Le Printemps, Mitterrand et moi (2/2)
Par Jean-Pierre de Lipowski

Dans la mémoire de Lipowski

ou comment Gainsbourg devient Président de la République…

Résumé de l’épisode précédent : Jean-Pierre de Lipowski, dir’ com’ en 1988 du « Printemps de Bourges », a eu une brillante idée de scénario pour la pub du festival, la tourner dans un endroit simple : l’Elysée…

Quelques semaines après ma rencontre avec Gérard Collé, le di’ com’ de Mitterrand qui modifie mon scénario initial, on se retrouve un samedi – le jour qu’on nous a octroyé car, hors guerre nucléaire, la Présidence est calme sur les week-ends – à l’Élysée avec toute l’équipe de tournage. On y débarque à huit heures du mat pour installer le matos et, au début, on marche dans des charentaises. Comprendre on marche feutré. Respectueux, silencieux, impressionné du lieu. Au début. Au bout d’une heure d’installation, on a complètement oublié où l’on est et on beugle dans les couloirs : « Putain ! Pourquoi on a pas monté le travelling au premier !? » ou « Quel est le con qui occupe le réseau de talkie pour dire des conneries !? » A tel point qu’une sorte de majordome, nœud papillon, redingote queue de pie, collier chaîné au cou, surgit à un moment donné et sur un ton cauteleux nous dit : « Pourriez-vous faire moins de bruit s’il vous plait, car le Président est dans son bureau et tente d’y travailler… »

Ah bon, Tonton est là ? On ne l’a pas vu arriver.

Les artistes-ministres arrivent, à l’heure, pour le tournage ; on commence par le ballet des voitures dans la cour de l’Élysée, tout se passe on ne peut mieux. On attend Gainsbourg, et je m’inquiète de l’état dans lequel il va être. Bourré, peut-être pas, il est convoqué pour neuf heures du matin et je n’imagine pas qu’il tartine son petit dej’ au Pastis 51, encore que… Mais non, quand Gainsbourg débarque, j’en fais un double take tellement je le reconnais pas. Il est en costume-cravate trois pièces, et rasé ! On lui a dit qu’il jouait les officiels et Gainsbourg est rentré sans problème dans le costard de l’emploi. Mais la transformation est étonnante, vue l’image habituelle qu’on a du Serge national. Rappelons ce mot de Desproges à propos de Gainsbourg : « Le seul génie qui ressemble à une poubelle »… En fait, il faut le savoir, sous des dehors de clodo, un personnage qu’il s’est composé et qu’il a fini par épouser avec le temps, Gainsbourg est d’une conscience professionnelle absolue, précise, maniaque même.

Béatrice Soulé, celle dont on parlait précédemment (voir 1ère partie), m’a raconté qu’un jour, dans le salon de l’hôtel particulier de Gainsbourg, celui de la rue de Verneuil, elle est en réunion avec la star. Le salon est noir, du sol au plafond, moquette, mobilier, accessoires, tout est noir. Béatrice est dans un canapé, face à Gainsbourg, et lui expose le projet qui l’amène. Elle allume une clope et, tout en tchatchant, attire vers elle le gros cendrier noir qui trône au beau milieu de la table basse. A partir de là, et pour une raison qu’elle ne s’explique pas sur l’instant, il lui semble qu’elle a perdu l’attention de Gainsbourg. Il ne la regarde plus du tout, ses yeux se sont désormais fixés sur le cendrier entre eux. Au bout d’un moment, Gainsbourg se penche, attrape le cendrier, et le fait reglisser au beau milieu de la table en ébène noir, à l’endroit précis, voulu par Gainsbourg, qu’il n’aurait jamais dû quitter. Béatrice est sidérée, elle vient d’avoir la démonstration de l’étonnante maniaquerie de celui qui a construit une image de bordéleu notoire.

« Le seul génie qui ressemble à une poubelle« 

Gainsbourg tourne sa sortie de la Renault ministérielle, écoute, suit les recommandations du réalisateur, Patrice Gautier, tout se passe nickel mais soudain, au vu de la caméra, une impulsion le démange. « Et tu veux pas, dit-il à Patrice, qu’on déplace la caméra pour attraper ma sortie sous un autre axe ? »

Comment dire non à Serge Gainsbourg qui, en prime, a demandé ça tout gentiment ? « Si tu veux, Serge, on peut essayer. » Et on déplace la caméra, Gainsbourg devenant pour un temps réal à la place du réal, on refait les prises.

Sur le coup des onze heures, qui je vois débarquer, deux autres stars pas du tout prévues sur ce tournage, mon camarade Cabu escorté de Cavanna. Cabu prépare un album de sa série Tonton et est venu croquer des pans d’architecture du palais présidentiel. Cavanna, je sais pas, il voulait sans doute prendre l’air et profite de cette journée portes-ouvertes. Du coup on les invite à notre catering, dans un des salons d’honneur, excusez du peu, et on mange un morceau ensemble.

Passés les quelques plans de nos ministres-artistes dans les salons, on s’installe pour la dernière séquence dans le bureau de Jean-Louis Bianco, le secrétaire général de l’Élysée ; j’aurais bien piqué le bureau de Mitterrand mais je me sentais pas d’aller lui demander. C’est là que Gainsbourg va nous jouer le final, la signature officielle du dossier Printemps de Bourges.

La particularité du cinéma, ce n’est pas de moi et je ne sais plus qui l’a dit, c’est que « l’on attend ». On attend que la lumière soit prête, c’est jamais rapide, on attend que la caméra soit chargée, ça, ça va plus vite, on attend que le travelling soit calé, que l’accessoiriste est affiné x petites conneries que, au final, on ne verra pas dans le plan, etc. etc. ça n’en finit pas. En général, quand tout est fin prêt, on a perdu la star qui a craqué et est parti au bistrot. Alors qu’on aurait pu craindre cette éventualité, surtout avec Gainsbourg, non, le pro de chez pro est dispo, maquillé, opérationnel.

Mais là, pour l’heure, je suis assis dans un canapé du bureau de Bianco et j’observe toutes mes petites fourmis ouvrières s’affairer au ralenti. Un membre de l’équipe de Tonton, qui glande là à superviser notre affaire, s’installe à mes côtés. Je dirais bien son nom, ça me démange un peu, je l’ai en effet trouvé indélicat ce jour là, mais au fond il n’a tué personne et je ne veux pas atteindre, a posteriori, à son image. Il m’a juste sévèrement choqué.

Je suis donc là assis avec Monsieur X et, pour meubler, on discute de l’Élysée en général. Il me parle du PC Jupiter, le blockhaus souterrain d’où le Président peut déclencher le feu nucléaire, un secret de polichinelle, du fait que, quoi qu’il arrive, qu’il pleuve, qu’il vente, une permanence est assurée H24 à la Présidence et que le Président doit toujours se trouver à 30 secondes max d’un téléphone – le portable n’existait pas encore -, bref de toutes ces choses réjouissantes mais qui existent et qui font que l’on peut, théoriquement, dormir sur ses deux oreilles. Bien que ce ne soit pas facile, j’ai mille fois essayé, je m’endors toujours au final sur l’oreille droite.

On en est donc à parler du « secret » en général quand j’entends le type me dire : « C’est comme la fille de Mitterrand… »

– Quelle fille de Mitterrand… !?

– La fille cachée, Mazarine, tout l’establishment politique, ET médiatique, est au courant qu’il a une fille, adultérine, gardée H24 par le SPHP (Service de Protection des Hautes Personnalités, rebaptisé plus tard en SDLP), et personne n’a jamais rien dit, personne n’a jamais balancé l’info. C’est une des vertus de notre démocratie, française, le respect de la vie privée. »

Bah si on compte sur des types comme toi pour le maintenir, le respect de la vie privée ! Je suis à la fois flatté d’être ainsi intronisé dans l’establishment, alors que j’en demandais pas tant, et en même temps sidéré que ce type, pour juste frimer, dise un truc pareil à un trouduc comme moi, alors qu’il le connaît depuis un bon quart d’heure.

Jean-Edern Hallier

On est en 1988, la révélation Mazarine n’interviendra que six ans plus tard, suite à la photographie des nains de Paris Match qui en font leur Une, avec, soi-disant, la bénédiction de Tonton qui, voyant la mort se rapprocher et n’ayant plus rien à perdre, voulait partir en officialisant cette fille jusqu’à là occultée. Jean-Edern Hallier, le bien nommé Idiot International, paix à son âme bien qu’il ait rarement foutu la paix aux autres, avait bien tenté de balancer le scoop en 82, mais il s’était pris une baffe dans le strabisme et était resté cois.

J’ai un problème avec les journalistes. J’ai bien failli faire partie de cette caste, coup de chance, ma vie (et ma mère…) en a décidé autrement. Et pour couvrir leur soif de ventes, et donc leurs salaires de fin de mois, ces enfoirés parlent de « nécessité de transparence en démocratie ». A l’époque, en 88, c’était encore calme. On a vu plus tard ce que ça pouvait donner, de Sarko à Hollande, en passant par la pipe de Clinton. Quel rapport y a-t-il entre la sexualité des gens qui nous gouvernent, tant qu’ils se vautrent pas dans la pédophilie, et leur façon de gouverner ? J’entends bien qu’ils baisent, les mecs, oh oui, c’est même salutaire, ça leur permet d’éjecter leurs angoisses, et Dieu sait s’il y en a, dans ce business, ça leur permet d’avoir les réflexes affutés et de faire le job. C’est pourquoi, dès que je vois pointer aujourd’hui une merdouille genre « culottes sales » dans les médias, même sur quelqu’un pour qui je ne voterais pas, je pars vomir.

Je me suis levé du canapé, fier et consterné d’être désormais dans l’establishment, et j’ai laissé notre réal lancer le dernier plan du film.

Il me fallait un bon musicien pour adapter la seule musique imaginable sur ce clip, mais revue façon Printemps de Bourges, la Marseillaise, j’ai demandé à mon camarade Jean-Pierre Alarcen.

Jean-Pierre Alarcen, guitare héro frisé

Pour les plus jeunes, Jean-Pierre était, dans les années 70-80, le guitar héro français. Il a notamment été compagnon de route d’un sacré anar de la chanson, François Béranger, puis s’est ensuite coltiné Renaud ; je dis coltiné car, selon ses confidences, la vie au quotidien avec Renaud Séchan, un peu autiste quand même, il faut bien le dire, n’a pas toujours été simple. Mais peut-on être star et simple ? Y en a, mais ils se planquent. Je vous donnerai les noms ailleurs. Pour évoquer combien Alarcen était connu à l’époque, on rapporte un mot soi-disant entendu, dans le public, lors d’un concert de François Béranger : un type se retourne vers son copain et lui demande : « C’est qui le type qui chante à côté de Jean-Pierre Alarcen ? »

La Marseillaise de Jean-Pierre s’ouvre sur un cri de guitare et, en 30 secondes, durée contractuelle de la pub, s’est torché, tout y est, dans l’énergie pure. Un copain, Eric Basset, producteur de spectacles et parmi ceux-ci de shows pour le PS, reprendra plus tard cette Marseillaise d’Alarcen pour une tournée électorale. Avec celle de Gainsbourg, bien sûr, c’est les deux Marseillaise que je préfère.

Je vous laisse maintenant avec la pub, on se retrouve après.

Le casting de la pub (sans Julien Clerc, cette andouille s’est dégonflé et s’est fait porter pâle) par ordre d’apparition à l’image : Elli Medeiros, superbe plante avec ses yeux bleus-gris et ses jambes magnifiques sortant de la R25… Charles Aznavour, j’adore son resserrement de cravate au sortir de la bagnole et son sourire no comment aux journalistes, le pro quoi, qui a bossé son attitude ; Jean-Louis Aubert qui s’est inventé des lunettes pour se vieillir ; Roberto Piazza ou Little Bob, du groupe Little Bob Story, montant le perron en rocker ; Manu Dibango, qui a failli être Premier Ministre ; Éliane Boëri (Les Jeanne) serrant la main à Paul Personne ; Gérard Blanchard qui vient s’asseoir en face d’Aubert ; Éliane et Little Bob again dans le salon d’apparat ; l’Affaire Louis’ Trio portefeuille sous le bras, puis le travelling sur le boss, Gainsbourg, s’asseyant dans un fauteuil présidentiel comme s’il faisait ça tous les jours, et signant de son nom, Serge 1er Roi des Français, le dossier du Printemps de Bourges.

Avant le packshot final, on a un tableau avec les stars du Printemps de Bourges 88, à savoir Boy George, Serge Gainsbourg, Julien Clerc, Manu Dibango, Elli Medeiros, Michel Jonasz, Jean-Louis Aubert, Johnny Clegg, Frank Zappa. Belle affiche 88, is’n it ? Pour être cohérent avec cette campagne de pub, il me fallait en effet une affiche représentant ce Gouvernement de la Chanson. L’idée première était une photo officielle sur le perron de l’Élysée, mais allez donc réunir toutes ces stars en même temps et trois mois avant. Faut au moins avoir le bras aussi long que Michael Jackson, et moi je danse comme une patate. Donc l’idée suivante était un tableau, de préférence hyper réaliste pour pas qu’il y ait confusion. Je suis allé chercher un peintre du genre : Daniel Solnon. Pour tout dire, j’ai été un rien déçu du résultat mais avec le recul, je ne pense pas que le talent de Solnon soit en cause mais bien le peu de délai qu’on lui avait donné pour performer l’œuvre, tout se faisant il est vrai sur les chapeaux de roues.

Sans le vouloir – non, en le voulant –, j’ai fait très fort avec cette idée. TF1 l’a diffusé x fois, selon le contrat de partenariat qui nous liait à eux, mais le clip a tellement bluffé les autres télés qu’il s’est retrouvé sur toutes les chaînes de l’époque. J’étais pas peu fier. Je le suis encore un peu ? Ah bon, j’avais pas remarqué.

Fin (ou presque) de l’histoire.

Addendum : Deux ajouts à cette aventure, le premier venant de Patrice Gautier, le réalisateur de la pub Printemps de Bourges :

Patrice Gautier : « Si Gainsbourg souhaitait qu’on déplace la caméra, c’est parce que, fragile (et sûrement déjà malade, il disparaîtra 3 ans plus tard), il savait qu’il était dans l’incapacité de descendre de la voiture assez vite pour que cela soit monté. D’ailleurs, comme on le voit dans le film, sa sortie de voiture n’a pas été montée… Même chose quand il m’a demandé combien de temps j’avais prévu pour le plan signature. « 2 secondes et demi, max 3″… Alors, à voix basse, il m’a dit qu’il n’y arriverait pas : en effet, il tremblait tellement ! Je lui ai dit : « Pas de problème Serge, on fera un soft cut et on n’y verra que du feu ». Ce qui a été fait. J’ai été extrêmement touché de la détresse de ce génie qui ne ressemblait pas tant que ça à une poubelle, et j’ai gardé ses 4 ou 5 signatures, genre d’autographe qu’on ne demande pas à un homme comme lui… »

Le second ajout vient de Daniel Colling, patron du Printemps de Bourges :

« Sais-tu, mon cher Jean-Pierre, pourquoi Mitterrand a honoré de sa visite le Printemps de Bourges 88 (un festival rock ! terme encore quasi grossier à l’époque) et y est surtout resté onze heures d’affilée, durée anormale pour une visite présidentielle ? Et bien parce que Mazarine était festivalière… C’est elle qui le rapporte dans un de ses livres sorti il y a quelques années. »

par Jean-Pierre de Lipowski

Cet article est extrait du webroman « Otium », de Jean-Pierre de Lipowski, ou, selon les dires de l’auteur, il raconte « sa vie, son œuvre, ses ongles cassés », avec force photos, archives son et vidéos et, accessoirement, humour.

Liens: site de J-P Lipowski

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