Lisztomanias 2015
Par Christophe Sibille

Christophe SIBILLE l’homme au micro

Un beau jour de mai de l’an de grâce mil neuf cent quatre-vingt cinq. Oui, je sais, ô ma lectrice, tu étais plus friande de la Comtesse, à l’époque. Pas celle de «l’Album », dans le Canard Enchaîné ! Celle de Ségur.
Dans ma boîte aux lettres, un avis de mutation. Normal. Pour échapper définitivement aux ricanements des collégiens et, pire, des collégiennes, quand je leur proposais mes écoutes musicales préférées, j’avais écrit sur ma fiche, en sixième vœu : « n’importe quelle école normale d’instituteurs en France ».
Et ce fut Châteauroux.
Je n’ai pas éclaté en sanglots. Je n’ai pas non plus foncé à la pharmacie pour faire le plein de cyanure. Je n’ai pas pris ma carte du F-haine.  Non, non.
J’ai plus sobrement sorti une carte de France pour voir où c’était.
Un copain un peu kamikaze, qui avait cultivé ses goûts pour la cascade jusqu’à passer un week-end dans le Berry, m’avait dit : « tu verras, au début, on peine un peu ; puis on s’habitue ! Bon, d’accord, il n’y a que les fromages de chèvre qui ont le sens de l’humour, là-bas, mais il ne faut pas exagérer, les autochtones, finalement, il ne leur manque que la parole ».
Je pris donc le train.
Ce fut un peu dur, au début.
En 1985, quand on était parisien, que le quartier de la gare du chef-lieu de l’Indre était désert quand on prenait le train le vendredi soir à 19 h pour arriver à 23 heures dans le 18è arrondissement de Paris où ça grouillait, ça faisait comme une impression de léger décalage.
Mais quasiment d’un coup d’un seul, tout changea. En 1995. Quand « Equinoxe » sortit de terre.
Et puis, sept ans plus tard, les Lisztomanias.
En y ajoutant d’autres festivals d’hiver, qui y jalonnent maintenant l’année, c’était devenu une ville.
Franz Liszt, immense musicien et très bel être humain, écrivit à George Sand, le 30 mai 1844 : « Si, au mois d’août, vous étiez encore à Nohant, nous pourrions réaliser notre ancien projet de Festival à Châteauroux. »
Un peu plus d’un siècle et demi plus tard, l’éminent Jean-Yves Clément, philosophe, écrivain, musicien et œnologue, donc (au moins)  quatre hommes dans un seul corps, lui emboîte le pas
Des concerts, tout d’abord. Pascal Amoyel, magnifique pianiste, ancien élève d’un fils spirituel de Liszt. Il nous livre sa rencontre fusionnelle avec le compositeur, toute empreinte d’émotions et d’humour. On est un tout petit peu frustré de ne pas entendre une ou deux pièces de musique en plus, mais tous les spectateurs connaissent un peu mieux le compositeur héros du festival en sortant de la salle.
Le mercredi soir, Giovanni Bellucci. Une des âmes du festival. Une belle âme. Pas damnée, contrairement à celle du héros romantique des « Méphisto-valses » ou de la « Faust symphonie. Et un pianiste ahurissant, capable d’enchaîner sur la même semaine les cinq concertos de Beethoven dans un coin de l’Europe et le premier concerto de Chopin à l’opposé du continent. Avec, entre les deux, ce programme de récital.
J’en extrairai sa version totalement visionnaire, c’est le cas de le dire, des « Tableaux d’une exposition », de Modeste Moussorgsky. La prodigieuse agogique de son « Bydlo », où on suit le pénible déplacement du lourd chariot polonais sous nos yeux, et du « Ballet des poussins dans leur coque », féerique et comique à la fois. Et, évidemment, la majestueuse et grandiose « porte de Kiev ».
Bellucci, ce sont aussi des « masterclasses », au cours desquelles il  contribue à transmuter, avec une gentillesse et un humour confondant, de jeunes virtuoses déjà aguerris en concertistes matures. Devant un public où on peut seulement déplorer qu’élèves et professeurs du conservatoire soient scandaleusement et totalement absents.
Ca énerve. Et puis on se calme en se disant qu’ils sont finalement plus à plaindre qu’à blâmer.
Les Lisztomanias, c’est aussi Jean-Baptiste Doulcet. On se demande ce que ce diable de garçon ne pourrait pas faire sur un piano ! Peut-être l’équilibre sur les mains, et encore ?
Durant les deux sessions de « masterclasses » consacrées à l’improvisation, qu’il anime avec deux compères aussi doués que lui, et à suivre de très près, le violoncelliste Noé Natorp et le pianiste Orlando Bass, ils recréent en direct, seuls, à deux, ou à trois, tous nos grands compositeurs des cinq derniers siècles. Absolument confondants. Pour terminer, le mercredi matin, par un sublime accompagnement en direct sur le long métrage muet en noir et blanc : « la chute de la maison Usher », de Jean Epstein. Onirique, fantastique, la force des images y est transcendée par celle de cette recréation musicale, absolument jubilatoire.
La veille du concert de clôture du festival, Jean-Baptiste, en rentrant le soir, croise malheureusement un abruti, pour qui le nom de Liszt doit seulement évoquer celle de ses courses, et qui ne doit conjuguer Chopin qu’au féminin. Qui l’invective, le frappe, lui casse un doigt de la main droite. Il improvisera quand même le lendemain, de la main gauche seule, une pièce que tous les spectateurs auraient pu jurer, en fermant les yeux, jouée normalement à deux mains.
Pour citer le grand  Friedriech Nietzsche, « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ».
Et, pour refermer provisoirement cette page, je rendrai à la fois hommage à lui,  à Jean-Yves, un de ses admirateurs et spécialiste, et aux « Lisztomanias. »
Sans la musique, la vie serait une erreur.

par Christophe Sibille

# [Les derniers articles de Christophe Sibille]

La une de Charlie