Passer l’humour à la machine
Par Anthony Casanova , le 31 mai 2016

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Anthony Casanova par Babouse
S’il est une chose que l’on ne peut enlever aux dictatures, c’est leur maîtrise de ce que l’on nomme, en démocratie, le «politiquement incorrect». En Chine, par exemple, une publicité vante les mérites d’une lessive en faisant passer un Noir dans un lave-linge. Et, n’en déplaise aux adeptes du «white power», le jeune homme ne ressort pas «blanc» mais « jaune».

Bien qu’il existe encore des gens pour penser que les démocraties sont des «dictatures masquées», alors que les dictatures ne seraient que des «démocraties particulières»… la manière dont on rit chez les uns ou chez les autres en dit beaucoup sur la nature du régime en place. Dans un pays où il n’y a pas d’opposition politique, où le débat est interdit, le rire existe aussi mais il est une arme supplémentaire au service de la répression.

L’essence même du «politiquement incorrect» est de construire son rire sur une différence innée: la couleur de peau, le genre, l’origine, la sexualité. Tout ce qui touche à l’intellect étant scrupuleusement interdit au sein des dictatures, le rire ne peut servir à la remise en cause de l’ordre établi, à la construction d’une pensée ou même à l’expression d’une subjectivité. Le rire, sous les dictatures, n’est acceptable que s’il renforce la position du fort sur le faible, c’est-à-dire s’il est à la gloire d’un homme hétérosexuel à l’origine certifiée.

Le rire qui s’entend au royaume de la censure n’est pas utilisé pour annihiler les différences mais au contraire pour les rendre insurmontables. La volonté du «politiquement incorrect», c’est de pouvoir appeler un Noir, un nègre. Une femme, une pute. Un Juif, un youpin. Un homosexuel, un pédé. Cet «humour» dont certains, en France, regrettent la disparition en arguant qu’on ne peut plus rien dire comme si dire «ça» c’était dire quelque chose.

«On peut rire de tout». La formule est connue, et on la défend assez souvent bien qu’elle soit un énorme raccourci. En disant «on peut rire de tout» ce n’est pas le rire en soi que l’on veut mettre en avant mais le droit de ne pas prendre le monde au sérieux. Parce que, soyons honnêtes, il y a des rires qui sont infâmes: Le rire des soldats à la prison d’Abou Ghraib ou encore le rire de ces hommes, au Brésil, devant le corps inerte de cette femme violée une trentaine de fois, ce ne sont pas ces rires-là dont il s’agit! Ce n’est pas le droit des bourreaux à rire de leurs victimes mais justement notre droit à rire de l’horreur. On rit des salauds, des monstres, de la bêtise, de la mort, mais on ne rit pas avec eux.

Ainsi, lorsque l’acteur Yvan Attal réalise son film «Ils sont partout», il ne fait pas un film pour se moquer des Juifs mais pour rire de l’antisémitisme. La différence n’est pas que sémantique, elle est primordiale. Quand on a la chance de vivre dans un pays libre, un pays où l’on a des droits, on utilise l’humour pour dézinguer les clichés et non pour les renforcer. Le rire qui lutte contre le racisme, l’homophobie, le sexisme, l’antisémitisme n’est pas un rire moins virulent, moins féroce, c’est au contraire un rire plus exigeant.

Le «politiquement incorrect», c’est le langage du con qui regrette le bon vieux temps des brimades dans la cours de récréation, les passages à tabac des casernes militaires. C’est le rire qui trouve sa légitimité dans la violence du plus grand nombre. La «liberté d’expression», c’est avant tout la liberté de s’exprimer. Or, si l’on est considéré comme une merde dès sa naissance, comme un sous-homme, la «liberté d’expression» des uns s’apparente à une liberté d’oppression des autres. On y hurle avec les loups, on y rigole avec les hyènes.

par Anthony Casanova

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