Patrick Font
Par Jean-Pierre de Lipowski , le 10 avril 2018

Dans la mémoire de Lipowski

Patrick Font, l’homme qui pouvait entrer à cheval dans une église, avec la bénédiction du curé. De par ses ancêtres, des nobles espagnols, qui détenaient ce privilège. De mémoire, cet athée (ou agnostique ?) n’a jamais abusé de ce droit aristocratique. Mais, de mémoire aussi, je ne l’ai jamais vu sur un cheval. Cavalier, et avec son côté espiègle, il nous l’aurait bien fait, au moins une fois, histoire de finir au poste.

Y a un type qui s’appelle Philippe Val et qui est en train d’écrire le roman de sa vie. Sous une forme, romancée donc, aussi originale qu’elle peut être fluide et analytique. Moi qui n’ai pas le privilège de débouler à cheval dans une église, j’ai toutefois eu celui de découvrir le manuscrit de Val à mi-gué, puisque à cette heure il en a écrit la moitié. Patrick ayant été plus qu’important dans sa vie, il l’évoque longuement, avec une grande tendresse, et aussi beaucoup de pertinence, vantant le talent de cette véritable bête de scène, son incroyable dextérité à embarquer un public, par l’à propos d’une saillie, d’un simple geste ou d’un minimaliste haussement de sourcil, à le tenir ainsi à bout de bras, à bout de rires, jusqu’à la fin du spectacle par la grâce de son humour aussi irrévérencieux qu’inné.

Mais Patrick, c’était aussi la capacité à se replier en escargot dans sa coquille, disparaissant ainsi pour un moment aux yeux des autres, bulle qu’il mettait notamment à profit pour pondre des textes d’une tendresse étonnante quand on connaît, a contrario, sa fougue à écrire des réquisitoires sur les conneries qui nous étouffent. Quel étonnant personnage que ce Patrick… complexe. Je l’ai côtoyé durant 25 ans et, au moment d’écrire sur lui — non pas une nécro, quelle horreur ! — , je reste perplexe. Il y a, comme chez tous les artistes, deux individus, celui de scène et l’autre, du backstage. Non pas qu’il y ait incohérence, Patrick restait entier, rebelle, des deux côtés du rideau, mais le caractère outrecuidant, extraverti, qui nous bousculait quand on était dans la salle, qui nous faisait exploser de rire, avait un revers, dans l’introversion, une fois l’humoriste démaquillé.

En 25 ans, côté backstage, j’ai eu beaucoup de mal à cerner Patrick, je l’avoue. Côté scène, le talent d’écriture, sa puissance infinie à partir en impro, le no-limit, la beauté tendre de certaines de ses chansons telle qu’évoquée plus haut, tout le monde s’accorde là-dessus. Enfin presque tout le monde, car j’en ai vu qui, avec parapluie dans le cul, s’empressaient de le déployer, le parapluie, et fuyaient son spectacle en jurant bien qu’on ne les y reprendrait plus. Il ne plaisait pas à tout le monde, et c’était sa fierté. Début des années 70, il était parti pour faire une splendide et auréolée carrière dans le showbiz, son camarade Thierry le Luron ou le manager du même Thierry, Paul Lerderman, se proposant d’ouvrir toutes les portes à son talent. Bah non, il a préféré les voies de traverse, celles où il n’y a aucune concession au conformisme, au « bon ton et bon goût ». Culotté, le Patrick, ayant le goût du risque, du boutefeu, du contre-pied de cette eau tiède tant appréciée des grands médias, chose toutefois qui n’empêchera pas le duo Font et Val d’être des stars de l’esprit libertaire.

Côté privé, pour moi qui fouille maintenant ma mémoire, je crois que l’on pouvait compter deux Patrick : si l’on était en groupe, au hasard autour d’une dîner, il retrouvait son brio de scène, ses sentences tranchantes qui faisait rire la tablée, ses réparties en passing-shot au ras du filet et, à ce tennis là, il était imbattable. En comité restreint, en revanche, il pouvait très vite se replier, gonfler sa bulle-bouclier et, lui parlant, tu sentais bien aux yeux camouflés derrière ses grosses lunettes qu’il n’était plus là mais parti ailleurs, dans son monde. En fait, pour le Patrick Font que la majorité des gens connaissent, il fallait un public, que ce soit celui d’une classe d’école à son époque instit’, d’un dîner entre copains ou d’une salle de music-hall. Pas une affaire d’ego, non, de l’ego bien sûr il en avait, comme tout le monde et, comme tout le monde, il préférait être applaudi que punaisé au pilori ; non, son plaisir était celui du bretteur, du Cyrano qui aime à tacler avec panache, et qui vibre de plaisir aux rires de l’assistance. C’est à cause de cette bulle où il savait disparaître que, moi qui aime bien dégoupiller les personnages — mon côté romanesque —, j’ai eu tant de mal à attraper l’incernable Patrick au-delà de l’homme dit public. D’autres auront eu certainement plus de chance en matière de psyché, mais il ne doit pas en avoir énormément car il camouflait bien la profondeur de son être. Cela étant dit, on se doit sans doute de retenir ce que les artistes veulent bien, ou peuvent bien, nous donner, qu’a-t-on à vouloir gratter sous l’écorce pour dévoiler le vrai bois d’arbre ?

Sa bulle, il aimait quand même à la balader avec lui car, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il était un rien handicapé en regard de la vie réelle. Le quotidien, avec ses contraintes, l’administration des choses, les paperasses, l’organisation, les plannings, ça le faisait chier — c’est le juste verbe, celui qu’il appliquait à ce genre de servitudes.

Patrick avait construit son monde et tout ce qui lui était contraire l’épuisait d’avance. Et, à l’intérieur de ce monde, il y avait bien sûr sa propre morale, qu’il avait vaguement empruntée à la vie réelle mais en la courbant pour qu’elle parvienne à rentrer dans ses codes. C’est cette façon de courber le réel et sa morale qui lui valut assurément son talent d’écriture —  car si l’on s’en tient au réel de chez réel, on emmerde tout le monde — et sa puissance en scène. Mais, revers de la médaille, c’est aussi ce qui lui valut d’être mis au ban de la société. A conduire ta vie dans une bulle fantasmée, sans s’arrêter au feu rouge, tu finis par te taper très fort dans cette vie réelle. Et dans la morale acceptée, validée, en général à juste titre, par notre société. Sans doute que sa bulle de rêveur, que jusqu’alors il avait tenue bien séparée de la vie de monsieur et madame tout le monde, a soudainement enflée au point que ses rêves ont supplanté la réalité. Ainsi a-t-il fait une putain de sortie de route. Mauvaise donne. Pour lui mais aussi malheureusement pour des enfants qui, subjugués par le personnage, eurent la malchance de lui faire confiance.

En matière de morale, il a payé la facture de cette sortie de route. En double peine. D’abord par l’enfermement de sa bulle dans une autre isolement, carré, bien bétonnée et judiciairement tangible, puis par la vie difficile qui suivit sa dette payée à la société : rupture avec bon nombre de gens qui ne voulait plus le suivre, le voir, ne comprenait pas, à raison, sa soudaine amnésie des lois humaines, et bien sûr carrière brisée. Cette affaire à la mode de Bertrand Cantat, qui n’en finit pas de faire polémique, touche à ces noirs désirs, justement, qui peuvent amener un être humain à perdre pied.

Patrick s’est alors réfugié partout où il pouvait encore le faire, en même temps que dans ces anxiolytiques qui n’ont pas besoin d’ordonnances. Mais quel carnage quand même, où il n’y a que des vaincus. Notre bonhomme s’est attaché comme il a pu à sa propre résilience — selon le terme actuellement incontournable —  mais il est resté sérieusement esquinté par toute cette folie, au point que, de cause à probablement effets, il nous quitte ce 6 avril 2018 au matin…

Écrivant l’an dernier dans mon webroman Otium tout un chapitre sur Reiser, j’en viens à évoquer les débuts de Font et Val. Comme j’ai pour principe de ne rien publier sans l’accord des intéressés, c’est la moindre des choses, je veux faire lire le chapitre à Patrick. N’ayant plus le bon téléphone, je contacte le Coq des Bruyères et Anthony Casanova me donne ses actuelles coordonnées (c’est d’ailleurs, de fil en aiguille, ce qui m’amène à apparaître régulièrement dans les colonnes du Coq, et à y écrire aujourd’hui sur son fondateur… La vie est encore une fois bizarre).

J’appelle Patrick. Il tombe un peu des nues : « Ah, Jean-Pierre ! ça me fait plaisir de t’entendre ! » Et à moi aussi ça me fait la même chose. On est resté un bon moment à jacter. Il avait une voix certes fatiguée, changée, mais je retrouvais en même temps la tonicité de ce mec toujours rêvant à des projets, rêvant car leur bon aboutissement lui était désormais difficile. Je lui ai parlé d’images, d’enregistrements sonores que j’avais conservés, du Théâtre de Dix Heures, de la troupe du Vrai Chic Parisien, autant d’archives que je lui ai faites ensuite parvenir à sa demande. On s’est quitté sur sa promesse d’un jour passer par mon patelin et mon barbecue. Un rendez-vous qu’il n’honorera jamais, mais là, il a le mot d’excuse.

Fin 1991, le pianiste de Font et Val, le célébrissime et hallucinant Paul Castanier, Popol, nous quitte sans prévenir. D’un anévrisme. Pour secourir sa veuve dans le besoin, Patrick, Philippe et moi, on organise un concert de soutien à l’Olympia. L’Olympia sera bourré avec 300 personnes laissées dehors ; mémorable soirée pour tous ceux qui ont eu la chance d’assister à ces obsèques musicallesques de Popol, célébrées par une tripotée d’artistes, dont Léo Ferré et Jacques Higelin (Font et Higelin devenant au passage comme cul et chemise dans les coulisses de l’Olympia). Sachant que Patrick ne supportera pas un enterrement larmoyant, et pour être de concert, c’est le cas de le dire, avec celui, joyeux, de notre aveugle préféré Popol, je vous ressors ici un des docs d’archives dont je me suis servi pour illustrer le chapitre de mon webroman où j’évoque ce moment, en l’occurrence le trio Patrick Font, Philippe Val et José Artur, éternel complice de notre bande, qui lancent ici la soirée.

Et puis, pour finir façon Louisiane où les funérailles se jouent avec fanfares et trompettes, un autre extrait où Patrick et Philippe sont déchaînés, le fameux « On s’en branle » capté lors du dernier spectacle Font et Val au Casino de Paris en 1994.

Dieu, trouvant l’éternité bien longue et donc se faisant yiech sur son nuage, rappelait à lui Reiser en 1983, Coluche et Le Luron en 86, Desproges en 88. Là, il doit être lassé de tout ce beau monde, ou alors il les trouve trop capricieux et casse-couilles, du coup il vient de faire un nouveau transfert avec Font, Higelin et Véronique Colucci qui du coup retrouve son mec. Il est pas prudent Dieu, car il ne se rend pas compte qu’il va déguster avec ces nouveaux arrivants. Enfin bon, Il nous écoute jamais, on le sait.

par Jean-Pierre de Lipowski

On retrouvera Patrick Font, régulièrement cité, dans le webroman «Otium», de Jean-Pierre de Lipowski, ou, selon les dires de l’auteur, il raconte «sa vie, son œuvre, ses ongles cassés», avec force photos, archives son et vidéos et, accessoirement, humour.

Liens: webroman de J-P Lipowski

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