Oeil pour œil, dent pour dent, roupette pour roupette
Par Virginie , le 7 octobre 2014

Virginie, mais que diable allons-nous faire dans cette galère?

Virginie par Babouse

Kelly Machin, une amie Facebook, est en train de se transformer en Pitt Bull. Elle est vénère et pas qu’un peu. En rentrant de sa night, au petit matin, elle a taché de rouge sa robe panthère. Son petit chat est mort. Tué. Par des chiens ou des humains, impossible à dire, mais qu’importe. Elle a d’emblée annoncé la couleur. Il va y avoir du sang, de la vengeance, des tripes à l’air. C’est tout ce qu’elle sait. Et, entre deux rangées de smileys qui hurlent à la mort, les comm´ qu’elle lâche à sa troupe virtuelle sont éloquents : elle ne craint pas la prison, rien à foutre, elle se vengera. La troupe en question acquiesce, lui prodigue aide et conseils pour un bon lynchage en règle, en la mettant néanmoins en garde, avec un bon sens tout facebookéèn : « Ta réson kelli, éclates leur la gueule a ces batars, mes ne le dit pas ici, on c jamais. MP ». Trop tard. Si on trouve un homme avec une balle dans la tête et une autre dans le fion quartier « Les pins verts » à X…, on connaît déjà la coupable : Kelly Machin.

Antoine, un copain hôtelier option grand penseur raté, en a gros sur la patate. Il en a marre de voir toutes ces occidentales têtes coupées. Lui et ses camarades ne comprennent pas qu’on puisse laisser de telles atrocités se perpétrer. Une seule solution et elle est radicale. Un plan en deux parties… Couper les couilles de tous les arabes de la Syrie puis raser carrément cette putain de région d’eunuques. Épargner, à la limite, les enfants de moins de 10 ans qui répondront correctement au questionnaire de Sarkozy sur l’immigration. Antoine et ses collègues, des hommes, des vrais, trinquent à leur solution finale à coups de Ricard et de « Et qui on est hein!? ». Mais surtout, qu’on ne leur en parle plus, de ces nuisibles. Ça gâche leur journée.

Stéphanie et Patrick sont consternés par ce qu’ils lisent dans le journal : un crime affreux, digne des pires « Faites entrer l’accusé ». C’est dire si c’est moche. Des parents ont tué leur nourrisson à coups de mauvais traitements et ont dissimulé le corps pendant près d’une semaine, histoire de pouvoir balancer le bébé avec l’eau du bain sans être emmerdés. Une seule solution pour ces assassins d’enfants : le rétablissement de la peine de mort. Trop d’inhumanité tue l’humanité. Et hop! emballé, c’est pesé.

Un chien est battu par son maître devant les caméras, la vidéo est publiée sur facebook : une tonne de likes et de commentaires haineux. Le même maître est battu par un « chien », la vidéo est publiée sur facebook : une tonne de likes et de commentaires de satisfaction. Bien fait pour sa gueule.

Toute ressemblance avec des personnes réelles n’est ici absolument pas fortuite. Au contraire, il s’agit de témoignages véridiques, du genre qu’on trouve partout et qui n’étonnent plus personne. Tous prônent la vengeance, le retour à la peine de mort, œil pour œil, dent pour dent, roupette pour roupette. Et tous sont dangereux. Le vernis de la bonne intention ne peut résister à l’analyse et loin de défendre la veuve et l’orphelin, ils véhiculent plutôt une forme de violence particulièrement pernicieuse, sournoise, quotidienne. Banalisant le déchaînement des passions dans une indifférence convenue, ils rendent cette violence acceptable, normale, et au final tout roule ma poule malgré de profonds désordres qui nous minent de l’intérieur.

Si de longtemps on sait que la violence engendre la violence, l’accès généralisé à internet a considérablement modifié la donne. L’information et l’analyse qui en résulte sont désormais à la portée de tous et surtout du premier venu. Libre à lui d’en faire et d’en dire ce que bon lui semble. Plus grave encore, les propos haineux, indigents ou tout simplement stupides du tout venant sont surreprésentés. Ce qui se limitait, il y a encore seulement quelques années, à des discussions type « café du commerce » s’affiche comme le modèle de pensée dominant. Notamment par la facilité d’accès à ce genre de contenus qu’offrent les réseaux sociaux, dont l’aspect addictif n’est par surcroît plus à démontrer. Quantité de personnes, en particulier les jeunes, ne voient plus le monde qu’à travers le prisme de perceptions brutes, immédiates, épidermiques et conséquemment dangereuses au plus haut degré. Car pour pallier l’inanité des réseaux et de la plupart des blogs, il faut faire une véritable démarche. Aller chercher ailleurs des angles moins directs, des regards plus pénétrants, des points de vue plus argumentés. Penser par soi-même. En bref contrôler et limiter l’omnipotence des réseaux sociaux, en passe de devenir les véritables maîtres du monde.

C’était mon coup d’épée dans l’eau, plouf !

par Virginie Leschi

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