Philippe Val et lui
Par Anthony Casanova , le 22 janvier 2019

Anthony CASANOVA est politiquement correct

C’est aux éditions de l’Observatoire que Philippe Val publie Tu finiras clochard comme ton Zola. Tout au long des 860 pages que compte le livre, c’est sous la forme d’une lettre à son fils que Val raconte son vécu, son histoire, et par conséquent sa vie. On démarre lorsque Philippe Val a quatre ans, et le récit se termine aux quatre ans de son fils, sans doute pour lui parler de ce qu’il a raté de son père, lui qui compte bien ne pas rater grand-chose de la vie de son fils. Mais Val, pour qui l’écriture est tout autant un besoin qu’un jeu, se paie la coquetterie de rédiger non pas son autobiographie, mais sa propre biographie. Ainsi, le narrateur, qui est une émanation de Val, nous parle du parcours, de la quête culturelle, des amours et des pensées de Philippe Val. Les cons –mais vous les connaissez, les cons– diront: «Ah d’accord, il parle de lui à la troisième personne, comme Alain Delon. Quel salaud!» Là, vous leur direz que non, c’est un clin d’œil littéraire et maïeutique au poème Borges et moi de Borges, c’est l’être vêtu de noir dans La Nuit de décembre de Musset, c’est Le Neveu de Rameau de Diderot, c’est… Et là, les cons, qui ne perdent jamais une occasion d’être encore plus cons, diront : «Ah ouais, il se prend pour Diderot, quel salaud!» Bref, c’est mission impossible de faire aimer Philippe Val aux cons.

La première partie du livre est consacrée à l’enfance et à l’adolescence de Philippe Val. Une mère qui s’en va et qu’il ne verra que rarement, un père violent, une belle-mère digne d’un roman d’Hervé Bazin, et la rencontre avec son premier vrai copain, Jean-Pierre (que le monde du spectacle et les lecteurs du Coq connaissent sous le nom de Lipowski), qui deviendra son autre frère. Comme on l’espère pour tous les enfants tristes, Val se réfugie dans les livres et les chansons pour trouver une échappatoire à son enfance pathétique, dont il souffre de ne pas en être décisionnaire. Les auteurs, les chansons, les personnages de roman deviennent ses compagnons d’infortune qu’il tutoie, qu’il interroge, et qui finissent par devenir ses contemporains comme peuvent le faire les autodidactes qui se cultivent, non pas pour avoir une bonne note ou être bien vus mais pour espérer une belle vie.

La deuxième partie débute en même temps que Val commence sa carrière d’artiste. Qu’il est savoureux de lire la naissance des cafés-théâtres, sa rencontre avec Patrick Font, la vie d’artiste entre les galères et l’espoir d’avoir un succès à la hauteur du talent que l’on se prête à soi-même. Jamais, j’en réponds, personne n’a aussi bien décrit le bouillonnement artistique des années 70. On rit beaucoup en lisant les aventures de Font et Val, on y croise Coluche, Le Luron, Jugnot, José Artur, les margoulins du monde du spectacle et la faune de cet après-68 qui reste tiraillée entre l’envie d’être libre et les conventions sociales qui la maintiennent en laisse. La rencontre et l’amitié inoxydable avec le pianiste virtuose Paul Castanier donnent lieu à de très belles pages d’amour comme seuls ceux qui ont vraiment aimé peuvent les écrire.

La dernière partie est consacrée, évidemment, à la renaissance de Charlie Hebdo sous la direction de Cabu et du saltimbanque Philippe Val. S’il avait déjà abordé longuement le sujet dans ses livres C’était Charlie et Reviens Voltaire, ils sont devenus fous, Val y aborde plus en profondeur ses incertitudes, sa naïveté mais aussi sa ligne de conduite, qui l’aide à rester stable même en pleine tempête. Précisons que certains personnages de ce récit sont nommés par des pseudonymes mais, comme ils ne peuvent pas même être considérés comme des rôles secondaires, et pas davantage comme des figurants, cela ne gêne nullement la compréhension de cette grande histoire. Puis on découvre son ennui à la direction de France Inter, les douleurs des attentats de janvier 2015 et sa vie sous protection policière. Un comble pour Philippe Val qui, depuis toujours épris d’indépendance, passe son existence dans une drôle de prison dont le but est de garantir ses «excès» de liberté.

Via la vie de Philippe Val, c’est l’histoire de la gauche contemporaine qui nous est contée. Cette gauche qui, amnésique après la Seconde Guerre mondiale, se réinvente entre un désir d’émancipation universaliste et les tentations totalitaires. Une gauche qui est noble dès qu’elle parle des droits de l’homme mais qui fut monstrueuse en rêvant de Castro, Mao, Staline, Trotski et Chávez.

Val, dès ses débuts avec Font, a toujours dénoncé ceux qui t’imposent leur bonheur à coups de pied au cul. Il a toujours combattu l’obscurantisme, qu’il vienne du Vatican ou de La Mecque. Il ne fut pas de cette gauche qui a acclamé le retour de Khomeini en Iran, bien au contraire, ses premiers textes le prouvent (une parodie du Métèque, la chanson Émigré, le sketch Une journée avec un blasphémateur). Alors il n’a jamais saisi par quelle illusion d’optique ceux qui raillaient avec lui le pape, Jésus et Lourdes ont pu légitimer l’ayatollah, Mahomet et le Hezbollah. Comment ne pas repenser à cette scène de Nous nous sommes tant aimés où le personnage incarnant la vraie gauche conclut qu’ils voulaient changer le monde, mais que c’est le monde qui les a changés ?

À travers son succès sur scène avec Patrick Font durant vingt-cinq ans ans, après avoir écrit pendant dix-sept ans, avec Cabu et toute l’équipe, les heures les plus glorieuses de Charlie Hebdo, c’est l’histoire d’un homme qui a tout de même payé bien cher le prix de vouloir faire rire et réfléchir. Le narrateur du livre, cet autre Philippe Val, est peut-être la personnification de sa raison, de sa volonté, de son panache ou, tout simplement, de la pudeur qui l’a aidé à écrire et raconter ce qui était censé rester son jardin secret. En le paraphrasant, nous pourrions conclure cette belle histoire, qui est belle parce qu’elle a son lot de tristesse: qui pense en accord avec son cœur connaîtra le bonheur de ne pas être applaudi par ses ennemis.

par Anthony Casanova

Anthony Casanova par Babouse

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