Reiser ou la perversité de Dieu (1/2)
Par Jean-Pierre de Lipowski

Dans la mémoire de Lipowski

Le 5 novembre 1983, c’est la date de disparition d’un grand bonhomme. Pas par la taille, il devait faire dans les 1 mètre 60, par le talent, voire le génie. Je n’aime pas trop employer ce terme de génie car il est galvaudé ; tu fais trois conneries sortant de l’ordinaire, tu te rajoutes une plume dans le cul, de préférence verte, t’es un génie. Mais pour ce petit homme, pour son œil perçant la nature humaine et ses paradoxes, pour la maîtrise de sa plume, le mot talent est insuffisant. Coincé chacun dans sa génération, on rate tous des grands hommes. Pour ma part, j’en ai raté un paquet, de Montaigne à Molière en passant par tout ce que tu veux, Balzac, Proust… je ne vais pas vous faire la liste, faite la vous même fonction de vos engouements. Heureusement, ils ont laissé des traces, écrites, et on peut s’y référer, entre autres pour mesurer tout ce qu’on a raté de ne pas prendre ne serait-ce que l’apéro avec eux. Pour les récemment atterris sur la planète, ne ratez pas les traces, dessinées, qu’a laissées Jean-Marc Reiser. C’est de l’empreinte, profonde.

J’ai découvert Reiser, comme tous les gens de ma génération, dans le Hara-Kiri des années 60, puis ne l’ai plus lâché dans le Charlie Hebdo des années 70, sans bien sûr deviner que mon parcours allait m’amener un beau jour à bosser avec lui. Je ne me souviens pas avoir bu l’apéro avec lui à vrai dire, peut-être un café dans son tout nouveau – et malheureusement dernier – loft.

En 1973, avec la troupe de Patrick Font et Philippe Val, on investit le Théâtre de Dix Heures, à Pigalle, pour le tout premier spectacle de la compagnie : En ce temps là les gens mouraient. Font et Val s’étaient rencontrés quatre ans avant sur cette même scène du Théâtre de Dix Heures, un repaire de chansonniers où Patrick Font partageait la scène avec des Jean Amadou, Jacques Grello, Maurice Horgues, Robert Rocca ou un Thierry Le Luron en début de carrière. De son côté, Philippe Val faisait nuitamment le mur de chez lui – ses parents étaient peu enclins à favoriser sa carrière artistique naissante – et, guitare au dos sur sa Bleue (mobylette Motobécane AV88 pour les puristes), partait faire le tour des cabarets – Chez Georges, Le Bateau Ivre, La Contrescarpe, Le Lapin Agile – pour de maigres cachetons et pour quelques beignes d’applaudissements quand le public clairsemé de ces lieux de chanson dite Rive Gauche s’avérait ému par ce chevelu qui, déjà, s’attachait à pourfendre la konnerie, telle qu’orthographiée par Vian.

Sa mobylette l’amène un beau jour de 1969 jusqu’à une audition au Théâtre de Dix Heures où il y a une place à prendre dans le programme, pas tous les soirs mais seulement en alternance, les jours où en effet Le Luron, qui commence à cartonner, a contracté des galas en province. C’est ainsi que Val devient poto de Font, d’où également leur accointance avec Le Luron pour lequel par la suite ils écriront des textes, ou participeront à une émission, au demeurant et avec le recul pas terrible, Le Luron du Dimanche (TF1), émission qui me verra d’ailleurs faire mes premiers pas à la télé. Qui seront aussi les derniers. A l’aune de mon génie d’interprétation – pas bouleversant, reconnaissons-le -, je peux dire comme Néron au jour de sa mort : « Quel artiste le monde va perdre ! »

En traversant la Seine, Val change aussi de public car celui des chansonniers est autant à droite que la rive où sont situés ses deux théâtres de prédilection, Les Deux Ânes et donc le Théâtre de Dix Heures. Dans ces années 70, le public des chansonniers est plus souvent qu’à son tour composé de provinciaux qui viennent s’encanailler à Pigalle au sortir du Salon de l’Auto. Font, avec son outrecuidance et sa puissance de feu humoristique, parvient généralement à les dérider, pour Val, c’est moins évident. Bien que tordant le cou à son répertoire pour en extraire les chansons les plus satiriques, il n’en reste pas moins que, entre les lignes, il continue à remettre en question une société devant des spectateurs qui, au fond, estiment que tout roule plutôt bien dans cette même société, hors ces putains d’embouteillages parisiens pour rejoindre Pigalle.

Comme son nom l’indique, le Théâtre de Dix Heures jouait à dix heures, pm, 22 heures en clair. Horaire un rien tardif me direz-vous, sans doute, mais il faut s’en plaindre à Courteline qui, dans une de ces pièces du début du siècle, fait dire à un de ses personnages : « Je vous dis que l’homme qui fondera un théâtre de Dix-Heures pratique, confortable, élégant et où on ne jouera que des pièces gaies – car les heures ont leurs exigences – gagnera une fortune par la force même des choses, par le seul fait qu’il aura étanché une soif ». Et c’est fort de ce concept, comme on dirait aujourd’hui, que Roger Ferréol ouvre un Théâtre de Dix Heures, sur l’emplacement de l’ancien cabaret Les Arts. On est en 1925.

En 41, c’est Raoul Arnaud qui en reprend la direction. Durant l’Occupation, le public s’y presse pour retrouver l’esprit montmartrois des chansonniers qui, profitant que les nazis ont un peu de mal avec les finesses et jeux de mots de la langue française, s’en donnent à cœur joie, pour le plus grand bonheur des spectateurs qui prennent ainsi une discrète revanche sur l’occupant. Dans les années 50, Raoul Arnaud programme la comédienne Oléo qui a une petite carrière cinéma – on la retrouve aux génériques d’une vingtaine de production des années 30, notamment dans des films de Renoir, Duvivier ou Guitry – mais qui a aussi une forte personnalité et la langue bien pendue, si bien qu’elle va rejoindre sans problème la scène des chansonniers, puis s’y installer à demeure vu que le patron en tombe amoureux et l’épouse.

En 1973, c’est donc Oléo Arnaud, veuve de Raoul disparu en 67, qui est la patronne du théâtre. Coup de chance pour Patrick Font et Philippe Val, Oléo, qui n’est plus toute jeune pour la gestion au quotidien de son théâtre, appelle à la rescousse son fils Jean-Loup. Jean-Loup Arnaud tente alors l’aventure de doubler le potentiel du théâtre de sa maman en ouvrant le créneau du 20 heures. Il est conforté en cela par une nouvelle génération d’humoristes qui s’attaque à pousser l’ancienne vers la retraite, en premier lieu ceux qu’il a repérés dans son propre programme, soit Font et Val qui n’est encore qu’un duo en puissance.

Jean-Loup leur propose d’écrire un spectacle pour inaugurer la nouvelle tranche horaire. Ce sera donc En ce temps là les gens mouraient, une pièce d’esprit café-théâtre et de… science-fiction. En quelque sorte. Deux historiens du futur ont retrouvé un lot de photos des années 70 et, grâce à un diaporama sur un écran en fond de scène, ils tentent de reconstituer, mais surtout de comprendre, ce qu’était la vie au 20e siècle dans une l’époque où, vous n’allez pas me croire mais pourtant c’est vrai, les gens mouraient. Si, si. J’ai retrouvé du son de ce spectacle ; je vous en livre ci-dessous un extrait de deux minutes ; vous n’y aurez pas, de fait, les projections sur écran mais peu importe elles s’imaginent fort bien, sachez simplement que le dialogue du début commente la photo d’une mêlée de rugby avec un arbitre à proximité.

(Extrait son En ce temps là les gens mouraient)

Arrivait ainsi le Déconoscope soit un empilage de scénettes en fausses pubs, parodies télé et chansons. Sur une mise en scène bricolée tenant, il est vrai, plus du patronage que de la Comédie française, c’était outrancier, ubuesque, écolo avant l’heure (mais d’un écologisme bien éloigné du rousseauisme prônant un « Mon Dieu que la nature est belle ! »), anticlérical évidemment, anti-beaufs, libertaire à donf’ et quand même, il faut bien le reconnaître, hyper gauchisant (réaction épidermique au libéralisme giscardien de l’époque) donc truffé de mauvaise foi avec toutefois des relents de lucidité rappelant que tout ce discours relevait d’une indéniable utopie… Mais, comme dit chez plus qui : « L’utopie, il est faut beaucoup car ça réduit au lavage ».

Avec ce cours magistral donné par ses deux historiens entrecoupé de sketches, En ce temps là les gens mouraient reposait donc sur un concept malin, à tiroirs, simple et efficace, et permettait d’aborder tous les travers d’une société, celle qu’on a tellement le nez dessus qu’on en oublie qu’elle est tordue. La troupe de l’époque était composée des Font et Val, Nadine Mons, Lucien Ancinel, Patrice Mahéo et moi-même, l’ensemble se voyant accompagné au piano par un musicien au nom prédestiné : Jean Schoubert.

Passées les premières soirées avec passablement de monde, conséquence des invits dont on avait bombardé les copains, les clients ne se pressaient pas au guichet. On ramait devant 4, 6 ou 8 personnes, ce qui est peu dans une salle de 200 places, et on arrivait à battre des records le samedi, jour de sortie parisienne, avec une trentaine d’égarés. Évidemment, on était à la recette et donc aussi maigre qu’elle. En même temps, on ne pouvait pas en vouloir au public de notre spectacle de 8 heures de se pointer à 10 heures puisque c’était le nom du théâtre. Il eut fallu renommer ce théâtre, ce qui, à l’heure où j’écris ces lignes soit plus de 40 ans après, n’est en l’occurrence toujours pas fait (en même temps, le nom Théâtre de Dix Heures est patrimonial, attaché à l’histoire du quartier).

Jean-Loup Arnaud engage alors une attachée de presse complètement allumée : Françoise Canetti. Elle porte le même nom que Jacques Canetti, ce qui est un peu normal car c’est sa fille, un type un rien têtu qui, contre vents et marées car personne n’y croyait, a poussé sur le devant de la scène d’illustres inconnus tels qu’Édith Piaf, Charles Trenet, Juliette Gréco, Félix Leclerc, Charles Aznavour, Georges Brassens, Jacques Brel, Serge Gainsbourg… et on s’arrête là car si je cite tous les gens qu’il a mis en selle, on va sérieusement allonger cet article. Quand on est attachée de presse d’une troupe aussi peu fréquentable qu’inconnue, dans un théâtre environné de péripatéticiennes et référencé pour ses chansonniers, la mission est plus qu’ardue, elle est quasi impossible. Ayant sans doute hérité de la ténacité de son paternel, l’allumée Françoise Canetti ne va pas lâcher les journaleux et progressivement parvenir à ce que paraissent, à droite, à gauche, quelques papiers, vantant la troupe ou au contraire consternés par elle. La mayonnaise commence toutefois à prendre le jour où Claude Fléouter place le spectacle en sélection plusieurs semaines de suite dans son journal Le Monde. Rendons grâce ici à des José Artur, Jean-Louis Foulquier et Franz Priolet qui embrayent sur le mouvement en invitant ensuite Font et Val dans leurs émissions de nuit sur France Inter. En évoquant cette époque, je me souviens maintenant avoir découvert, dans le studio de ce Foulquier, un gamin – jean troué, perfecto tranché d’un foulard rouge et gratte crasseuse – chantant un truc assez marrant qui s’appelait « Laisse béton ». Ça m’a bien plu mais j’ai douté que ça marche : sous des allures de loubard, le gars avait l’air tellement timide et fragile…

Mais bon, au Théâtre de Dix Heures, on n’en est pas encore à refuser du monde. En me brossant les dents, comme toujours – Signal fit beaucoup pour ma créativité -, j’ai un beau matin un flash : « Compte tenu de la tonalité iconoclaste-mouvance-gros-mots du spectacle écrit par Font et Val, s’il y a un canard dont il faut tirer les plumes, c’est bien Charlie Hebdo. » Je me paye alors de culot et je me pointe un jour de bouclage, ça devait être un lundi, à sa rédaction rue des Trois Portes. Stressé d’avance car n’ayant pas une once d’expérience du haut de mes 22 ans, je me dis : « A peine entré, ils vont me lourder… ». En poussant la porte de Charlie, je commets en fait un acte dont je ne mesure qu’aujourd’hui, soit 40 ans plus tard, les imprévisibles conséquences. Un peu d’humilité quand même, si je n’étais pas entré ce jour là dans Charlie Hebdo, certes Font et Val, qui émargeaient dans les mêmes registres que les mécréants de ce brûlot hebdomadaire, auraient fini par nouer des accointances avec eux ; disons que j’ai juste donner un coup de pouce à l’Histoire, mais la vie est pour le moins étrange car comment imaginer que, précisément 18 ans plus tard, Philippe Val deviendrait le patron du Charlie Hebdo 2.0 !?


(Couverture historique du numéro 1 du Charlie Hebdo 2.0)

J’ai donc poussé la lourde lourde* en bois d’arbre du journal, m’attendant à la prendre dans la seconde en retour dans la tronche, mais non, rien, et je me suis introduit dans une grande pièce où trônait une longue table du même bois que la porte d’entrée, encombrée de verres et de bouteilles, alors que le Professeur Choron pestait contre je ne sais plus quoi en faisant des moulinets vengeurs avec son porte-cigarette. J’aurais été là ou pas, c’était tout comme, personne ne faisait attention à moi, planté et gauche en bout de table. Tout le canal historique était là : Cavanna, Cabu, Wolinski, Willem, Siné etc. soit rigolant aux gueulantes de Choron, soit gratouillant, à la bourre comme d’hab’, leurs dessins. (* Lourde lourde : suite à remarque de la correctrice, Caroline de Lipowski, je précise que c’est une répétition volontaire, licence d’auteur, leur porte était vraiment lourdingue.)

(La rédac’ à l’époque de la rue des Trois Portes, gauche cadre, le Professeur Choron, au fond Reiser, puis Wolinski, Gébé, Cavanna, Cabu.)

« T’as amené la doc ? me demande une brune surgissant derrière moi.
– Euh… non, quelle doc ?
– Bah tu viens bien de chez Hachette ?
– Ah non, pas du tout.
– Mais t’es là pour quoi alors ?
– Euh… En fait, je m’occupe d’un spectacle… et…
– Ah oui d’accord, je vois… Eh, Delfeil ! y a un mec pour toi ! »

M’arrive un binoclard râblé, grosses lunettes noires sous une calvitie prometteuse : Delfeil de Ton, une signature que je connais, il s’occupe notamment des spectacles. Ma cible.
« Qu’est-ce que tu viens me vendre ? »
Probablement habitué à se faire harceler par des attachés de presse pro, je pense que le mec a dû être ému, a contrario, par mon laïus aussi embrouillé qu’amateur.

« Bon, comment ça s’appelle ton truc ? » Et il note le nom de la pièce sur un bout de papelard que je suis sûr qu’il va immédiatement paumer dans les bouts de saucisson jonchant la table. « Ça se joue où ?
– Au Théâtre de Dix Heures.
– Ah, au Dix Heures, ok…
– Vous connaissez ?
– Un peu mon neveu, Jean-Loup Arnaud voudrait monter une pièce d’après mes textes… Mais faudrait que je bosse là dessus, j’ai pas le temps… »

Il se retourne, m’oublie dans la seconde : « Eh Reiser, tu me le fais ce crobard pour mon papier ou je demande à Cabu ? »

– Oui attends, j’ai une idée, pas sûr qu’elle soit terrible. Je finis ça et je m’y mets. »

En bout de table, sur la banquette côté mur, un petit mec, tire la langue en dessinant un mec qui tire la langue. Ah d’accord, il a cette tête là le fameux Reiser, je le voyais pas du tout comme ça.

Trois jours plus tard, Delfeil de Ton est dans le théâtre. Je vais passer une bonne partie de la représentation à le zieuter par le judas dont je dispose en régie pour observer la salle. Il se marre, souvent, pas toujours, mais enfin il a pas l’air de s’emmerder. Et il se lève alors que mes camarades sont en train de saluer, sort de la salle avant même que ne tombe le rideau. Le mercredi suivant, j’ai mon article, tout petit mais super engageant, et c’est donc signé Delfeil, c’est dans Charlie Hebdo, la bible du moment pour un certain public, pour notre public. En fin de papier, l’espéré « Salut les radins, allez-y avec Charlie Hebdo sous le bras, c’est moitié prix ». Le jour de sortie du canard, je vous jure, je baratine pas, on a déjà une vingtaine de radins brandissant Charlie Hebdo à la caisse du théâtre. Le lendemain, on passe à 40, le samedi, on refuse du monde. Nom de Dieu, j’étais pas peu fier. De mémoire, Font et Val m’ont même offert une quatre fromages à la pizzeria d’à côté.

(Fin de la première partie, mais à suivre dans la prochaine édition du Coq des Bruyères)

par Jean-Pierre de Lipowski

Liens: site de J-P Lipowski

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