Lisztomanias 2017
Par Christophe Sibille

Christophe SIBILLE et sa lectrice

«Oui, mais moi, je revendique le droit de manger un hamburger avec plein de sauce du même nom, et des frites bien grasses avec, et puis un coca aussi, MMMMh, miam!»
Ah, ben, je ne vois pas le problème, hein! On s’empoisonne avec ce qu’on veut, de toute façon, comme dirait ma grand-mère, «quoi qu’on s’envoie dans l’trou, on finira d’dans, inch’allah.»
Non, c’est pas vrai, la chute, c’est moi qui rajoute.
Mais, par contre, elle, elle y est bien, mémé, dans l’trou!
Enfin, elle y est, disons.
Pour revenir à la sentence définitive qui inaugure cette chronique, elle m’a été assénée de manière péremptoire par un aussi estimable ami que fort brillant comédien. Pour affirmer que, finalement, dans le domaine de l’art, on avait le droit d’avoir les goûts qu’on voulait.
Admettons.

Mais, amie lectrice, quel artiste placerais-tu dans la catégorie «hamburger-coca?»
Et lequel, dans celle, au hasard, d’un bon poulet de Bresse aux morilles accompagné d’un Aloxe Corton rouge, d’un millésime raisonnablement peu récent?
Pour la première, je proposerais sans hésité l’intégralité de la «playlist» de France-inter, accompagnée de celle de l’ensemble des radios qui furent libres avant d’être autothunées. Oui, bon, commerciales. Mais ce n’est pas incompatible.
Et, pour la deuxième, cela va sans dire, une fois encore, la programmation entière des «Lisztomanias» de Châteauroux.
Concoctée une fois de plus grâce à la culture et à l’intelligence de Jean-Yves Clément.
Comme tous les ans à cette époque, et pour la seizième fois, dans le pays de Chopin et de George Sand, rappelons-le, évidemment, de très grands pianistes pour les concerts du soir.
La thématique de l’année, c’est: «la Bohême de Liszt.»
On a donc eu droit, le dimanche, à un immense pianiste hongrois, qui joue des rhapsodies hongroises, et un ensemble de musique tzigane hongroise. Tantôt séparément, tantôt ensemble, mais l’évident génie de Liszt apparaît tout autant quand soliste classique et formation traditionnelle se joignent pour nous donner une version métissée de ces pièces que quand le pianiste les joue seul. De la «World music» avant l’heure». Mais, (je dis: «dieu merci» parce que j’ai mauvais esprit), en «acoustique.»

Le lundi soir, un formidable orchestre, très jeune, dirigé par un chef qui conjugue fougue et précision, nous propose des adaptations maison extrêmement habiles et bien interprétées d’un répertoire allant de très belles pièces ayant toutes un lien avec la «Bohême géographique», en y adjoignant le monument qu’est le concerto en sol de Ravel, et l’incroyable pièce du même compositeur qu’est «la Valse», dans laquelle le magicien qu’est le grand Maurice montre son génie de technicien, de pasticheur, d’alchimiste du son, (très bien rendu par l’adaptation), et d’émotion pure.
Ce concert fut agrémenté par d’excellentes interventions de l’extrêmement clair musicologue qu’est Nicolas Dufetel. Un habitué aussi du festival.
Tous ces concerts du soir, et d’autres. Mais pas seulement.

La ville entière se met à l’heure lisztienne, avec les «masterclasses» animées par Bruno Rigutto, professeur depuis des décennies au conservatoire national supérieur de musique de Paris, qui allie hyper-compétence de soliste et génie de la transmission. Deux qualités qui rendent sa bienveillance à l’égard des jeunes solistes qui passent entre ses mains totalement naturelle, et sa facilité à résoudre quelque problème, qu’il soit  technique ou musical, (quoique ces mots se confondent souvent, ne serait-ce qu’étymologiquement), en partant de la sensibilité et de l’humour, (qui, eux aussi, se rejoignent souvent.)

Les «Lisztomanias», ce sont aussi ces jeunes solistes, justement, qui investissent les bars de la ville pour éblouir de leur talent les habituels consommateurs. Qui, soit-dit en passant, se bousculent de plus en plus à ces horaires musicaux spécifiques de début de soirée.

Et, évidemment, l’immense Karol Beffa, compositeur, improvisateur, et pédagogue. Qui nous vient cette année avec les deux dernières de ces casquettes, et qu’on pourra entendre improviser avec inspiration et grande variété sur les images muettes de «L’Aurore», de F.W. Murnau.
Alors, merci à lui, merci à Jean-Yves, merci à Nicolas, à John, à Jérémie, à Rodolphe, à Bruno.
Merci à tous ces artistes, qui réussissent à faire en sorte qu’on se sente vraiment un petit peu meilleur après la fin de cette semaine qu’avant son début.
Contrairement à la vague sensation d’écœurement et au foie qui tire éprouvée suite à l’ingestion de hamburger et de coca, culturel ou alimentaire.
Et toc!

par Christophe Sibille

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