On dirait le Sud
Par Anthony Casanova

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Qu’on se l’avoue ou qu’on le nie, l’élection présidentielle est malgré tout porteuse d’espoir. Certes, un espoir qui parfois nous désillusionne, mais depuis Balzac on sait bien que les illusions ont tendance à se perdre en chemin. Cette espérance inavouée fut superbement dessinée par Reiser (pléonasme) lors de la défaite de la gauche en 1974: Un personnage assis dans l’herbe, un brin déçu, avec une fleur entre les dents, et Reiser de conclure: «on est passé à côté du bonheur». Reiser, le libertaire écolo exprimait la mélancolie de ceux qui aimeraient bien que le monde soit un peu moins con au lendemain d’une élection.

On a beau ne pas aimer les chefs, avoir même en horreur la notion de pouvoir, une petite voix en nous préfère la déception au dégoût. Oui, à l’annonce des résultats, nous préférons nous dire que nous finirons sans doute par être déçu plutôt que de nous retrouver immédiatement abattus.

Nous serons 47 millions à pouvoir nous déplacer aux urnes cette fois-ci… une dizaine de millions d’électeurs resteront chez eux, et il est fort à parier que le score de l’extrême droite, nos ennemis de toujours, dépassera largement les 10 millions de voix. Le FN n’est plus un spectre, une ombre ou cet épouvantail que l’on agitait pour nous faire retrouver la raison. Non, que ce soit dans un mois, dans un an, dans 10 ans, les idées xénophobes et liberticides finiront par l’emporter si rien ne vient perturber leur ascension.

La présence quasi certaine de Marine Le Pen au second tour nous amène à anticiper nos positions vis à vis de son futur concurrent: Les électeurs étant de moins en moins enclins à voter pour faire barrage au Front National, combien serons-nous à nous déplacer s’il s’agit de Fillon? De Macron? d’Hamon ou de Mélenchon? Est-ce que l’instinct suicidaire de la démocratie nous poussera à ne pas faire de choix et qu’advienne que pourra?

Plus la droite et la gauche se dégoutteront mutuellement plus l’extrême droite aura le champ libre. Et, en ça, maintenir Fillon malgré ses affaires judiciaires risque de définitivement sonner le glas du (déjà mis à mal) «pacte républicain». Le pacte républicain c’est comme les traités de paix: les «grands hommes» les signent, les petits le déchirent. On ne veut plus croire au pire, et on se dit que ça fait tellement de temps que l’on n’est plus sous une dictature que c’est impossible qu’on y revienne.

C’est pourquoi la gauche devrait miser sur la raison plutôt que l’espérance. C’est-à-dire: trouver une façon de ne présenter qu’un seul candidat. En raison des multiples trahisons qu’il a subit, Hamon devrait se retirer en expliquant que sa candidature n’est plus tenable… et c’est à Mélenchon de lui proposer une «sortie» honorable pour éviter une catastrophe.

L’extrême droite ne fait plus peur. Elle est devenue dans nos esprits (sans doute par fainéantise peut-être par amnésie) un mal comme un autre. Nous sommes tels des ados qui disent en voyant des betteraves pour le diner: «les betteraves, c’est de la merde!» Et, à force, ne prenant plus la peine de faire de distinctions, de trouver des nuances au monde qui nous entoure, nous avons fini par croire que la merde avait le goût des betteraves.

Si l’on prenait 5 minutes pour y penser, nous verrions que notre société n’a jamais été plus «heureuse» qu’aujourd’hui. Nous avons plus de droits, de loisirs, d’espérance de vie, plus de libertés mais les inégalités se sont tellement creusées que l’injustice et l’austérité nous sont intolérables. Il y a trop de riches pour que nous supportions d’être pauvres.  Alors, à la manière de Nino Ferrer, on se dit avec désinvolture «un jour ou l’autre, il faudra qu’il y ait la guerre, On le sait bien. On n’aime pas ça, mais on ne sait pas quoi faire… On dit c’est le destin. Tant pis pour le Sud, c’était pourtant bien»

Un dessinateur n’aura plus qu’à crayonner un personnage derrière des barreaux, un brin déçu, avec une fleur entre les dents, et conclure ainsi «on a oublié ce qu’était le bonheur»

par Anthony Casanova

Anthony Casanova par Babouse

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