Un Printemps… à Bourges ? (3/6)
Par Jean-Pierre de Lipowski

Dans la mémoire de Lipowski

Pour tous ceux qui n’auraient pas lu les deux précédents articles consacrés au tout début du Printemps de Bourges, faisons ici le previously, façon série américaine, ou le résumé de l’épisode précédent pour faire plus long et franchouillard :

On l’a vu, via mon camarade l’écrivain-ex-secrétaire-de-Léo-Ferré Maurice Frot, je fais la rencontre d’un jeune-tourneur-d’artistes-chanteurs-de-qualité : Daniel Colling, qu’on va raccourcir ici en DC, car les previously se doivent d’être concis au max (concision qui n’est pas mon fort, reconnaissons-le… à preuve, je recommence déjà dans le rajout). DC m’arrache à mon statut de café-théâtreux-homme-à-tout-faire pour m’embarquer dans la nouvelle agence artistique, new look, Écoute S’il Pleut, société civile d’artistes qui va très vite représenter une tripotée de chanteurs classés dans ce que les médias vont cataloguer – un peu à l’emporte-pièce – Showbiz de gauche, et ce par opposition au vieux monde de la Variétoche. On aura apprécié, ou pas, dans le second article, mon avis plus que subjectif sur les chanteurs ancienne génération versus la nouvelle.

DC a une idée chevillée à l’âme, celle d’assurer la promotion de ses artistes d’Écoute S’il Pleut, tout en favorisant la mouvance de cette nouvelle génération de la chanson, idée qui va se matérialiser d’un eurêka à Cazals, dans le Lot, le jour où il se prend un coup de foudre pour les festivals en même temps qu’un coup de jus dans les pattes qui manque de le laisser mort, électrocuté.

S’ensuit l’épisode où DC et son équipe d’Écoute S’il Pleut posent les premières bases de ce qui va devenir un Réseau de résistants, tout cela se passant à la MJC de Vichy, une ville qui, rachetant son douloureux passé, voyait donc éclore un noyau de Résistance. Culturelle.

A la fin du second article, nous étions donc resté sur un putain de cliffhanger où nous laissions DC inquiet de constater que les politiques des Maisons de la Culture de ces années 70 sont toutes orientées Théâtre… Fin du previously.

« Euh, oui et non, dit Maurice Frot, y en a une, une seule, qui fait dans la chanson…

– Laquelle ? dit Colling.

– Et bien la toute première, historiquement, des Maisons de la Culture, créée sous l’impulsion d’André Malraux, inaugurée par lui en 1963, la Maison de la Culture de Bourges. Et le hasard servant bien la nécessité, rajoute Maurice, il se trouve que je connais son directeur, Jean-Christophe Dechico, ainsi que quelqu’un qui pourrait porter une oreille plus qu’attentive au projet : Alain Meilland – un aficionados de Léo Ferré -, le responsable de l’Atelier Chanson de cette même Maison de la Culture.

isite officielle à la Maison de la Culture de Bourges, en 1965, André Malraux, Charles de Gaulle, Émile Biasini et Gabriel Monnet

Visite officielle à la Maison de la Culture de Bourges, en 1965, André Malraux, Charles de Gaulle, Émile Biasini et Gabriel Monnet

Rendez-vous est pris illico. Les deux complices rencontrent Meilland qui, enthousiaste d’entrée de jeu, s’associe à cette idée d’événement autour de la chanson, d’autant que, de fait, le projet recoupe les propres ambitions de son Atelier Chanson. (Alain Meilland vient de nous quitter, emporté par une crise cardiaque le 15 octobre 2017).

Étape suivante, le gang Colling-Frot-Meilland monte à l’assaut du patron de la Maison de la Culture de Bourges, le Jean-Christophe Dechico précité. Il se laisse convaincre, en tout cas pour un premier round : La Halle en Fête.

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Jean-Christophe Dechico, Daniel Colling, Alain Meilland

A l’automne 1976, un gros week-end voit la Halle au Blé de Bourges, belle architecture de marché couvert datant du XIXe, accueillir cette Halle en Fête riche d’une déjà superbe programmation artistique ; au réel, on l’aura compris, c’est la toute première pierre du futur Printemps.

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La Halle au blé

Succès public et d’estime pour cette Halle en Fête ; l’impulsion est donnée, on peut cogiter à la suite, soit un premier vrai festival. Ok, mais quand, avec quoi et comment ?

Quand ? Colling a ses idées. La cible première, c’est les jeunes, bien sûr, tant ceux de la ville de Bourges – les Berruyers – que ceux de la région, mais aussi, soyons ambitieux, un public venant de Paris ou d’ailleurs. Car la ville de Bourges à un éminent avantage géographique, elle est pile poil au centre de la France. Pour amener au cœur du Berry des gamins de tout horizon, encore faut-il qu’ils soient disponibles. Donc impérativement période de vacances scolaires. L’été ? Colling n’est pas chaud car Bourges n’étant pas une ville de villégiature, les jeunes jouent les oiseaux migrateurs et vont bronzer leurs plumes ailleurs que dans le Berry. Comme leurs parents d’ailleurs. Qu’avons-nous comme vacances avant l’été ? Cherchez pas : celles de Pâques. En prime, si l’on retient Pâques et que, chance et efforts aidant, on parvient à construire un véritable événement, rayonnant, récurrent, on s’inscrit comme premier grand festival dans l’année, on passe de facto avant tous les autres.

Les dates sont arrêtées, le premier Festival de la Chanson se tiendra en avril 1977.

Avec quoi ? Là, on touche à l’éternel nerf de la guerre : le pognon. Un deal de co-réalisation est passé entre Écoute S’il Pleut – ESP pour les intimes – et la Maison de la Culture de Bourges. Architecte du festival naissant, Colling propose un avant-projet, très vite suivi du projet définitif aux termes duquel ESP est en charge de la programmation et de la communication tandis que la Maison de la Culture assure la part technique et le financement ; ce partage des tâches vaudra jusqu’en 82, année où le Printemps deviendra autonome et assumera donc seul son destin.

Comment ? Ici, on rejoint le postulat de base du concept de Daniel : la concentration Espace-Temps. Le Temps : une petite semaine soit 5 jours non-stop. L’espace : Daniel, par expérience professionnelle, et pour l’implication dans la ville, de la ville, ne veut pas du gros rassemblement façon Woodstock, soit un champ, une grande scène et, dessus, des artistes qui s’enquillent les uns derrière les autres avec juste les apnées nécessaires aux changements de backline. D’abord et tout simplement car Bourges, à Pâques, c’est pas Côte d’Azur côté climat, peut faire très bon mais parfois juste y neige (on a connu…), et les applaus avec des moufles, ça casse sérieux l’ambiance. Donc, on sera en salles de spectacles et l’ensemble concentré autour de la Maison de la Culture qui, en prime, bénéficie en face d’elle de la longue Place Séraucourt, idéale pour accueillir les infrastructures de l’événement ; cette concentration dans l’espace est donc claire et voulue, si l’on atomise en effet les réjouissances dans tout Bourges, il n’y a plus foule ni melting pot, ce qui est le propre d’un festival.

On le sait, pour que quelque chose prenne forme, existe, il faut lui donner un nom. Et ça… Faut que ça colle à l’idée, nouvelle chanson, soit la résurgence d’un art populaire et éternel mais qui s’est ankylosé dans l’hiver des habitudes, faut que ça dise où ça se passe, faut, faut, faut… Là, sans ambiguïté de mémoire, c’est clairement dans mon petit deux pièces de Paris 15e que l’on va accoucher du nom. Présents : Colling, ma compagne Viviane, moi, et notre complice le journaliste Jacques Vassal.

C’est Colling qui va trouver le premier terme de Printemps. C’est aussi simple qu’emblématique, ça évoque la montée de sève, l’arrivée des beaux jours, et en prime, c’est bête, ça indique la période. Tous les présents trouvent ça aussi judicieux qu’évident.

« Un Printemps à Bourges… poursuit Colling, nez en l’air à chercher le titre sur mon plafond.

– Non, murmure Vassal, Le Printemps DE Bourges

Le Printemps DE Bourges… répète doucement Colling.

– Ah oui, bien ! dis-je, car vous savez ce que ça évoque, ça chante à l’oreille comme un truc révolutionnaire, Printemps 68, Printemps DE Prague…

– Le Printemps de Bourges… reprend une nouvelle fois Daniel, ne cherchons plus, camarades ! C’est ça, 100 % ça. Champagne ! T’as que du Perrier… Bon, on fera avec. »

acques Vassal ici en compagnie d'Alan et de Marie-Jo Stivell (photo A. Leauté)

Jacques Vassal en compagnie d’Alan et de Marie-Jo Stivell (photo A. Leauté)

 Et c’est parti pour ce premier Printemps de Bourges, c’est parti pour quelques mois d’intense boulot car avril nous arrive dessus à la vitesse du temps qui passe. Adepte des nuits sans sommeil, Daniel va pas être déçu du voyage car les circonstances vont le priver des deux acolytes avec lesquels il vient de mettre le feu au poudre… Maurice Frot d’abord : notre écrivain vient de replonger tête première dans la littérature pour écrire son roman Le Dernier Mandrin (Éditions Grasset), immersion tellement profonde que, la mort dans l’âme car il a été jusqu’à là partie prenante du dossier, il ne pourra même pas être présent lors du premier Printemps.  Côté Alain Meilland, idem, il s’est engagé à monter le spectacle Deux mille ans de chansons pour ce premier Printemps et lui aussi s’immerge dans écriture et mise en scène. Bon, reste le sympathique Jean-Pierre Moreau, c’est à dire moi sous le nom que j’offre en matière de production à l’époque (ne rentrons pas ici dans fait que j’ai deux noms, Moreau et de Lipowski, ça nous emmènerait trop loin, c’est hors sujet et on a pas la place); j’aide Colling autant que je peux depuis Paris, mais notre Daniel devra quand même se fader seul, de ses petites mains, avant-projet et projet, bibles laïques du festival.

L’équipe de ce premier round ? Autour de Daniel et côté Paris, il y a donc une majeure partie de l’équipe d’Écoute S’il Pleut, rejointe par Béatrice Fay, productrice de concerts sur Bordeaux à l’époque (et compagne, on l’a vu au chapitre 2, de Daniel Colling) ; les attachées de presse Béatrice Soulé et Nicole Higelin (mère d’un gamin qui ne s’appelle pas encore Arthur H.), deux complices dont l’épais carnet d’adresses va oeuvrer plus d’une fois pour la bonne suite de l’histoire ; François Clavel, dit Fernand (cet historique compagnon de route de Colling − leur complicité remonte à leur lycée lorrain -, comme Alain Meilland, a eu la mauvaise idée de nous quitter en septembre de cette année) et enfin les conseillers es-chanson que sont Jacques Vassal et Frank Tenaille. Côté Bourges, Jean-Christophe Dechico, patron de la Maison de la Culture, et François Carré, directeur technique de cette même Maison de la Culture, sur lequel Colling va s’appuyer pour tout ce qui ressort du terrain des opérations de ce premier Printemps ; avec les années, cet magnifique barbu François Carré va s’imposer comme le maillon indispensable de tout ce qui est technique et infrastructures, tellement indispensable qu’il va rester le grand démiurge logistique du Printemps pendant 26 ans !

Dans le groupuscule actif, n’omettons pas de citer Bernard Batzen, spécialiste Rock et donc en charge des programmations du même tonneau, et Jacques Erwan, programmateur chanson, tous deux rejoignant nos troupes dès 1978.

Bourges, qui est quand même une des plus belles villes de France, en terme d’architecture, de patrimoine historique, compte donc cette grande esplanade de la Place Séraucourt au pied même de la Maison de la Culture. C’est au bout de cet espace, sur lequel pour partie se joue encore aujourd’hui le Printemps, qu’est alors implantée la scène principale, un chapiteau de 5000 places – il nous semblait énorme en 1977 mais apparaît aujourd’hui bien riquiqui vu que le festival fit bien mieux par la suite.

hapiteau

Faire une programmation d’artistes, tout le monde un peu expérimenté sait faire, c’est facile quand t’as l’argent (encore que…), un peu plus raide quand t’en as moins. En revanche, trouver l’idée, le truc qui va sublimer la chose, lui donner son identité, le symbole qui va accrocher les esprits, donner le bon grain à moudre aux médias, ça te tombe pas tout rôti dans ta grille de programme pour laquelle, comble de malheur, tu n’as même pas Excel à l’époque. C’est vous dire. Et là, le malin Colling, à force de tchatche artistique avec ses camarades conseillers au programme, à coups de cigarettes cramées avec des Higelin, des Val, voire même des Cabu, mais sans tabac en ce qui le concerne vu qu’il ne fumait pas (on comprendra le pourquoi de Cabu un peu plus tard), c’est donc là, disais-je, que Colling va un beau jour harmoniser tout ça – le fameux esprit de synthèse évoqué en chapitre 2 – et trouver le parfait point d’orgue à ce premier festival, le truc qui propulse cette nouvelle génération de la scène tout en l’unifiant avec ses fondamentaux. Quel truc ? Simple mais gonflé : un concert mêlant modernes et anciens, un spectacle associant coup de chapeau à Charles Trenet suivi de la participation du pape de la chanson française, sa figure tutélaire, le Fou chantant lui-même.

L’idée est splendide ; Higelin, Font et Val, Leny Escudero, Alain Meilland, tout ce beau monde évidemment accompagné au piano par Paul Castanier, tous à genoux devant l’énormité du talent de ce poète foldingue qui a importé le swing en France, se déclarent prêts à assurer cette première partie du spectacle sous forme d’hommage. Reste à signer le poète lui-même et là, Colling va y choper quelques cheveux blancs.

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Le Printemps version Cabu

Fin de l’épisode, à suivre la semaine prochaine avec la 4e partie : « Le dentiste de Charles Trenet ».

par Jean-Pierre de Lipowski

Cet article est extrait du webroman «Otium», de Jean-Pierre de Lipowski, ou, selon les dires de l’auteur, il raconte «sa vie, son œuvre, ses ongles cassés», avec force photos, archives son et vidéos et, accessoirement, humour.

Liens: site de J-P Lipowski

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