Reiser ou la perversité de Dieu (2/2)
Par Jean-Pierre de Lipowski

Dans la mémoire de Lipowski

Dans l’épisode précédent, l’auteur évoque les années 70 avec la formation de la compagnie « café-théâtrale » de Patrick Font et Philippe Val au Théâtre de Dix Heures, leur premier spectacle « En ce temps là le gens mouraient », et leur point de convergence avec l’équipe du Charlie Hebdo de l’époque, dont Reiser.

En 1977, c’est le tout premier Printemps de Bourges. Font et Val y sont à l’affiche, d’autant que le patron du festival, Daniel Colling, est devenu entre temps leur producteur de disques. A ce premier festival, on a Trenet, et qui Trenet traine-t-il dans son sillage, en groupie ? Cabu. A la faveur du backstage Trenet, Val sympathise avec ce Cabu qu’il n’avait jamais rencontré avant, et nait là une amitié, profonde, une complicité totale qui ne se verra rompre que par une kalachnikov, le 7 janvier 2015…

Il faut une couverture pour un disque Font et Val ; en toute logique, on la demande à Cabu. Ce dessinateur, de génie – comme pour Reiser, le terme est le bon -, va devenir dès cette époque l’illustrateur attitré de ce duo à la dent dure, tant pour une tripotée de disques que pour les affiches de leurs spectacles.

(Disque Font et Val « Ils finiront sur l’échafaud »)

Bossant avec le producteur Colling et désormais coutumier des éditions du Square où sévit le Professeur Choron et son équipe infréquentable, c’est moi qui suis systématiquement en charge de courir après Cabu, lui-même courant du Canard Enchainé à Charlie Hebdo, en passant par Antenne 2 où il intervient dans l’émission Récré A2 de Dorothée. Je cavale aux fesses de Cabu pour lui faire parachever ses dessins Font et Val avant qu’ils ne partent chez l’imprimeur qui les attend comme de juste pour l’avant-veille. Car Cabu est toujours en retard. Stressé par Colling, lui-même faisant des promesses jamais tenues à l’imprimeur précité, j’appelle en général chez Cabu et tombe, toujours, sur le barrage de son épouse, la très grande attachée de presse, aussi adorable que redoutée, Véronique Brachet-Cabut (la bonne orthographe d’état civil de son mari est Jean Cabut). Véronique fait barrage pour protéger Jean car c’est toute la journée que sonne le téléphone, avec toujours au bout des gens qui attendent un crobard. Jean est un amour d’homme, d’une gentillesse extrême – contrastant avec le tranchant de son œuvre – et il ne sait pas dire non. Donc il dit oui à tout le monde et comme déjà il est en retard pour les canards qui le salarient, je vous laisse à imaginer pour ceux à qui il a promis un dessin gratuit. Car il a aussi la particularité d’être aucunement vénal. Pour une pochette de disque, qui s’inscrit dans une démarche commerciale, il fallait le supplier pour qu’il accepte du fric. A force d’insistance, il finissait par dire : « Bon OK, tu me donnes ce que tu peux. »

Patientant sur la banquette de Charlie Hebdo, buvant l’apéro avec l’équipe, je finissais par voir débarquer mon Cabu, sortant du métro, crinière à la Jeanne d’Arc au-dessus de ses éternelles lunettes rondes, sac en bandoulière gonflé de paperasses en désordre, pour se faire admonester – gentiment – par la grosse voix de Cavanna : « C’est à c’t l’heure là qu’t’arrive !? Magne, on cherche la Une ! ». Quand tu possèdes un talent comme Cabu, tu peux te permettre d’être en retard car 1) tu as des idées à foison et 2) tu les dessines à la vitesse de l’éclair. Pour faire mon portrait, celui là même que je vous ressers ici, il a bien dû mettre… quoi ? Une minute. Peut-être deux avec une éventuelle correction. Pour une caricature, il fallait qu’il trouve l’élément à amplifier. Pour ma pomme, ce sont les oreilles façon Spok, le vulcain de Star Trek, qui ont dégustées.

En 1981, je suis attaché de presse et programmateur du Théâtre de la Gaîté Montparnasse que mon copain le producteur Daniel Colling, toujours le même, a loué à son propriétaire, le metteur en scène Michel Fagadau. A la vérité, Colling assure les grosses affiches du programme, moi je me fais tête chercheuse pour dénicher le talent sur les scènes parisiennes. Pour ce faire, je voyais six spectacles par semaine, tous les soirs quoi, sauf le lundi jour traditionnel de relâche. J’étais pas mécontent, ces fameux lundis, de m’écrouler devant un plateau télé à la maison. Car quelque soit le type de spectacle, du café-théâtre à la variétoche en passant par le théâtre dit normal, le dénominateur commun à tous ces genres, c’est que tu t’infuses quand même beaucoup de merdes. Pour parler grossier mais clair et simple. Les premières fois, je me plaçais en bonne position, en milieu d’orchestre, mais ainsi coincé, pas moyen de se barrer si ce que tu vois est épouvantable, casse-couilles, sans talent ou incompréhensible, et qu’en prime ça dure trois heures. Très vite j’ai changé de tactique : je m’installais en fond de salle, sur un strapontin en bout de rang, et donnait vingt minutes au spectacle pour me convaincre. Si dans ces vingt minutes les gens sur scène ne réussissaient pas à me scotcher à mon siège, discrètement, je m’éclipsais. Mais bon, le temps de garer la voiture à l’endroit où elle va se prendre un PV, le temps de rentrer dans le théâtre en tentant d’éviter l’attachée de presse du lieu informée de ma venue puisqu’invit’ à mon nom au contrôle, vingt minutes de spectacle suivies d’une sortie discrète pour rejoindre la voiture et ôter le PV de sous l’essuie-glace + temps de retour à la maison, le tout multiplié par six, ta semaine est bouffée.

J’ai quand même vu de très bons spectacles mais là survenait une nouvelle question : est-ce que c’est un chef-d’œuvre, ou sans atteindre à cela, est-ce un très très bon spectacle ? Et là, tu est seul à juger, en ton âme, expérience et conscience. Pas évident. J’ai donc mis au point une martingale qui tenait en deux questions. La première question : « Est-ce que tu as envie de revoir ce spectacle ? » ; la seconde : « Conseillerais-tu à tes amis de voir ce spectacle ? » Si je répondais Oui aux deux questions, je tenais un show qui lui tenait la route. Vous pouvez essayer vous même cette martingale au sortir d’un théâtre, d’un film, elle fonctionne à mort. A mon rythme de six spectacles/semaine, j’ai donc quand même rencontré des choses dont, sortant, je répondais Oui aux deux questions. Par exemple Philippe Caubère, au Théâtre d’Ivry avec sa Danse du diable, qui durait trois heures mais là, tu en redemandais, Caubère que je ne parviendrai d’ailleurs pas à signer pour la Gaîté Montparnasse, à mon grand désespoir ; Riou Pouchain aussi, des foldingues, des burlesques, les seuls mimes qui, à ma connaissance, parlent, découverts un beau soir au Café d’Edgar d’Alain Mallet, enrôlés par mes soins dans les artistes de notre production et qui vont très vite devenir deux amis intimes ; Michel Lagueyrie, l’humoriste, avec lequel par la suite je vais mener diverses aventures, dont celle d’Europe 1, ou enfin, mais la liste n’est pas exhaustive, Le Père Noël est une ordure de l’équipe dénommée aujourd’hui Les Bronzés mais qui à l’origine portait le nom de son théâtre : Le Splendid.

19 Sep 1981, France – L’Equipe du Splendid: Christian Clavier, Marie-Anne Chazel, Gerard Jugnot, Bruno Moynot, Josiane Balasko, et Thierry Lhermitte. – Image by © Richard Melloul/Sygma/CORBIS

La bande du Splendid, avec ces Thierry Lhermitte, Gérard Jugnot, Christian Clavier, Michel Blanc, Marie-Anne Chazel, Anémone, Josiane Balasko, Bruno Moynot, je la connaissais mieux que bien vu que, en 1975, ils étaient nos voisins de palier dans l’impasse d’Odessa (Montparnasse) où notre propre compagnie, celle de Font et Val, avait élu domicile dans son café-théâtre du Vrai Chic Parisien. Avec notre théâtre de 250 places, on les énervait un peu, ceux du Splendid qui n’avaient alors qu’un lieu accueillant max cent personnes. Gérard Jugnot, qui est un angoissé de première, biglait les longues queues qui s’allongeaient à notre caisse – pour La Démocratie est avancée, notre troisième spectacle qui marchait du feu de Dieu – alors qu’eux n’avaient pas encore la notoriété qui allait venir avec leur première pièce à succès Amour, coquillages et crustacés, celle là même qui, reprise au cinéma sous le titre Les Bronzés, fit d’eux des stars.

Quand je vais voir leur Père Noël est une ordure dans le Splendid n° 2, rue des Lombard, pour lequel ils ont déménagé, je rigole aux éclats, certes, mais je n’ai pas une seconde à l’esprit d’aller proposer la botte à cette équipe car ils sont dans leur propre théâtre et je ne vois pas pourquoi ils viendraient dans le mien pour y partager la recette.

Il arrive souvent, trop souvent, que tu te ramasses avec une programmation. Si au bout de trois semaines, tu ne fais pas une jauge minimum (un remplissage de la salle qui paye au moins tes frais), il est temps que tu t’inquiètes. Je n’ai pas gardé en mémoire le spectacle qui était en train de se ramasser dans notre Gaîté Montparnasse mais, bref, il est là depuis trois semaines, joue devant une salle quasi vide, c’est un bide. Réunion de notre cellule de crise, « Faut trouver d’urgence autre chose », et Nicole Charmant, l’administratrice du théâtre me dit : « Jean-Pierre, vous êtes copain avec l’équipe du Splendid ? Ils jouent à guichet fermé leur Père Noël, et ce dans une salle de 200 places. Ils n’auraient pas envie de déménager pour un théâtre du double ?

– Nicole, ils sont chez eux, conservent 100 % de la recette, qu’auraient-ils à gagner en allant chez les autres ?
– Deux fois plus de recettes.
– Écoutez, je veux bien les appeler, ça mange pas de pain, mais je n’y crois pas. » Et je décroche dans la foulée le téléphone, tombe direct sur Thierry Lhermitte. « Ah Jean-Pierre, comment vas-tu yau de poèle ?
– Et toile à matelas ? Patati-patata. Dis donc Thierry, une question : vous n’avez pas songé à déménager votre spectacle, de votre salle trop petite pour contenir tout votre public.
– Alors ça, c’est marrant que tu appelles, je suis justement en réu avec les autres pour évoquer le problème. »

Comme disait Pierre Desgraupes (mais je ne suis pas sûr qu’il soit à l’origine de la formule) : « Ne pas avoir de chance est une faute professionnelle. » Ce jour là, visiblement, j’étais plus que pro car peu de temps après Le Père Noël est une ordure s’installait pour des mois à la Gaîté. Et pour un carton mémorable, réservation des semaines à l’avance sinon t’avais pas de place. 

L’équipe des Bronzés arrive avec décor, accessoires et une affiche, pour sa pub, signée Reiser. Le dessinateur y a fait simple mais redoutablement efficace car, en une image, coup de poing, il dit tout ou presque. C’est ça le talent. Du coup, il faut modifier cette affiche et je repars jouer les pieds de grue à la rédaction de Charlie Hebdo pour avoir la nouvelle version de la patte de Reiser. La première vague d’affichage, pour annoncer le déménagement du spectacle, se passe sans anicroches. Mais au mois de décembre, pour relancer la sauce en amont des fêtes de fin d’année, on décide de faire une nouvelle campagne en visant les colonnes Morris, le métro et les gares parisiennes. Je suis dans mon bureau quand le téléphone sonne, c’est Annik Charpentier, ma copine en charge de la pub avec son agence de com’ Skanda, et elle m’annonce une mauvaise nouvelle : « Y a un pain, sérieux, sur la campagne.

– Qu’est-ce qui se passe ?
– Colonnes Morris et France-Rail pour les gares, no problemo, en revanche pour le métro, c’est non.
– Comment ça, non ?
– Ils refusent l’affiche de Reiser, arguant que, en cette période de fête, ça va choquer tout le monde, mais surtout les enfants attendant le Père Noël comme le messie, un Père Noël que, nous, on affiche en ordure. »

J’éclate de rire : « C’est vrai que s’il n’amène pas les jouets espérés, ils vont vite le considérer comme tel…

– Rigole, rigole me dit Annik, mais on est quand même sérieusement emmerdés, pas de présence dans le métro, c’est pas terrible pour une campagne. »

L’attaché de presse que je suis réfléchit une seconde et, tout de suite, vient l’idée : « Tu peux leur demander de mettre leur refus par écrit ?

– Ouwwff, je vois où tu veux en venir, mais ils ne vont jamais vouloir, ils ne sont pas fous… »

Je ne sais pas comment se démerde Annik – c’est une maligne – toujours est-il que trois jours après j’ai ma lettre, circonstanciée. Sur un très beau papier à l’entête de Métro-Bus, j’ai un courrier, très bien écrit au demeurant, où la régie publicitaire de la RATP justifie sa censure par tout ce qu’on a dit précédemment, sensibilité des familles, gosses ne pouvant pas comprendre ce Père Noël avec une femme nue dans sa hotte, etc. etc.

Dans la seconde où j’ai la lettre, évidemment bien sûr qu’elle repart dans toutes les rédactions de presse parisiennes, qu’elle fait éclater de rire, et se trouve reprise immédiatement, affiche à l’appui, dans une tripotée de canards. A la grande réjouissance de son auteur, Reiser, qui, gentil comme tout, s’inquiétera tout de même du préjudice que nous vaut la vigueur de sa plume. « Tu plaisantes Jean-Marc, ça nous fait une pub phénoménale, et qui plus est, gratuite ! »

Six mois après cet incident, je m’avise que l’imprimeur ne m’a pas renvoyé l’original de l’affiche de Reiser qui lui a servi pour ses typons d’offset. J’appelle le patron de l’imprimerie, il fouille, me dit qu’il ne la retrouve pas, que probablement il me l’a retournée. Tu parles comme il me l’a renvoyée, un original de Reiser, star du dessin, je l’aurais pas laissé passer, ça a de la valeur. Je profite donc de ses lignes pour lancer un appel à l’enfoiré ouvrier imprimeur qui me l’a tirée : « Tu vas me la rendre cette affiche, voleur ! même si pas dans l’état où je te l’ai confiée, car cela fait assez longtemps que tu l’as sur le mur de ton séjour pour frimer devant tes copains, il est temps désormais que je puisse frimer devant les miens. »

Dans cette rédaction du Charlie Hebdo que je continue donc à fréquenter pour les besoins de la cause, y a un autre gars que je croise régulièrement : Claude Confortès.

Comédien ayant commencé sa carrière au TNP sous la direction de Jean Vilar, assistant de Peter Brook, il se fait ensuite auteur pour différentes pièces de théâtre à succès dont celles co-écrites avec Georges Wolinski : Je ne veux pas mourir idiot, Je ne pense qu’à ça ou Le Roi des cons joué en 1976 au Théâtre de la Gaîté Montparnasse. L’adaptation au théâtre de BD est une des spécialités de Claude, autant dire qu’il est comme un poisson dans l’eau dans l’aquaculture Hara-Kiri-Charlie-Hebdo. Fort de ses aventures avec Wolinski, ça n’étonnera personne qu’un beau soir, à l’heure de l’apéro, il propose une aventure théâtrale à Reiser, son idée étant d’adapter pour la scène x situations issues de ses BD et de rassembler ça sous le titre générique Vive les femmes, un des albums à succès du Jean-Marc (à succès… en fait, toutes les BD de Reiser étaient des succès d’édition).

C’est Dagmar Meyniel, compagne à l’époque du comédien Raymond Pellegrin, qui va coproduire la pièce Vive les femmes dans notre théâtre de la Gaîté Montparnasse. Dagmar est essentiellement productrice de films mais, avec le Reiser, elle voit loin, en l’occurrence et au-delà de sa production théâtrale, son adaptation au cinéma. Alors que la pièce est en pleines répétitions, son metteur en scène Claude Confortès nous fait un caca nerveux, il vient en effet de s’aviser que sa générale de presse est programmée le jour même où commence un autre spectacle : le one-man-show de Michel Lagueyrie (on présentait en effet deux spectacles par soir, à 20H et 22H). Ayant toujours dans ces années 80 un magnéto tournant discrètement – à fin d’archives, dont acte -, j’ai sauvegardé la réunion, un peu chaude par moment, et je vous en livre ci-dessous un extrait de deux minutes où Confortès, carrément surexcité par la proximité de sa première, vire au mégalo en estimant que ce spectacle est l’événement de l’année et que rien ne doit freiner l’impact de sa générale, surtout pas une autre première, celle de Michel Lagueyrie. Dans cet enregistrement, on entend la voix de Claude Confortès donc, mais aussi de Daniel Colling, patron de la Gaîté, et la mienne.

(Extrait son Confortès)

Dans ce que vous venez d’entendre, Confortès déclare que Reiser est un génie, ce dont tout le monde convient, sauf que pour l’adaptation de ce génie on redescend d’un cran avec Claude, qui lui a du talent. Tout metteur en scène et/ou artiste se doit, à un moment où à un autre, d’être mégalo, ça je l’avais souvent vécu, mais que la mégalomanie de Claude élève sa pièce au registre des quelques événements du siècle (les autres n’étant au final que les précédentes pièces qu’il a signées) avait le don de m’échauffer un brin, d’où la tension un rien palpable entre nous. D’autant que j’avais assisté aux répétitions et que sa direction d’acteur, il les poussait à marquer les effets, voire à surjouer, me laissait circonspect. Adapter une œuvre littéraire, ou en l’occurrence une BD, n’est pas facile, chaque lecteur se fait le cinoche dans sa tête et, aidé du dessin, est son propre metteur en scène ; l’incarnation sur scène revient donc à une transfiguration des personnages et situations, on passe des deux dimensions à la 3D, cette élévation n’étant pas sans risques. Sur le plan purement comique, Vive les femmes, bien qu’enlevée dans son rythme, m’apparaissait toutefois inférieure à la spontanéité – apparente -, et à la cruauté sardonique d’un Père Noël est une ordure (je parle ici de la pièce, pas du film de Jean-Marie Poiré qui est pour moi inférieur ; j’ai toujours plaisir à retrouver les répliques cultes du Père Noël lors d’une énième diffusion de la pièce de théâtre à la télé, alors que j’ai tendance à changer de chaîne si c’est le film).

Malgré ces réserves qu’en tant qu’attaché de presse je dois garder pour moi, la pièce de Claude Confortés rencontrera un véritable succès, pas aussi important que le Père Noël certes mais beau carton quand même, mérité. Lors de la promotion du spectacle, j’ai le bonheur de me rapprocher de Reiser pour les différentes interviews que je lui déniche, pas tant que ça d’ailleurs pour les raisons qui seront expliquées plus loin. Je me souviens notamment d’un sujet produit pour l’émission de Soizic Corne sur TF1 qui m’amène à visiter le tout nouveau loft où Reiser vient d’emménager, rue des Archives, dans le Marais. On doit tourner dedans et avant que n’arrive le réal et son équipe, Jean-Marc me fait visiter sa toute nouvelle acquisition, superbe, haute de plafond, poutres apparentes quand on lève le nez, plancher de bois rare et rouge quand on le baisse, sol dont le propriétaire des lieux est très fier, à raison, il l’a fait venir d’Afrique et ça lui coûte un bras.

A l’issue du tournage, l’équipe repliant son matos, je vois Reiser se mettre à rouler le dessin qu’il vient de faire devant la caméra pour expliciter l’évolution de son trait. « Tu en fais quoi, du dessin ? lui dis-je.

– Euh rien, tu le veux ?
– Ah bah oui que je le veux, en souvenir.
– Bon, OK, alors attends, que je te le signe. » Et de s’exécuter.

Ce dessin, le voici ci-dessous, il m’accompagne depuis des décennies et a ornementé le mur de mes différentes maisons. En plus, non seulement j’ai l’œuvre d’un maître, mais j’ai aussi dans mes tiroirs l’archive télé où on le voit la faire. Pas mal, non ? Beau cadeau que tu m’as fait là, Jean-Marc, à chaque fois que je m’y attarde, j’ai une pensée émue vers toi. Parti trop tôt.

(Il est un peu gondolé mais c’est le travail de la gouache avec le temps)

Parti trop tôt… Coup de fil un beau matin de la productrice Dagmar Meyniel qui est en train de préparer le tournage de la version cinéma de Vive les femmes, également réalisée par Claude Confortès. « Jean-Pierre, pour ce qui est de la promo, va falloir oublier Jean-Marc… Il ne va plus être trop dispo… ».

Que s’est-il passé ? Un truc tout bête, mais vraiment tout bête : Reiser traverse un beau jour une rue, se tord la cheville sur le trottoir, schlac, fracture de la jambe. A l’hosto, les toubibs s’inquiètent de cette fracture survenant sur une simple torsion. Ils poussent un peu les investigations, le diagnostic tombe très vite, lugubre, épouvantable : cancer des os. Le ratage du trottoir survient au printemps, en novembre, il est mort. Dégagé en six mois, exactement le même timing qui se renouvellera cinq ans plus tard pour Desproges en 1988. Comme dit l’autre, « L’éternité, c’est long, surtout vers la fin », et Dieu devait se faire yiech comme pas deux sur son nuage, en atteste le nombre d’humoristes qu’il a rapatrié au paradis dans ses années 80 pour se faire des shows privés. Faisons les comptes : Reiser en novembre 83, Coluche en juin 86, Le Luron en novembre 86, Desproges en avril 88… Du coup, Guy Bedos, déjà à la base hypocondriaque, a dû se faire deux check up par an. Bonne idée, il est ainsi toujours des nôtres. A l’heure où j’écris ces lignes.

Dagmar m’a rapporté ces mots de Reiser alors qu’il se baladait avec deux béquilles : « Tu vois, j’ai toujours rêvé d’acheter une Porsche, un beau coupé Porsche, mais avec mes convictions d’écolo, je me suis toujours interdit de le faire et du coup je me balade dans ma vieille BM jaune pourrie de partout. Aujourd’hui, tu vois, le temps m’étant compté, je me ferai bien plaisir en craquant sur une Porsche, sauf que maintenant, je peux plus la conduire… »

Comme quoi, enjoy, comme disent les Américains, ou carpe diem comme disait Horace.

Par une pluvieuse journée de novembre 83, on enterra Reiser au cimetière du Montparnasse. Une foule de personnalités, impers, parapluies et lunettes noires était là, y compris bien sûr tous ses copains des Editions du Square qui sur le coup n’avait pas démérité dans cet humour une fois de plus politesse du désespoir, car outre le dessin signé de la main même du défunt et que l’on retrouve ci-dessous, leur couronne de fleurs portait la mention « De la part d’Hara Kiri, en vente partout. »

En conclusion et pour revenir sur nos humoristes des années 80 trop tôt rapatriés dans les nuages, mieux vaut ne pas se faire remarquer par Dieu, c’est un pervers.

par Jean-Pierre de Lipowski

Cet article « Reiser ou la perversité de Dieu » est extrait du webroman « Otium », de Jean-Pierre de Lipowski, ou, selon les dires de l’auteur, il raconte « sa vie, son œuvre, ses ongles cassés », avec force photos, archives son et vidéos et, accessoirement, humour.

Liens: site de J-P Lipowski

# [Les derniers articles de Jean-Pierre de Lipowski]

La une de Charlie