oui, pour les princes qui nous gouvernent, nous vivons trop longtemps. Quel manque de savoir-vivre ou plutôt de savoir-mourir chez les classes populaires qui en plus de ne pas avoir bien gagné leur vie ont le mauvais goût de s’y attarder. Le salarié idéal, pour nos amis qui restent En Marche même lorsque le peuple est à terre en train de compter les miettes, serait un employé qui aurait la courtoisie de crever le jour de son pot de départ à la retraite. Nos amis En Marche seraient même capables de lui décerner le prix du prolétaire du mois à titre posthume. Quel beau geste pour la « société de demain » que d’avoir une pelletée de disciples du Pauvre Martin de Brassens qui, lui, eut l’élégance de creuser sa propre tombe pour ne pas déranger les gens.

A droite, donc chez Macron, on a en horreur tout ce qui n’est pas rentable. C’est pourquoi, fort logiquement, ils se disent que pour faire des économies, il faut « élaguer » les fonctionnaires, les cheminots, le milieu hospitalier, les enseignants, les administratifs… au nom des fameuses « restrictions budgétaires ». C’est ainsi, le service public rend service au public dans le mépris des pouvoirs publics.

Le mot d’ordre est le suivant : rentabilité. On nous demande d’être aussi rentables qu’un produit de supermarché, et nous acceptons benoîtement, docilement. Nous vivons dans un monde où les riches établissent sans cesse des records de richesse et où l’on demande aux plus précaires de se serrer la ceinture. Mais pour qui nous prend-on ? Mais, alors, à quoi sert le progrès ? A quoi sert d’améliorer la vie si c’est pour qu’elle ressemble à de la survie ? Mais quel est ce chantage à la rentabilité comme si nous devions nous excuser de vivre ? Mais quelle est cette société où Monsieur Tout-le-monde n’arrive pas à joindre les deux bouts tandis qu’un crésus d’opérette possède 20 Ferrari dans son garage ? C’est à cela que sert la rentabilité ?

Soyons sérieux, a-t-on vraiment le temps d’être rentable ? L’homme a marché sur la Lune, et nous devrions être rentables ? Nous pouvons écouter Mozart dans notre voiture en téléphonant à l’autre bout de l’Europe, et nous devrions encore être rentables ? Quand résonne, en nous, ce vers de Jean Genet « nous n’avions pas fini de nous parler d’amour », n’est-il pas temps de nous interroger sur la brièveté de toutes choses en déplorant qu’à peine le soleil se lève, il est déjà demain? Ne regrette-t-on nous pas que nos erreurs de jeunesse n’aient duré, finalement, si peu de temps parce qu’il a fallu être « rentable » ? Et comment ne pas nous dire, certes un peu trop tard, devant notre rentabilité traduite en points retraite, que nous aurions dû vivre avant de n’être plus rien que l’ombre de nos rides ?

Et surtout n’allez pas me bassiner avec « ce que nous allons léguer à nos enfants » parce qu’à ce train de servitude, ils n’hériteront que d’une société de domestiques.

par Anthony Casanova

Anthony Casanova par Babouse

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