On va s’aimer
Par Chraz , le 8 octobre 2013

CHRAZnique

Oyez oyez, heureux conribuables mal voyants,

Il ne se passe pas une semaine sans que des pauvres ne viennent gâcher nos fêtes, et pas qu’en France, malheureusement. Après les roms désintégrés de Roumanie et leurs caravanes vintage transformées en statues de César par les bulldozers, les SDF de Clermont-Ferrand et d’ailleurs qui nous gâchent le paysage en plantant leurs tentes pourries sur nos belles places, et les chômeurs qui viennent gueuler des slogans infantiles sous nos fenêtres pour réclamer le droit de vivre, au lieu d’aller pleurer dans leurs HLM en béton pour les plus chanceux et en carton pour les autres, voilà les ouvriers du Sud-Est asiatique qui se mettent à crever comme des mouches au Qatar sur les chantiers de la coupe du monde de foot 2022.

Parce que ces mauviettes ne supportent pas 70 degrés au soleil ! 44 népalais auraient levé les tongs ces jours derniers, et quelques centaines d’autres loqueteux de pays divers et sans intérêt auraient rendu leur dernière poussière depuis le début de l’année, car ils ont négligé de se mettre à l’ombre, où il ne fait pourtant que 52 degrés, ce qui rend le maniement de la pioche et les coups de fouet beaucoup plus agréables.

Mais de quoi ils se plaignent, ces métèques ? Je connais plein de braves petits gars de chez nous qui, à l’approche de l’hiver, rêvent d’aller pelleter des gravats sous le ciel bleu du Golfe pour plusieurs euros de l’heure –soit plusieurs dizaines de Rials par jour !-, même jamais payés ou versés avec quelques mois de retard, plutôt que de siroter honteusement des bières pour oublier qu’ils ruinent l’Europe avec leur RSA astronomique !

On prétend que ces quelques menus décès exotiques sont dûs à des conditions de travail esclavagistes, à l’insalubrité et à la chaleur, mais comment croire à ces sornettes quand on sait la qualité de l’air conditionné et le luxe que sont capables d’offrir Fly Emirates et Qatar Airways, ces deux sociétés philantropiques largement vantées sur les maillots de nos vaillants footballeurs –que dis-je, de nos héros- ? Qui oserait prétendre que nos équipes sont constituées de putes de luxe dirigées par des maquereaux mafieux prêts à promouvoir n’importe quelle marque d’escroc officiel en échange de quelques menus millions d’euros, à part des jaloux ?

D’ailleurs, que pèsent ces quelques milliers de victimes, indispensables à la construction des nombreux stades jetables qatari, face à la jubilation de milliards de téléspectateurs bientôt ébahis par ces merveilles de technologie troueuses d’ozone ? Je suis sûr que les fêtes somptueuses et les feux d’artifice gigantesques qui ne manqueront pas d’illuminer le ciel du Moyen-Orient le jour de leur inauguration sauront faire oublier à la FIFA combien elle était préoccupée en 2013. Car oui, la FIFA est préoccupée par cette exploitation des malheureux. Elle est même extrêmement préoccupée, car l’injustice la désole, au Qatar comme au Brésil, et ça ne va pas se passer comme ça.

Ca ne m’étonnerait pas que Sepp Blatter, son président, menace de refuser tous les pots de vin payés en Rials si ça continue ! Parce qu’il faut faire gaffe à ne pas trop ouvrir sa gueule. Si Bouygues va construire au Qatar un complexe immobilier à un milliard d’euros et Vinci un tronçon de métro à un milliard et demi, l’émir Cheikh Hamad –dont la moustache tente vainement de rivaliser avec la mienne- pourrait se tourner vers les offres à bas coûts des chinois, des indiens et des turcs !

Mais nous, on n’y est pour rien, alors qu’est-ce qu’on en a à foutre qu’il y ait des accidents d’esclavage, du moment qu’il y a des buts en 2022 ! Alors oublions un peu cette ridicule sensiblerie typiquement de gauche qui nous tire des larmes devant un hérisson écrasé ou quelques femmes et enfants nécessairement bombardés dans l’intérêt supérieur de nos  races supérieures ! Mettons de côté cet instinct maternel préhistorique qui nous empêche d’avancer sur la route du progrès libéral. Et puis tiens, pour une fois, soyons réalistes et osons faire le calcul qui tue : deux milliards de supporters en transe divisés par dix mille morts (j’exagère, mais soyons généreux), ça fait combien ? En bonne logique comptable, ça fait plus de deux millions.

Ce qui signifie que le plaisir engendré par la vision de nos merveilleux hommes-sandwichs évoluant (mais est-ce le bon mot ?) sur une pelouse parfaitement verte gavée d’engrais chimiques et de pesticides -et arrosée avec l’eau qui a manqué à certains travailleurs trop fragiles pour survivre, mais il y a des priorités- vaut au moins deux millions de fois plus que les quelques dégâts collatéraux népalais ou pakistanais ou je ne sais quoi que les médias compassionnels mettent en avant pour nous vendre de la pitié et tenter de détourner les supporters de l’objectif principal de l’humanité : gagner la coupe du monde, merde ! Pas vrai, Zizou ?

Football ûber alles ! La « kafala », le système qui régit la vie de tous les étrangers qui travaillent au Qatar, leur interdit de quitter leur boulot sans l’accord de leur employeur, et  Poutine a déjà voté une loi restreignant les droits des travailleurs qui se font arnaquer sur les chantiers de la Coupe 2018, priorité au match, et motus, sinon Wladimir envoie les gaz confisqués à Bachar !

Et pendant ce temps-là, est-ce qu’elles se plaigent, les 111 000 poules élevées (mais est-ce le bon mot ?) par la société Val Produits, à Branges, en Saône-et-Loire, est-ce qu’elles se jettent contre leur grillage pour caqueter leur indignation ? Que nenni ! Et pourtant, certaines d’entre elles n’ont plus que quelques plumes sur le corps, et des cadavres en décomposition avancée bloquent des œufs, car leurs nids ne sont pas conformes, les raccourcisseurs de griffes sont inadaptés et aucun dispositif pour le picotage et le grattage n’est installé ! Bref, en Saône-et-Loire aussi, c’est la misère, mais contrairement aux ouvriers du Qatar, les poules de Branges savent souffrir en silence et garder une certaine fierté, ce qui prouve encore une fois la supériorité du bétail occidental sur le bétail oriental.

D’ailleurs, même si elles voulaient se plaindre, les cocottes auraient du mal, car la justice a condamné l’association L214, qui défend les animaux d’élevage, à payer une grosse amende à deux élevages de poules pondeuses en batterie pour « atteinte à la vie privée ». C’est que les voyous de L124 s’était permis de diffuser un film retraçant l’existence carcérale des volatiles (« Plus courte la vie ! ») sans demander l’autorisation aux matons !

Interdire toutes les images négatives, la voilà la solution ! A quoi ça sert de savoir qu’on sacrifie des milliers de pauvres gens pour le Dieu Football et que des milliards de bestioles agonisent sur l’autel de la malbouffe ? De toute façon, en 2022, ça ne nous empêchera pas de bouffer des sandwichs de merde au poulet torturé en bavant devant la coupe, et de regarder gigoter les panneaux publicitaires en short, en gueulant « Buuuut ! » comme si notre survie dépendait de l’issue du match.

Et on s’en foutra de savoir les poulets et les joueurs appartiennent à des  fonds de pension ou à des négriers soucieux de diversifier leurs investissements.

Alors fermons les yeux pour mieux voir la splendeur du monde et entonnons tous ensemble avec Gilbert Montagné : «  On va s’aimer, sur une étoile ou sur un oreiller, au fond d’un train, ou dans un vieux grenier, je veux découvrir ton visage où l’amour est né !… »  youpie, bis, tris et quataris !

par Chraz

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