Le Printemps, Mitterrand et moi (1/2)
Par Jean-Pierre de Lipowski

Dans la mémoire de Lipowski

ou comment Gainsbourg devient Président de la République…

1988, début d’année… Tout commence par quelque chose qui ressemble à une impasse. En 88, je suis directeur de la communication du Printemps de Bourges. Rapide évocation de ce Printemps de Bourges  pour ceux qui débarquent sur la planète : traditionnellement, ce festival de la chanson (premier du genre car créé en 1977) se déroule chaque année en avril, durant les vacances scolaires de Pâques. Pourquoi vacances, pourquoi Pâques, me direz-vous ? (Merci d’éviter le Pourquoi Bourges ? car cela compliquerait trop, nous emmènerait au centre de la France, à Bourges en l’occurrence et, dans cet article, on a pas la place de tout expliquer.)

Pourquoi vacances ? car le public du Printemps de Bourges est jeune, théoriquement, et les jeunes doivent bosser, à l’école – faute de bosser à la maison –, et il leur reste que les vacances pour aller dépenser les sous de leurs parents aux concerts du festival. Pourquoi Pâques ? Car le créateur du festival, Daniel Colling, voulait en faire le premier des grands événements culturels de l’année ; en se mettant à Pâques, il grillait tous ses petits camarades qui arrivent plus tard dans la saison, en général aux beaux jours. Cette brillante stratégie – efficace – nous valut de nous faire doucher durant des années par la météo humide de Bourges en avril.

Réunion Printemps de Bourges

Sous cette douche, on avait notamment ceux que l’on revoit ici en réunion et le moustachu qui lève le doigt, c’est le fameux Daniel Colling, le patron du Printemps.

Quand vous êtes directeur de la communication, votre principal boulot est de faire de la communication, justement. Accessoirement, vous pouvez draguer les filles mais c’est pas spécifique à ce métier. La particularité de la com’, comme on dit déjà à l’époque, c’est que, au printemps 88, ça tombe juste en même temps que le plus gros bordel de com’ que connaisse régulièrement la France, j’ai nommé la campagne présidentielle. Rappelez-vous (pour les vieux), en ce début d’année 1988 tout le monde attend la fameuse décision du Président de la République : François Mitterrand (avec deux T et deux R, j’ai failli faire une putain d’erreur une fois, rattrapée de justesse, donc depuis je sais l’écrire, Mitterrand…).

François Mitterrand va-t-il concourir pour un second mandat ? Ou pas. Cela agite depuis un moment les milieux politiques, les milieux médiatiques, tous les milieux, sauf le milieu au singulier, les truands se tamponnant toujours grave de la Présidentielle.

On se souviendra aussi que, en 1988, le règne mitterrandien est bien au-delà des déçus du socialisme, ceux là même qui étaient trop vite déçus ; dès septembre 1981 en effet, Mitterrand n’est pas au pouvoir depuis 5 mois, que nombre de partisans se déclarent soi-disant déçus. A quoi ils s’attendaient, à la descente d’un Jésus politique sur terre ? J’ai voté Mitterrand en 81 mais je m’attendais pas à des miracles, messianiques. Cette expression déçus du socialisme était comme d’hab’ une pure invention, ou mise en avant, des médias, toujours à l’affût du titre, réducteur, qui fait vendre. Un con, ou opportuniste – c’est la même chose -, avait dû laisser fuser ça au sortir ça d’un Palais Bourbon ; un con, ou opportuniste, de journaliste – c’est la même chose -, avait entendu ça, avait jugé que cela ferait un bon titre pour son papier, l’avait servi ; d’autres cons médiatiques – et probablement anti-mitterrandiens – s’étaient jetés sur la formule et voilà, une semaine plus tard les déçus du socialismes faisaient les gros titres. Connerie humaine !

En 88, la présidence va pas terrible mais Mitterrand continue pour autant à fasciner, notamment les foules, et ça, ça peut faire surprise aux élections à venir. Donc, tout le monde attend de savoir s’il replonge ou pas. Le moindre discours est épié, sa moindre inauguration des chrysanthèmes voit fleurir une meute de journalistes, tout le monde attend le scoop.

Quoiqu’il en soit, Mitterrand ou pas, quand on veut faire une campagne de pub pour un festival dans ce bazar qu’est une campagne électorale, surtout avec les maigres moyens de publicité d’un festival culturel, on se dit qu’on est mal barré : le Printemps de Bourges va tomber juste un mois avant les élections de mai 88, toutes les annonces du festival seront anecdotiques, toutes ses affiches écrasées, recouvertes avant même d’être collées. Voilà donc l’impasse dont on parlait au début.

J’en suis donc là, dans ma salle de bain, à me raser au propre et au figuré avec cette angoisse quand me vient une idée tellement évidente qu’elle fera marrer tout le monde deux heures plus tard au bureau parisien du Printemps de Bourges. Idée validée dans la seconde par le patron, Daniel Colling. Une fois validée, faut juste la mettre en œuvre, et c’est jamais simple, c’est bien ce qui distancie une bonne idée de sa potentielle réalisation.

L’idée : on ne peut pas se battre contre la campagne électorale, on ne fait pas le poids. Puisqu’on on ne peut pas aller contre, il faut aller avec, s’y coller, l’épouser, surfer dessus. De préférence en déconnant. D’où le thème de la campagne de pub proposée pour le Printemps de Bourges 88 : « Un Festival pour tous les Français ». On transforme le discours culturel en slogan d’élections. L’idée est simple, un rien culottée, encore fallait-il l’avoir. Merci.

Béatrice Soulé, gauche cadre, Nicole Higelin à droite

Je suis dans le bureau d’une des deux attachées de presse du Festival, Béatrice Soulé (l’autre est Nicole Courtois-Higelin, la maman d’un charmant bambin qui, à l’époque, ne s’appelle pas encore Arthur H.) J’expose mon idée à Béatrice. Elle se marre, elle aussi, trouve l’idée lumineuse, et m’écoute ensuite lui dire que je voudrais tourner la pub, celle qui va être diffusée par notre partenaire télé de l’époque, TF1, façon reportage JT télévisé. Scénario : le gouvernement de la Chanson se réunit en conseil des ministres pour statuer sur le prochain Printemps de Bourges : « Un Festival pour tous les Français ».

« Et l’idéal, dis-je à Béatrice Soulé, pour faire vrai, serait de tourner ça à… l’Élysée.
– Tu veux tourner le spot du Printemps de Bourges à l’Élysée…? C’est juste le lieu simple que tu imagines pour ton idée simple ?
– Juste, oui.
Si je dis ça à ma copine Béatrice Soulé, ce n’est pas par hasard. Dans ces années socialistes, Béatrice s’avère en effet un des bras séculiers audiovisuels du couple Lang, Monsieur et Madame, les deux ministres de la culture.
« Tu veux l’Élysée… » répète-t-elle en sortant son énorme carnet d’adresses de sous la pile de paperasses s’étalant sur son bureau.

On est courant janvier 88, je dois, au plus tard, tourner début mars. On a un mois. Béatrice va démontrer une fois de plus son efficacité car, huit jours plus tard, on a une réponse. Ce n’est pas passé par Lang mais cela a suivi un chemin encore plus direct. Béatrice a appelé Frédérique Bredin, conseillère du Président, et le PR a dit oui. Sur le principe. Reste à régler les détails et, comme on va le découvrir, ça va pas être une affaire de détails. Mais je ne peux m’en prendre qu’à moi, aussi, et me raser la barbe, face au miroir de ma salle de bain, sans me couper avec des idées saugrenues.

Rendez-vous est pris, pour moi, avec le dir’ com’ de Mitterrand, rue de l’Élysée, la petite rue qui jouxte le Palais éponyme et où se trouve nombre de bureaux administratifs de la Présidence, car l’Élysée, je connais, j’ai visité, c’est pas grand du tout, le Palais doit annexer nombre de bureaux alentours.

Gérard Colé et François Mitterrand

J’arrive en face de Gérard Colé, le dir com en question, avec mon scénario de pub sous le bras. Petit bureau, blanc, pas du tout présidentiel, riquiqui même, le mètre carré est cher dans le 8e. Derrière Colé, un mur-images plein de télés, qui marchent, son coupé, une chaîne par écran, le gars surveille tout le PAF en permanence.

Mon scénario est simple, mais efficace. Un ballet de voitures officielles pénètre dans la cour de l’Élysée sous la voix off d’un commentateur de JT classique ; des cravatés-ministres – joués par des artistes stars du Printemps de Bourges 88 – sortent des limousines, montent le perron en évitant une meute de journalistes ; on les voit ensuite réunis dans la salle du conseil des ministres. La voix off dit, en gros : « Ce matin, conseil des ministres du Gouvernement de la Chanson, à l’ordre du jour : le Printemps de Bourges. A l’issue du conseil des ministres, le premier ministre nous a déclaré… » et là, cut, on tombe sur le premier ministre de mon scénario, Manu Dibango, qui dit, avec un putain d’accent africain comme il sait bien le faire : « Le Printemps de Bourges, un festival pour tous les Français dis donc ».

Je suis dans le fauteuil en face de Gérard Colé, et, malgré son nom, je sens que là, sur le premier ministre un peu noir, ça va pas coller. Et ce pour deux raisons : 1) je suis un rien en avance sur l’histoire, Obama est loin d’être élu, et donc un chef de gouvernement black, c’est un peu violent pour notre cinquième république, d’autant que, 2) je n’ai pas été sans remarquer que nous sommes un peu en cohabitation, sur le moment, que c’est Jacques Chirac le premier ministre, et que le switcher au profit de Manu Dibango… Gérard Colé ne sent pas la blague. Bien qu’à son rictus je soupçonne que, dans l’absolu, la blague l’amuserait plutôt. Mais nous sommes dans un monde relatif.

Fort de cela, mon cher Jean-Pierre, il faudrait, je pense, remanier quelque peu le scénario. L’arrivée des voitures dans la cour de l’Élysée, image récurrente, officielle, très bien ; le perron, les journalistes, parfait. Oubliez la salle du conseil des ministres, le salon Murat, car c’est le domaine du gouvernement actuel, de droite, donc je ne peux marcher sur leurs plates-bandes. En revanche, il peut y avoir des plans dans le salon d’apparat, puis, pourquoi pas, vous voyez, je vous aide à concevoir un autre scénario, on l’écrit même ensemble… » le on est un peu excessif, il est juste en train de l’écrire tout seul, « … et à la fin, on voit, par exemple, un de vos artistes-ministres signer l’ordonnance officielle du Printemps de Bourges. Non ?

– Oui Gérard dis-je, à cet homme qui ne doit pas aimer qu’on lui dise non.
– Pour la signature officielle à la fin… Vous avez qui dans votre casting d’artistes ? »

Je lui explique que tout cela s’est fait très vite, le casting n’est pas encore bouclé, mais que j’espère avoir Julien Clerc, Charles Aznavour, Manu Dibango justement, et aussi Gainsbourg, « Il vient de donner son accord de principe pour le tournage.

– Julien Clerc hum… non… Aznavour ? trop vieux ; Gainsbourg ? Mais c’est parfait ça, Gainsbourg ! »
Je suis sidéré du choix.

« Euh… Gérard, mais celui qui signe l’ordonnance, dans un bureau sous les ors de la République, comment dire…  dans le film, euh… ça va représenter le Président de la République… et, comment dire ? Gainsbourg, avec son image… sulfureuse, en Président de la République !? Je ne sais pas très bien si vous voyez ce que je veux dire…
– Ah non non, Gainsbourg, c’est très bien. Parfait même. Bon, vous êtes gentil, vous me remettez tout ça au propre, vous me le faxez, je valide et ça roule.

Je vais pour prendre congé, assez satisfait au final car si le scénariste que je suis peut se sentir floué sur son script, le producteur que je suis également sent qu’il a quasi obtenu son prestigieux lieu de tournage, quand Colé rajoute : « Vous voulez Mourousi ?
– Comment ça Mourousi ?
– Pour la voix off du film.
– Ah bah oui, ça serait génial, mais Mourousi, je n’ai pas les moyens de… ». Pour les plus jeunes, soit les plus incultes, rappelons que Mourousi à l’époque est la star absolue des JT. Dans l’ordre de succession, il y aura par la suite Poivre d’Arvor.

Là, Colé va me faire un petit coup de frime qu’autorise le Pouvoir.

– Attendez… » Il saisit son téléphone, ne compose rien sur son clavier, appuie juste sur un bouton. « Yves ? C’est Gérard. Ca va ? » Il écoute un instant son interlocuteur, rit. « Non non, reste calme, c’est pour autre chose. Dis-moi, j’ai en face de moi un monsieur qui prépare une pub pour le Printemps de Bourges, il va t’appeler de ma part, tu l’écoutes et tu vois ce que tu peux faire. Je te fais la bise. »

Ce qui m’amuse, in petto, c’est que j’ai bien compris que Mourousi, recevant un coup de fil du dir’ com’ de l’Élysée, en ce moment où, fébrile, tout le monde attend que Mitterrand se prononce sur sa candidature, espère bien qu’en tant que star d’un JT à audimat, c’est lui qui va avoir le scoop. Il a dû être déçu du coup de fil. D’ailleurs, au final, Mourousi ne fera pas la voix off du film, c’est Yann Arribard, une des deux plus belles voix de la radio FM, qui se collera à la tâche.

Je quitte le bureau du Gérard Colé un rien perplexe. C’est un malin, le dir com du Président, il est payé pour ça, en accolant l’image d’un Gainsbourg à celle de Mitterrand qui, on le sait, finira par se représenter aux élections de mai 88, et ce pour une pub passant un mois avant lesdites élections, il vise une modernité de l’image présidentielle, il cible autant le grand public que les gamins. Pas bête. En tout cas Mitterrand sera réélu. Bon, on est pas tout à fait sûr que ce soit uniquement grâce à ma pub, un peu d’humilité ne nuit pas dans ce monde de brutes. Et d’égo.

Fin de la première partie mais à suivre, avec l’aventure du tournage, dans la prochaine édition du Coq des Bruyères.

par Jean-Pierre de Lipowski

Cet article est extrait du webroman « Otium », de Jean-Pierre de Lipowski, ou, selon les dires de l’auteur, il raconte « sa vie, son œuvre, ses ongles cassés », avec force photos, archives son et vidéos et, accessoirement, humour.

Liens: site de J-P Lipowski

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