Mémé 68
Par Naqdimon Weil , le 20 mars 2018

NAQDIMON fait son malin

Faut bien l’admettre qu’ils sont agaçants, pour ne pas dire carrément chiants, tous les anciens combattants avec leurs nombreux souvenirs de guerre, leurs inutiles batailles oubliées, leurs combats héroïques au rabais, bref, avec leurs mémoires bavardes. Maintenant, faut aussi reconnaître que ceux de 14, y en a plus, ceux de 39/45, ça se fait rare, quant à ceux des guerres coloniales, ils se la jouent discrète, pas souvent fiers d’avoir perdu ces guerres dont ils ne savaient souvent même pas pourquoi ils les faisaient. Pour les autres, ceux du Liban, ceux de Sarajevo, ils sont silencieux, on ne parle jamais d’eux.

Et puis il y a la masse de ceux qui ont affronté l’ennemi fasciste avec vaillance, tenant la flamme de la Révolution d’une main ferme et permettant au nouveau monde d’éclore sur les ruines du monde ancien, je parle bien évidemment des anciens de mai 68. Bon, d’accord, je suis méchant, mais vraiment, et peut-être parce que je suis de la génération qui a directement suivi celle des potes à Cohn-Bendit, moi, ils me font marrer, ces vétérans-là. Avoir tenu deux plombes une vague barricade au quartier Latin face à des flics qui ne chargeaient pas, voilà qui leur donne de quoi bâtir des récits plus glorieux que la bataille de la Sierra de Teruel. Ou pour avoir dit « Merde » à Papa ou au protal, voilà qu’ils se parent de la médaille de la résistance et du Prix Andréï Sakharov de la Liberté. En plus, pour beaucoup d’entre eux, anciens leaders mao ou castristes, potes au Che, admirateurs de Bakounine, laudateurs de Makhno, les voilà toubibs en retraite qui jouent au golf à Saint-Nom la Bretèche, sénateurs socialistes, Maîtres des Requêtes au Conseil d’État ou producteurs télé. Ils ont perdu leurs tifs, ou, quand ils les ont gardés, ils portent la nuque longue et teinte, ils ont pris du bide, ils ont acheté une résidence en Corse, ils sont abonnés à Libé mais aussi au Figaro pour les pages saumon et ils écoutent en pleurant Joan Baez et Maxime le Forestier.

Et ils causent. Oh putain, qu’est-ce qu’ils causent ! Au nom des trois échauffourées auxquelles ils ont participé et des dizaines d’AG auxquelles ils ont assisté, ils la ramènent. Sur tout, tout le temps, à tout propos, certains en ont même fait un métier. Je sais bien qu’on regrette toujours sa jeunesse, moi qui vous parle, je pense encore à mon futal léopard et à mes Stan Smith, le casque du walkman sur les oreilles et « London’s burning » à fond la caisse qui me vrille le cerveau, en allant jouer au club de jeu de rôles. C’est sûr, on a le droit d’être nostalgique. Mais depuis 49 ans, ils regardent les plus jeunes avec réprobation, ces jeunesses amorphes qui ne savent plus se battre et qui sont tous des petit-bourgeois qui ont trop biberonné à la télé et aux jeux vidéo. C’est marrant de voir comment ceux qui ne voulaient plus de morale, plus de Dieu et plus de patrons se sont transformés en effroyables donneurs de leçons, en moralisateurs de bas de gamme, en curés aux culs serrés et pontifiants. Et quand ils ne sont pas tombés de l’autre côté du spectre politique, par atavisme, et surtout par lâcheté intellectuelle, ils sont prêts à pactiser avec n’importe qui, surtout s’il est islamiste, au nom de la défense des plus pauvres, même s’ils ne comprennent absolument rien de ce dont ils parlent. Bref ils font chier et avec la période anniversaire qui commence, on va en bouffer du vieux soixante-huitard en goguette, pour glorifier le monôme le plus efficace de l’histoire ou pour en battre sa coulpe. Et c’est gonflant rien que d’y penser.

Maintenant, comme disait l’autre, c’est pas pour autant qu’il faut jeter le bébé, même édenté, avec l’eau du bain, fut-elle tiède. Car 68, c’est pas la Révolution mondiale, certes, c’est un paquet de privilégiés qui traitent des fils de prolo de SS, évidemment, c’est Zitrone qui se prend pour Trotski et Alain Krivine qui croit que c’est arrivé, ok, c’est très con, mais ce n’est pas que ça. C’est aussi le moment où la jeunesse n’est plus un état d’attente mais un état d’impatience et d’espoir. C’est également là où les gentilles épouses attentionnées des braves maris bien propres sur eux les envoient chier sur le soi-disant « devoir conjugal », crament leurs soutifs et prennent enfin leur liberté en disant merde à Papa, à Chéri et au patron. C’est là que les invertis, les tantes, les tapettes, bref, les PD, défoncent la porte à coup de latte et rappellent qu’ils existent, qu’ils ne sont ni pervers ni malades, et qu’il serait temps qu’on arrête de les emmerder. C’est aussi à ce moment précis que ce qui se passe à Berkeley compte à la Sorbonne et dans les universités allemandes. C’est là que les idées écologistes prennent racines et que les notions de devoir humanitaire, qui font tant chier – et tant mieux – Zemmour et les autres crapoteux se révèlent. Sans 68, je ne sais pas si un jour Bernard Kouchner aurait convaincu Sartre et Aron de parler à une même tribune, au nom du simple humanisme.

Alors, je le dis et le redis, les anciens combattants de 68 ne sont que de vieilles badernes radotantes qui me cassent les couilles.
Mais sans eux, je ne sais pas si je pourrais le leur dire avec autant de liberté.

par Naqdimon Weil

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