Mourir pour des idées
Par Romain Rouanet

C’est arrivé près de chez quelqu’un

Tu as sûrement dû le remarquer toi aussi mais en ce moment, nous sommes en pleines élections pestilentielles tellement que ça fait rien qu’à parler politique à tout bout de champ. À la télé bien sûr, mais aussi à la radio, sur internet, dans les conversations autour de la machine à café ou des vodkas coca, bref, de la politique en veux-tu en voilà à toutes les sauces alors qu’en temps normal, c’est à peine si on s’offusque de la loi El Khomry entre deux bâillements mous de citoyen ennuyé. Faut dire aussi que les résultats catastrophico-castastrophiques du premier tour n’incitent pas à jacter météo. Heureusement pour certains petits veinards, il n’y aura pas à choisir.

Nous sommes à Font-Romeu, paisible bourgade qui jouxte la frontière catalane, dimanche 23 Avril dernier, jour de mobilisation pour le pieux citoyen qui aime croire à la démocratie participative alors que comme pour Dieu, on a toujours pas de preuves. Tout le monde est appelé à faire son devoir en allant voter, sous peine de passer pour un imbécile catatonique qui fait rien qu’à se vautrer dans les bassesses de l’ignominie humaine, coucou les abstentionnistes. Un vieux romeufontain de 87 ans a lui aussi décidé d’aller bourrer Lézurnes alors que franchement, quand on a échappé autant de temps au cancer, on peut se permettre le jour J de rester dans ses charentaises l’arthrose en paix. On devrait d’ailleurs même plus avoir le droit de voter à cet âge-là : donner son avis pour la construction d’un truc qu’on ne connaîtra pas et qui ne nous concerne pas, c’est quand même un peu malhonnête comme démarche, je le dis comme je le pense. C’est un peu comme si les hommes donnaient leurs avis sur l’avortement. Oups.

Alors qu’il sort de l’isoloir de sa démarche ankylosée, le quasi nonagénaire – donc très probablement filloniste et ancien soixante-huitard – s’effondre sur le sol, à 10 mètres de la fente d’arrivée. Faut les comprendre les plus de soixante-dix ans qui votent massivement Fion, source IPSOS : quand t’as enfin réussi à devenir propriétaire, pourquoi s’emmerder avec le bien commun ? Et puis c’est aussi une forme d’empathie : quand t’en as chié toute ta jeunesse, c’est bien normal de désirer que la jeunesse en chie aussi. C’est humain. Toujours est-il que le verdict est sans appel : crise cardiaque du vieil homme, décès confirmé par les pompiers, fermeture temporaire du bureau de vote le temps de retirer le corps. À 17h30, les hostilités ont repris et tous les romeufontains encore vivants ont pu dispatcher leurs voix entre les 4 candidats crédibles, c’est-à-dire les 4 candidats qu’on voyait le plus à la télé.

Au final on sait ce que l’on sait, et c’est donc le fils libéral du mollusque François et la descendante édulcorée du sectaire Jean-Marie qui ont été qualifiés pour le second tour. Ce dimanche donc, rebelote, on se presse dans les abattoirs pour choisir le moins pire, en l’occurrence faire barrage au Front histoire d’éviter que les arabes finissent tous dans la Seine. Surtout qu’il y a pas la place. Les abstentionnistes et ceux qui votent blanc sont d’ores et déjà marqués du sceau du collaborateur et les personnes cardiaques sont priées de faire leurs infarctus après avoir mis le bulletin Emmanuel dans l’urne. Sinon ça compte pas, et ça va faire le jeu du FN. Merci.

(l’info originale sur le site de L’Indépendant)

Par Romain Rouanet

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