Merci patron
Par Romain Rouanet

C’est arrivé près de chez quelqu’un

Il est de certains actes qui troublent le sens commun et prêtent à une franche perplexité tellement ils entrent en contradiction avec le confort tranquille de la généralisation rassurante. Par exemple, comment ne pas être stupéfait quand on apprend qu’un prof a travaillé plus de quinze heures dans la semaine sans se plaindre d’épuisement ? Comment ne pas être éberlué quand on croise un gauchiste de gauche qui ne s’autoflagelle pas parce qu’il est blanc ? De la même façon, comment ne pas tiquer devant l’ubuesque Jean-Louis Brissaud, PDG de Starterre à Saint-Fons près de Lyon, qui a sciemment transgressé le code de déontologie du MEDEF le 5 octobre dernier en redistribuant les bénéfices annuels aux salariés, alors qu’il y a tant d’actionnaires qui meurent de faim dans le monde chaque jour.

C’est à l’occasion des 25 ans de cette PME en plein essor – 28% de croissance, de quoi faire rougir de jalousie les cocos chinois – que son dirigeant décide pour la beauté du geste, et parce que ça fait de la pub gratuite grâce aux réseaux sociaux, de faire croquer quelques miettes à ses petites fourmis laborieuses. Ainsi, les 1,6 millions de bénef’ ont été répartis à l’ensemble des 103 salariés de la boîte au prorata de l’ancienneté.

La bleusaille recrutée il y a trois mois a donc reçu une modeste prime d’une valeur équivalente à celle d’un RSA à taux plein, ce qui permet toutefois de vivre dans l’opulence pendant au moins six mois quand on a le train de vie d’un assisté. Le vieux briscard aux vingt piges de placard a quant à lui pu encaisser la bagatelle de 35 000 €, ce qui est ric-rac pour tenir plus de six mois quand on a le train de vie d’un député, ce que ne contredira pas Henri Guaino qui, au passage, a un nom de fiente mais c’est pas moi qui ai commencé. Tout ceci ferait partie de « l’ADN de l’entreprise » qui, outre les primes mensuelles sur l’intéressement, n’hésite pas à faire du management participatif, c’est-à-dire un truc de gonzesse qui prend aussi en compte l’aspect humain derrière le salarié. On croit rêver.

Bon après, attention, comme on le dit après chaque attentat : pas d’amalgame. Ce n’est pas parce qu’un patron s’est montré une fois généreux que tous les autres patrons ne sont pas d’horribles personnages, et je dis ça sans animosité particulière pour le président de la république. Ce n’est pas parce qu’on peut croiser de temps en temps un arabe qui n’a pas l’air d’être ronchon que tous les autres ne restent pas de potentiels terroristes. Le Front opine, avec véhémence. Ce n’est pas parce qu’une actrice accepte de temps en temps une promotion canapé avec le sourire de l’ambition que toutes les autres n’ont pas été violées. Hollywood opine, en silence. Ce n’est pas parce qu’on parle en boucle des attentats qui comptent que ça doit devenir une rengaine pour tous ceux qui se passent loin de chez nous, sinon on aurait plus le temps de parler de Neymar. Mogadisco opine, dans l’indifférence.

En fait, on se retrouve ici avec un cas concret d’exception qui confirme la règle. Parce que franchement, si les patrons commencent à devenir de vrais être humains, où va le monde, je te le demande ?

(l’info originale sur le site de France Info)

Par Romain Rouanet

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