Mon Charlie
Par Christophe Sibille , le 16 janvier 2018

Christophe SIBILLE et sa lectrice

«On se rappelle tous où on était le …»
Moi, c’était le mercredi 7 janvier 2015, à 11h35.
Tout en faisant les exercices tri-hebdomadaires de gymnastique, destinés à retarder des ans l’irréparable outrage, et aussi à aider à assumer l’ingestion massive et quotidienne de gras-salé-sucré, j’écoutais d’une oreille distraite, sur France-inter, Nagui répondre aux questions qu’il posait à ses invités, quand je dressai l’oreille en l’entendant dire: «mais il y a plus grave, les événements dramatiques en train de se dérouler rue Nicolas Appert», ou un truc approchant.
Je me suis pété la gueule en fonçant zapper sur une chaîne d’infos, je ne sais plus laquelle.
Oui, ô ma lectrice, j’avais parfaitement et automatiquement compris ce que cette phrase voulait dire.
Et puis j’ai entendu.
Sans qu’on sache encore qui étaient les victimes, l’annonce d’une probable tuerie.
Je me souviens parfaitement ce que j’ai fait à ce moment-là.
J’ai saisi mon portable, pour appeler mon cher Bernard Maris, et lui demander s’il n’avait rien.
Sans savoir qu’il avait été dégommé par les deux sanguinaires abrutis, ainsi que mon cher Cabu, et les autres.
Charlie-hebdo, ça faisait longtemps, que je connaissais.
Très longtemps, même.Depuis le premier numéro. Je me souviens.
Et même avant. Quand il s’appelait: «hara-kiri hebdo», que le fils Cavanna, (le deuxième, Laurent), nous vendait sous le manteau, à nous, ses petits camarades de la classe de seconde A1 du lycée de Champigny sur Marne.
Et puis, un jour de la fin du mois de novembre, le professeur de maths, qui rentre dans la classe avec un air encore plus sévère que d’habitude. Et qui commence à traiter Laurent de tous les noms.
Il faut dire que ce prof, c’était un ancien militaire, gaulliste de droite convaincu, rasé de près, (sur le crâne, je précise), et qui faisait l’appel en disant le nom avant le prénom.
Et c’était le lendemain de la parution de: «bal tragique à Colombey: un mort.»
Autant te dire, ô ma lectrice, que dans un lycée que la brise de mai 68 n’avait pas totalement ventilé de ses miasmes de brimades, et autres: «colle-toi un zéro» régulièrement asséné par un autre prof de maths gentiment sadique, l’ambiance n’était pas à la déconne choronesque.Puis j’ai passé mon bac, mon père s’est abonné à Charlie, je suis parti en fac, où j’ai succombé aux sirènes assourdissantes du maoïsme, (j’ai des excuses, c’était la mode, à Paris-VIII Vincennes, et j’étais influençable), j’ai fait l’armée, oui, Dimitri, on n’était pas des lopettes, qu’est-ce que vous croyez.
Et puis, sans transition ou presque, j’ai rencontré Philippe Val. Puis Patrick Font. Qui a eu l’audace de me balancer sur scène pour accompagner son spectacle, alors que je ne savais faire sur un piano que ce que j’avais appris au conservatoire, c’est à dire surtout ne pas accompagner des chansons de Patrick Font.
Et puis Cabu, qui a eu l’indulgence d’apprécier mon jeu, (mais je suppose qu’il y avait une grosse part d’affectif, il paraît qu’à l’époque, je ressemblais au grand Duduche. Maintenant, la vieillesse étant un naufrage, il paraît que c’est plus Michel Cymes.)
Et puis, dans les années 90, être sur scène derrière le duo Font et Val et, en même temps, suite à l’éviction de ce dernier de la rédaction en chef de la Grosse Bertha, assister de près à la résurrection de Charlie sous son impact et celui de Cabu.
Ca avait un côté magique.

J’ai sympathisé avec toute l’équipe. Surtout Cabu, donc, et Bernard Maris, qui me demanda si je voulais bien lui donner des cours de piano.
En octobre 2014, je me souviens, on avait planché sur un accompagnement de Trenet, («Douce France.») Il avait insisté pour me payer, et je lui ai dit: «je ne veux pas de sous, mais je voudrais faire une interview avec toi où tu dirais du bien du CAC 40.» «Je veux te payer, et, en plus, tu l’auras, ton interview!»
Salopards de Kouachis …

A chacun de mes retours dans la capitale, tous les mois et demi, je me réservais un rendez-vous avec Cabu. A la fin de la «conf de rédac» du journal, rue de Turbigo, puis porte de Bagnolet, puis rue Nicolas Appert.
Grosse ambiance déconne. Avec, puis sans Philippe Val: «c’est le mec qui a le plus d’humour que je connaisse», disait Bernard.
Je suis d’accord avec lui.
Déjeuner au resto, avec Cabu, donc, (au moment de l’addition: «c’est moi qui paie, tu m’inviteras quand je viendrai à Châteauroux), resto duquel on sortait au plus tôt à 15h30 après avoir discuté de tout, et surtout de musique.
On allait d’ailleurs, la plupart du temps, terminer la discussion chez lui.
Cabu, Bernard Maris, deux des personnes les plus délicieuses et les plus modestes que j’ai pu connaître.
Leur disparition est toujours une béance.
O ma lectrice, je vais arrêter là. Ces souvenirs me remuent à un point que tu peux difficilement imaginer, et je ne voudrais pas tomber dans le pathos.
Avec une énorme pensée pour ceux qui restent. Parce qu’ils réussissent à continuer à faire vivre le journal dans cette ambiance de déconne foutraque, tout en étant totalement bunkérisés.

par Christophe Sibille

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